PRÉLUDE
Voici l'Amérique ! voici le nouveau monde ! Non pas l'Amérique d'aujourd'hui, qui déjà se façonne à l'européenne et se fane.
Voici le nouveau monde, tel que Christophe Colomb l'a fait jaillir de l'Océan. Ii brille encore de la fraîcheur marine;
Il ruisselle de ces perles d'eau qui s'évanouissent en éclatant de mille couleurs sous les baisers du soleil. Que ce monde est robuste et sain !
Ce n'est pas là un cimetière romantique \ ce n'est pas un vieux bric à brac de symboles moisis et de perruques pétrifiées.
D'un vigoureux sol des arbres vigoureux s'élancent. Aucun d'eux n'est blasé, aucun n'a laphthisie dans la moelle épinière.
Sur les branches se balancent de grands oiseaux. Leurs visages chatoient — Avec de longs becs sérieux , avec des yeux
Cerclés de noir comme des lunettes , ils te regardent en silence, — jusqu'à ce que tout à coup ils poussent un cri rauque et se mettent à bavarder comme des commères.
Je ne sais pas ce qu'ils disent, quoique je connaisse leur langues aussi bien que le roi Salomon , lequel avait mille femmes
Et connaissait toutes les langues des oiseaux , non pas les idiomes vivants seulement , mais les morts, les vieux dialectes empaillés.
Nouveau sol, nouvelles fleurs ! Nouvelles fleurs , nouveaux parfums! Parfums inouïs, sauvages, qui me montent au nez ,
Et m'agacent et me picotent avec passion, si bien que mon odorat se tourmente à chercher : Où donc en ai-je senti de pareils?
Était-ce par hasard à Regent-streei > dans les bras jaunes comme l'ambre de cette svelte Javanaise qui mâchait toujours des fleurs?
Ou bien était-ce à Rotterdam, près de la statue d'Érasme j dans cette blanche boutique de gaufres au mystérieux rideau?
Tandis que, tout effaré, je contemple ainsi le nouveau monde , je semble moi-même l'effaroucher bien plus encore. — Un singe
Qui se glisse effrayé dans les buissons fait le signe de la croix à mon aspect, et s'écrie avec terreur : Un revenant! un revenant de l'ancien monde !
« Singe, ne crains rien; je ne suis pas un fantôme. La vie bout dans mes veines; je suis le fils le plus fidèle de la vie.
« Cependant, par suite d'un commerce de longues années avec les morts, j'ai pris leurs manières , leurs allures, leurs bizarreries secrètes.
« Mes années les plus belles , je les ai passées dans le Kiffhœuser , dans le Yénusberg , et autres catacombes du romantisme.
« N'aie pas peur de moi, mon singe î je serai gracieux pour toi, car sur le cuir sans poil de ton derrière usé tu portes les couleurs que j'aime ! »
Nobles couleurs, noir, rouge et jaune d'or î Ces couleurs que je vis sur le derrière du singe m'ont rappelé mélancoliquement la bannière de Barberousse , chère h tout patriote allemand !
Sur sa tête il portait le laurier , et des éperons d'or brillaient à ses bottes. Pourtant ce n'était pas un héros, ce n'était pas non plus un chevalier.
Ce n'était qu'un capitaine de brigands , qui de son insolente main inscrivit dans le livre de la renommée son nom insolent : Cortez !
Il l'inscrivit au-dessous du nom de Colomb , au-dessous, mais tout auprès, et le marmot sur le banc de l'école, apprend par cœur ces deux noms à la fois.
Après Christophe Colomb , il nomme aujourd'hui Fernand Cortez comme le deuxième grand homme dans le panthéon du nouveau monde.
Dernière trahison du destin envers les héros ! Leur nom, dans le souvenir des hommes, est lié au nom d'un bandit.
Ne valait-il pas mieux demeurer inconnu que de traîner avec soi pendant les longues éternités une pareille camaraderie ?
Maître Christophe Colomb était un héros; sans tache comme le soleil , comme le soleil aussi son âme était prodigue.
Bien des hommes ont beaucoup donné; celui-là, c'est
un monde tout entier qu'il a donné an monde , et ce monde est l'Amérique.
Il ne pouvait nous délivrer de l'humide prison de la terre ; il sut du moins élargir le cachot et allonger la chaîne.
Il est glorifié par la reconnaissance du genre humain, de cette pauvre humanité blasée qui n'est pas seulement fatiguée de l'Europe, mais aussi de l'Afrique et de l'Asie.
Un seul homme , un seul héros nous a donné plus et mieux que Christophe Colomb ; c'est celui qui nous a donné un Dieu.
Monsieur son père s'appelait Amram , sa mère s'appelait Jochebeth; quant à lui, son nom est Moïse, et c'est le héros que je préfère à tous les autres.
Mais mon Pégase , tu t'arrêtes trop longtemps auprès de Christophe Colomb. Sache-le, notre course d'aujourd'hui appartient à l'autre, au petit, — à Cortez.
Déploie ton aile étincelante, ô coursier rapide! et porte-moi vers ce beau pays du Nouveau-Monde qui a nom Mexico.
Porte-moi vers ce fort que le roi Montézuma , dans sa bonté hospitalière, indiqua comme demeure à ses
botes d'Espagne.
Ce n'était pas seulement le toit et la nourriture que le
prince leur donna avec une prodigue abondance; des présents riches et splendides,
Des curiosités, des œuvres d'art, toutes en or massif, des joyaux éclatants témoignèrent de la bienveillance et de la magnanimité du monarque.
Ce barbare, ce païen superstitieux et aveugle, croyait encore à la fidélité et à l'honneur , il croyait aux devoirs saints de l'hospitalité.
Il accepta une invitation à une fête que les Espagnols, pour lui faire hommage, voulaient lui donner dans leur demeure.
Et entouré de sa cour , dans la droiture et la bienveillance de son cœur , il arriva ail quartier espagnol , où les fanfares le saluèrent.
Quel était le titre du divertissement? Je l'ignore; peutêtre était-ce: Loyauté espagnole. Comme auteur, on nomma Fernand Cortez.
Il donna le signal ; aussitôt le roi fut saisi , garrotté et emprisonné dans le fort comme un otage.
Mais Montézuma mourut, et par là fut brisée la barrière qui protégeait l'audacieux aventurier contre la colère des Mexicains.
Terrible alors commença la marée populaire ; comme une mer sauvage et furieuse, haussaient, bruissaient avec une rage croissante, des flots d'hommes irrités.
là.
Les Espagnols , il est vrai , repoussèrent bravement chaque assaut; mais chaque jour le fort était cerné do nouveau , et la lutte devenait fatigante.
Après la mort du roi, on cessa aussi de faire passer des vivres dans le fort; les rations devinrent plus courtes et les visages plus longs. -
Et les fils de l'Espagne se regardaient les uns les autres avec de longues mines piteuses ; et ils soupiraient , et ils pensaient à leur chère patrie chrétienne;
Ils pensaient à leur bien-aimé pays, où résonnent les cloches pieuses et où cuit gaiement au feu de l'âtre une olla podrida.
Vigoureusement farcie de garbanzos , au milieu desquels se cachent , exhalant leur odeur friponne et riant sous cape, les chers petits saucissons à Tail,
Le chef tint un conseil de guerre, et la retraite fut décidée; le lendemain, dès la première aube, l'armée quittera la ville.
Il n'avait pas eu de peine jadis à entrer par ruse , le rusé Gortez ; mais le retour sur la terre ferme offrait des difficultés terribles.
Mexico, la ville insulaire, est située au milieu d'un lac immense, entourée partout de flots mugissants; c'est une hère forteresse avec des remparts d'eau ,
Et ne correspondant avec le bord du lac que par des
navires , par des radeaux , par des ponts assis sur des pilotis gigantesques; des îlots forment des gués.
Avant le lever du soleil , les Espagnols se mirent en marche; point de roulement de tambour , point de trompette pour sonner le réveil.
Ils ne voulaient pas priver leurs hôtes des douceurs du sommeil (cent mille Indiens campaient dans Mexico).
Mais cette fois les Espagnols comptaient sans leurs hôtes; les Mexicains s'étaient levés encore plus matin qu'eux.
Sur les ponts, sur les radeaux, sur les îlots, ils attendaient le moment de leur faire boire le coup de rétrier.
Sur les ponts, sur les radeaux, sur les îlots, ah! quelle folle bacchanale ! rouge et par flots coulait le sang , et les hardis buveurs luttaient ,
Luttaient serrés corps à corps , et sur maintes poitrines nues des Indiens on voyait empreintes les arabesques des cuirasses espagnoles.
C'était un étranglement , un égorgement , une boucherie qui s'étendait avec lenteur , avec une effroyable lenteur, sur les ponts, sur les radeaux, sur les îlots.
Les Indiens chantaient, hurlaient, rugissaient; les Espagnols tuaient en silence ; ils avaient à conquérir pas à pas le chemin de leur fuite.
Dans cette lutte sur d'étroits espaces , inutiles étaient la science et l'art militaire de la vieille Europe, inutiles •les bouches à feu, les armures et les chevaux.
Et puis, nombre d'Espagnols étaient lourdement chargés de cet or qu'ils avaient récemment extorqué et pillé. — Ah ! le jaune fardeau de leur crime
Les entravait, les accablait dans le combat, et le diabolique métal ne perdait pas seulement leur pauvre âme, mais leur corps.
Cependant le lac était tout couvert de barques et de canots; des archers y étaient assis , tirant sur les ponts, sur les radeaux, sur les îlots.
Dans la bagarre , sans doute , ils durent frapper plus d'un frère indien ; mais ils frappaient aussi maint digne et excellent hidalgo castillan.
Sur le troisième pont tomba le jeune gentilhomme Gaston, qui portait la bannière où était figurée la sainte
Vierge.
Cette image elle-même, les coups des Indiens la déchirèrent. Sept flèches lui restèrent juste au cœur , sept flèches étincelantes,
Pareilles à ces glaives d'or qui traversent la poitrine désolée de la Mater dolorosa dans les processions du vendredi-saint.
En mourant , don Gaston remit la bannière à don Gonzalve , chevalier de San-Yago, qui , frappé de mort au même instant, roula soudain à terre. Alors, de sa main ,
Cortez lui-même saisit la chère bannière, lui, le chef, et il la porta haut sur son cheval jusqu'à l'heure du soir où s'arrêta la bataille.
Cent soixante Espagnols trouvèrent la mort dans ce combat; plus de quatre-vingts tombèrent vivants aux mains des Indiens.
Beaucoup furent grièvement blessés, qui ne moururent que plus tard. Il y eut une douzaine de chevaux perdus, les uns tués, les autres pris.
Vers le soir seulement, Cortez et sa troupe atteignirent le bord du lac en sûreté ; c'était une plage mesquinement plantée de saules pleureurs.
A l'effroyable jour de la bataille succède la nuit tumultueuse du triomphe. Cent mille lampes de joie illuminent Mexico.
Oui, cent mille, lampes de joie, torches de résine, cercles de poix enflammée jettent leur lumière vive et crue sur les magnificences des palais et des hôtels, sur les splendeurs des édifices sacrés ,
Et principalement sur le temple de Vitzliputzli, château divin du grand Idole , bâti en briques rouges et rappelant d'une façon étrange
Les colossales , les monstrueuses architectures d'Egypte, de Babylone et d'Assyrie, telles que nous les montrent les tableaux du peintre anglais Henri Martin.
Ce sont les mêmes escaliers , si larges qu'on y voit monter et descendre plusieurs milliers de Mexicains ,
Tandis que sur les degrés sont couchés par troupes les guerriers sauvages, qui festoient joyeusement, enivrés par la victoire et par le vin de palmier.
Ces escaliers conduisent en zigzag vers la plate-forme, immense toiture du temple entourée de balustrades.
Là , sur son trône-autel, siège le grand Yitzliputzli, le dieu de la guerre , le sanguinaire dieu du Mexique. C'est un effroyable monstre ;
Mais son extérieur est si paré , si pomponné et si puéril, que, malgré la férocité de son cœur, il nous fait pouffer de rire.
En le voyant, nous pensons en même temps aux fantômes de la danse macabre de Bàle et au Mannken-piss
de Bruxelles.
A droite du dieu se tiennent les laïques, à gauche les prêtres; voyez le clergé qui se pavane, orné de plumes de toutes couleurs.
Sur les degrés de marbre de l'autel est blotti un petit homme âgé de cent ans, sans barbe au menton et sans cheveux sur le crâne ; il porte une petite camisole écarlate.
C'est le sacrificateur ; il aiguise son couteau, il aiguise son couteau en souriant, et de temps à autre il cligne de Fœil du côté du dieu.
Vitzliputzli semble comprendre le regard de son serviteur; il agite ses cils et même il remue les lèvres.
Sur les marches de l'autel sont accroupis aussi les musiciens du temple , joueurs de timbales et sonneurs de cornes de vache ; c'est un tapage , c'est un vacarme !
Ah! quel tapage et quel vacarme ! et le chœur se joint à eux , chantant le Te Deum mexicain ; — c'est comme un miaulement de chats.
Ah ! quel miaulement de chats ! mais de chats de la grande espèce , de ces chats que Fon nomme chatstigres ? et qui mangent des hommes au lieu de souris !
Quand le vent de la nuit chasse toutes ces clameurs vers le. rivage, les Espagnols campés en cet endroit sont dans la situation pitoyable de gens qui ont mal au cœur.
Tristes sous leurs saules pleureurs , ils restent là , regardant la ville , qui , dans les flots sombres du lac ,
Reflète (avec moquerie , on le dirait) toutes les flam-
mes de sa joie. Les Espagnols sont comme au parterre d'un grand théâtre ,
Et la plate-forme illuminée du temple de Vitzlipulzli est la scène où , pour la fête de la victoire ? un tragique mystère va être représenté.
« Sacrifice humain, » tel est le titre de la pièce. Bien vieille est la matière, bien vieille est la fable ; exécuté par les chrétiens, le drame n'est pas si horrible ,
Car le sang a été transsubstantié en vin rouge , et le corps est devenu une mince et innocente feuille de pain.
Mais cette fois, chez ces sauvages, la plaisanterie était grossière et sérieuse. On mangeait de la chair, on buvait du sang qui était du sang humain.
Cette fois, c'était du pur sang de vieux chrétiens, sang qui ne s'était jamais mêlé au sang des Mores et des Juifs.
Réjouis-toi, Yitzliputzli, réjouis-toi, il y aura aujourd'hui du sang espagnol , et de ses chaudes vapeurs tu vas réconforter ton nez gourmet.
Aujourd'hui on t'abattra quatre-vingts Espagnols, fiers rôtis pour la table de tes prêtres qui se régalent de chair ;
Carie prêtre est homme, et l'homme, ce pauvre animal condamné à paître , ne peut vivre seulement d'odeur et de vapeur comme les dieux.
Écoute ! la timbale delà mort retentit déjà , et la corne de vache crie d'une manière lugubre ! Elles annoncent le cortège qui monte , le cortège de ceux qui vont mourir. »
Quatre-vingts Espagnols , ignominieusement nus, les mains fortement attachées derrière le dos, sont tirés, sont traînés au haut des escaliers du temple.
On les contraint de plier le genou devant l'image de Vitzliputzli, et de danser des danses grotesques; on les contrait par des tortures, —
Tortures si horribles et si abominables, que les hurlements de douleur des suppliciés couvrent tout le charivari des cannibales.
Pauvre public des bords du lac ! Cortez et ses compagnons d'armes entendaient et reconnaissaient les voix désespérées de leurs amis.
Sur la scène vivement éclairée, ils voyaient aussi d'une manière exacte les corps et les visages; — ils voyaient le couteau, ils voyaient le sang, —
Et ils étaient leurs casques de leurs têtes; ils s'agenouillaient, ils entonnaient le psaume des morts et chantaient : De Profanais!
Parmi ceux qui moururent, il y avait Raimond de Mendoza, fils de la belle abbesse, le premier amour de Cortez.
Lorsqu'il vit sur la poitrine du jeune homme ce médaillon qui renfermait le portrait de la mère, Cortez pleura à chaudes larmes, —
Mais il s'essuya les yeux avec son dur gantelet de buffle ; il soupira profondément, puis chanta en chœur avec les autres : Miserere !
Les étoiles brillent déjà plus pâles, et les brouillards du matin montent des flots de la mer, comme des fantômes avec de longs draps blancs qui traînent.
Fête et lumières sont éteintes sur le toit du temple, et çà et là sur le plancher trempé de sang ronflent prêtres et laïques.
Seule, la casaque rouge veille encore. A la lueur de la dernière lampe, ricanant d'un air doucereux et avec un badinage de fou, le prêtre parle ainsi au dieu :
Viizliputzli , Putzlivitzli, cher petit dieu Vitzliputzli ! t'es-tu bien amusé aujourd'hui? as-tu bien respiré de suaves parfums ?
Aujourd'hui il y avait du sang espagnol. Oh ! que l'odeur était appétissante, et que ton petit nez tin et friand l'aspirait avec volupté !
Demain nous sacrifierons les chevaux, ces nobles ani-
maux hennissants qu'engendrèrent les esprits des vents avec les vaches marines.
Veux-tu être gentil? je t'immolerai aussi mes deux petits-fils, jolis bambins au sang bien doux et Tunique joie de ma vieillesse.
Mais il faut que tu sois gentil, il faut que tu nous donnes une nouvelle victoire. Fais-nous vaincre, cher petit dieu, Putzlivitzli, Yitzliputzli !
Oh! détruis nos ennemis, ces étrangers qui, du fond de pays lointains et non découverts jusqu'ici, sont venus chez nous à travers le grand lac.
Pourquoi ont-ils quitté leurs pays? est-ce la faim qui lésa poussés? est-ce le meurtre? Reste dans ton pays et nourris -toi honnêtement, est un vieux proverbe sensé.
Que désirent-ils? Ils nous volent notre or ici-bas, et veulent qu'un jour, là-haut, nous soyons heureux dans le ciel !
Au commencement, nous pensions que c'étaient des êtres d'une nature supérieure, des fils du Soleil, immortels, armés d'éclairs et de tonnerre.
Mais ce sont des hommes qu'on peut tuer comme les autres, et mon couteau, cette nuit, a fait l'expérience de leur mortalité humaine.
Ce sont des hommes, et non pas plus beaux que nous autres; plusieurs même dans le nombre sont aussi laids que des singes: comme les singes, ils ont des cheveux sur le visage.
Moralement aussi ils sont laids, ils n'ont point de religion; on assure même qu'ils dévorent leurs propres dieux !
Oh! anéantis cette race impie et abominable, ces mangeurs de dieux! Vitzliputzli, Putzlivitzli, fais-nous vaincre, Vitzliputzli !
Ainsi parle au dieu le prêtre, et la réponse du dieu résonne comme un soupir, comme un râle, à la façon du vent de la nuit quand il cause avec les algues de la mer:
Casaque rouge , casaque rouge , sacrificateur sanglant, tu as tué bien des milliers d'hommes ; plonge maintenant ton couteau dans ton propre corps tout décrépit de vieillesse.
Par la fente de ton corps déchiré, ton âme alors se glissera; à travers les cailloux et les ronces, elle s'en ira à petits pas vers l'étang des Rainettes.
C'est là qu'est blottie ma tante , la reine des rats. Elle te dira : « Bonjour, âme nue : que devient mon neveu Vitzliputzli?
«Est-ce qu'il vit viizliputzlantet joyeux, au sein d'une
lumière d'or aussi douce que le miel? Est-ce que le bonheur lui chasse du front les mouches et les soucis?
« Ou bien est-ce que Katzlagara, l'exécrable déesse de misère, le gratte avec ses noires pattes de fer trempées dans le venin des serpents? »
Ame nue, réponds ceci : « Vitzliputzli te fait saluer, et il te souhaite la peste dans le ventre, tante maudite!
Car tu lui as conseillé la guerre, et ton conseil, c'était l'abîme. La sinistre prophétie s'accomplit, la vieille et sinistre prophétie —
Annonçant la destruction de l'empire par des hommes effroyablement barbus, envolés de l'est jusqu'ici sur des oiseaux de bois.
Il y a aussi un vieux proverbe : Ce que femme veut Dieu le veut, — et Dieu le veut deux fois quand la femme est la mère de Dieu !
C'est elle qui est irritée contre moi, elle, la fière reine du ciel, une vierge sans tache, qui sait les sortilèges, qui accomplit des miracles.
Elle protège le peuple espagnol, et il faut que nous mourions, moi, le plus infortuné des dieux, ainsi que ma pauvre Mexico.
Ma commission faite, casaque rouge, va traîner ton
âme dans un trou de sable, — et bonne nuit ! tu ne seras pas témoin de la triste catastrophe.
Ce temple s'écroulera, et moi-même je disparaîtrai dans la fumée. Rien que de la fumée et des ruines. Personne ne me reverra plus.
Je ne mourrai pas cependant; nous autres dieux, nous devenons vieux comme des perroquets; et alors nous muons comme eux, nous changeons de plumage.
C'est dans le pays de mes ennemis (on rappelle l'Europe ) que je me réfugierai, et là je commence une nouvelle carrière.
Je m'endiable; de dieu que j'étais, je deviendrai l'adversaire de la Divinité : comme implacable ennemi de nos ennemis, je puis exercer force rancune et méchanceté.
Je veux les tourmenter, les effrayer avec des fantômes, et sans cesse, comme un avant-goût de l'enfer, je leur ferai sentir du soufre.
Leurs sages comme leurs fous, je veux les amorcer et les séduire; je veux chatouiller leur vertu jusqu'à ce qu'elle rie comme une courtisane.
Oui, je veux devenir un diable, et je salue comme camarades Satan etBélial, Astaroth et Belzébut.
Je te salue aussi, Lilis, mère du péché, froid serpent ! Enseigne-moi tes férocités souriantes, ainsi que le bel art du mensonge!
0 ma bien-aimée Mexico ! je ne peux plus te sauver, mais je te vengerai d'une façon terrible, ô ma bien-aimée Mexico !
LE
LE
— Ecrit en 1854. —
Le public sait déjà quel intérêt s'attache aux novissima verba de M. Henri Heine. C'est un étrange spectacle que celui de ce poète luttant contre les dernières souffrances, et trouvant dans l'essor de sa verve humoristique une consolation et un refuge. Au point de vue de la poésie pure comme au point de vue de la vie morale , il y a là une étude doublement instructive. Ce maître de la forme lyrique va-t-il encore faire subir à la poésie allemande des transformations inattendues? Ce railleur audacieux, chez qui se croisent tant de sentiments contraires, sortira- t-il de la région du doute et de l'ironie, et le verra-t-on développer enfin les germes meilleurs répandus çà et là dans ses poèmes? Telles sont les questions que s'adressent les amis de M. Henri Heine à chacune de ses publications, telle est l'anxiété qui agite particulièrement son public d'Allemagne, et qui se traduit chaque fois par des vœux, par des encouragements ou par des reproches amers.
Les poésies que vient d'écrire M. Henri Heine; et qui paraissent dans sa patrie, à Hambourg, en même temps que nous en donnons ici une traduction française, sont un document de plus pour cette étude littéraire et morale. Si l'on ne considère ici que le poète, jamais M. Henri Heine n'a manié une langue plus nerveuse et plus souple, jamais ce mélange de simplicité familière et de fantaisie ardente qui fit la fortune du Livre des Chants n'a produit des effets plus extraordinaires. Nul écrivain depuis Goethe n'a façonné l'idiome germanique avec cette puissance magistrale ; on dirait parfois de véritables tours de force. Quant au fond même des pensées, — et c'est là surtout ce qui intéresse le lecteur français, puisqu'une traduction ne saurait rendre ni les hardiesses ni les dextérités de cette langue originale, — il semble qu'on y entende le cri suprême de l'inspiration humoristique. Ce sont comme les songes de la fièvre, c'est comme le délire de la souffrance. Tantôt des satires bouffonnes se mêlent à des plaintes d'une amertume poignante, tantôt le poète, placé entre la vie et la mort, les confronte et les raille toutes les deux. Quelle sera sa destinée dans ce monde mystérieux au seuil duquel la maladie Tenchaîne? Que sera ce monde lui-même? Sera-ce celui du moyen âge, l'enfer en bas, le paradis en haut, et saint Pierre tenant les clefs célestes? Cet anthropomorphisme, qu'il est si difficile d'éviter et dont on ne se préserve le plus souvent que pour tomber dans les vides abstractions, lui inspire des peintures bouffonnes, où s'exprime surtout, ne vous y trompez pas, l'impuissance de la pensée métaphysique. Et cette vie même qu'il va quitter, lui est-elle mieux connue? Que d'égnimes, et quelles énigmes? Pourquoi tant d'injustices? pourquoi tant de douleurs imméritées? La vie lui apparaît alors sous maintes formes grotesquement odieuses, et il déroule les strophes du Négrier, ou bien il imagine un fantasque et effrayant symbole : il chante le Château des Affronts, Au milieu de tout cela
éclatent des cris de souffrance. Quand sa pensée est plus calme, il cherche une forme nouvelle pour quelque idée morale, et crée des fables romantiques d'un modèle inconnu ; le plus souvent il se cramponne avec désespoir au passé, ou bien il trace d'une main fébrile des tableaux parisiens; il raconte, comme il dit, ses inquiétudes babyloniennes et les concerts des chats sur les toits, se mêlant au vacarme intérieur de sa pensée; puis viennent des souvenirs d'Allemagne , des satires politiques, littéraires, musicales, des portraits et des scènes charivariques, l'entrevue du roi de Prusse et du poète souabe George Herwegh, et un burlesque empereur plébléien sous la figure d'un masque du carnaval de Cologne ; car dans cette confession des heures suprêmes les fautes et les travers d'autrui jouent très-souvent le principal rôle, de même que dans ses aspirations au repos le regret des jouissances matérielles, il faut bien le dire, tient une place singulièrement agrandie. Ce regret des voluptés impossibles serait même, si on le prenait au mot, la conclusion de ses pensées sur la mort. Toujours l'ironie, comme on voit, toujours le dédain de l'âme et la négation de la vertu, toujours enfin ces théories méprisantes que l'humoriste ne craint pas de s'appliquer à lui-même ! Quelle que soit l'originalité des nouvelles strophes du poète, nous croyons que ce n'est là encore qu'une crise dans le développement de sa pensée.
{Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1854.)