‹ Poëmes et légendesChapitre 72 sur 83 · LE NÉGRIER · texte numérisé non relu

LE NÉGRIER

Le capitaine du navire, mynher van Koek, est assis dans sa cabine, occupé à faire ses comptes. Il calcule le prix du chargement et les bénéfices probables.

« La gomme est bonne, le poivre est bon, j'en ai trois cents sacs et trois cents tonneaux. J'ai aussi de la poudre d'or et de l'ivoire ; mais la marchandise noire est ce qui vaut le plus.

« J'ai six cents nègres que j'ai acquis par échange, et presque pour rien en vérité, aux bords du Sénégal. La chair est ferme, les nerfs sont tendus; on dirait du bronze bien coulé.

« En échange j'ai donné de l'eau-de-vie, des perles de verre, des instruments d'acier. J'y gagnerai huit cents pour cent, si la moitié seulement reste en vie.

« Oui, s'il me reste seulement trois cents nègres dans le port de Rio-Janeiro, la maison Gonzales Perreiro me comptera cent ducats par tête. »

Tout à coup mynher van Koek est arraché à ses méditations. Le chirurgien du navire entre dans la cabine, M. le docteur van der Smissen.

C'est une figure sèche et mince, le nez plein de rouges verrues. — « Eh bien! Esculape naval, crie van Koek, comment vont mes chers noirs? »

Le docteur le remercie de son intérêt et dit : « Je venais vous annoncer que la mortalité cette nuit a considérablement augmenté.

« Il en mourait l'un dans l'autre environ deux par jour. Aujourd'hui il en est mort sept, quatre hommes et trois femmes. J'ai inscrit aussitôt les pertes sur le registre.

« J'ai examiné minutieusement les cadavres, car souvent ces coquins font les morts, afin qu'on les lance dans les flots.

« Je leur ai enlevé leurs chaînes, et, selon mon habitude, j'ai fait jeter les corps à la mer ce matin au point du jour.

(( Aussitôt, les requins s'élancèrent du sein des vagues; ils arrivaient par bataillons; ils aiment tant la chair noire ! Ce sont mes pensionnaires.

« Ils suivaient la trace de notre navire depuis que nous avons quitté la côte. Les scélérats flairent l'odeur des cadavres avec des narines de gourmet.

« C'est tout à fait comique de les voir happer les morts. Celui-ci croque une tête, celui-là une jambe; les autres avalent des lambeaux de chair.

«Quand tout est dévoré, ils se trémoussent joyeux autour des flancs du navire et me regardent avec de grands yeux de verre à fleur de tête, comme s'ils voulaient me remercier du déjeuner. »

Van Koek en soupirant lui coupe la parole : « Comment adoucir le mal? comment arrêter le progrès de la mortalité? »

Le docteur répond : « Beaucoup de noirs sont morts par leur faute : c'est leur mauvaise odeur qui a corrompu l'air de leur prison sous le pont.

((Beaucoup aussi sont morts de mélancolie, parce qu'ils s'ennuyaient à périr. Un peu d'air, un peu de musique et de danse suffira pour guérir le mal. »

« Bon conseil i s'écrie van Koek. Mon cher Esculape naval est sage comme Aristote, le précepteur d'Alexandre.

(( Le président de la société pour le perfectionnement des tulipes à Delft est un très-habile homme; mais il n'a pas la moitié de votre esprit.

« Vite ! de la musique ! de la musique ! Je donnerai un bal aux noirs sur le pont, et gare à celui que la danse n'amusera pas! Nous le régalerons de coups de fouet, »

Du haut de la voûte bleue du ciel, des milliers d'étoiles regardent, toutes brillantes de désirs, comme de grands yeux intelligents, comme des yeux de belles femmes.

Elles regardent en bas vers la mer, couverte au loin des vapeurs pourprées du phosphore. Les vagues murmurent voluptueusement.

Aucune voile ne flotte sur les mâts du navire négrier. Il est comme dépouillé de ses agrès; mais des lanternes brillent sur le pont à Tendroit où s'ébattent la musique et la danse.

Le pilote joue du violon, le cuisinier souffle dans une flûte, un matelot bat du tambour, et le docteur sonne de la trompette.

• Environ cent nègres, hommes et femmes, poussent des cris de joie, et sautent et gambadent comme des fous. A chacun de leurs mouvements, les chaînes résonnent en cadence.

Ils broient sous leurs pieds les planches avec des sauts

d'enragés, et mainte belle noire entoure voluptueusement de ses bras le corps nu de son compagnon. — A travers ce vacarme retentit plus d'un gémissement.

Le garde-chiourme est maître des plaisirs; il stimule à coups de fouet les danseurs fatigués et les excite à la joie.

Et Irara-trara! et dumdum-dumdum! Le tapage attire du fond des flots les monstres de la mer, endormis de leur stupide sommeil.

Encore engourdis, ils arrivent; ce sont des requins, des centaines de requins; ils lèvent les yeux vers le navire et restent tout ébahis d'étonnement.

Ils se sont cependant aperçus que l'heure du déjeuner n'est pas encore venue; ils bâillent et ouvrent leur gueule jusqu'au fond; leurs mâchoires sont plantées de dents pointues comme une scie.

Et encore trara-trara! et dumdum-dumdum! La danse ne s'arrête pas. Les requins, d'impatience, se mordent eux-mêmes la queue.

Je crois qu'ils n'aiment pas la musique, comme beaucoup de leurs pareils. Ne te fie à aucun animal qui n'aime pas la musique, dit le grand poëte d'Albion.

Et trara-trara ! et dumdum-dumdum ! La danse va toujours. Mynher van Koek est assis près du grand mât, et il joint les mains en priant :

« Pour l'amour du Christ, épargne, Seigneur , la vie des pécheurs de peau noire! S'ils t'ont offensé, tu sais qu'ils sont aussi bêtes que des bœufs.

« Épargne leur vie au nom du Christ qui est mort pour nous tous, car s'il ne m'en reste pas trois cents à Rio-Janeiro, j'aurai fait une mauvaise affaire! »

AFFRONTENBOURG.

Le temps s'écoule, mais le château, le vieux château, avec ses créneaux et ses tours, avec ses hôtes sinistres, rien ne peut l'effacer de mon souvenir.

Je vois encore la girouette qui tournait en criant sur le toit. Chacun regardait prudemment de ce côté avant d'ouvrir la bouche.

Quiconque voulait parler consultait d'abord le vent, de crainte que Boréas, le vieux grogneur, ne vînt tout à coup le rudoyer d'une façon peu agréable.

Les mieux avisés, il est vrai, gardaient toujours prudemment le silence. Ah ! je m'en souviens, il y avait là un écho qui, en répétant les paroles, méchamment les falsifiait toutes.

Au milieu du jardin était un bassin de marbre orné de

sphinx, et jamais on n'y voyait une goutte d'eau, quoique mainte larme y eût coulé.

Jardin maudit! Ah ! il n'y avait pas là une seule place où mon cœur n'eût été torturé, où mes yeux n'eussent versé des pleurs.

Non, en vérité, il n'y avait pas un seul arbre à l'ombre duquel je n'eusse essuyé des outrages, tantôt d'une bouche délicate et tantôt d'une bouche grossière.

Le crapaud, aux aguets dans l'herbe, a tout raconté à la taupe, qui aussitôt a rapporté à sa tante la vipère ce qu'elle venait d'apprendre.

La vipère Ta dit à sa belle-sœur la grenouille, et c'est ainsi que toute la sale engeance a pu savoir immédiatement les affronts que j'avais reçus.

Les roses du jardin étaient belles, et il y avait dans leurs parfums des séductions charmantes; mais elles se flétrirent vite, et elles moururent rongées par un poison étrange.

Depuis lors, une maladie mortelle a frappé aussi le rossignol, le noble chanteur de la nuit, qui chantait son amour à ces roses. Je crois qu'il a pris du même poison.

Jardin maudit ! Oui, c'était comme si une malédiction pesait sur lui. Maintes fois, en plein soleil, j'avais peur de voir apparaître des fantômes.

Le jardin lui-même était comme un spectre vert qui me regardait en ricanant; il se moquait de moi d'un air cruel, et du sein des buissons d'ifs j'entendais s'exhaler un soupir, un gémissement, un râle de mort.

Au bout de Fallée s'élevait la terrasse sous laquelle, là-bas, tout au fond, les vagues de la Mer Baltique, à l'heure du flux, viennent se briser avec fracas.

De là, la vue s'étend au loin sur la mer. J'y restais souvent plongé dans de sauvages rêveries. La tempête était aussi dans mon cœur. Quels grondements ! quelles colères ! quelles écumes de rage !

Oui, c'étaient des grondements, c'étaient des colères, c'étaient des écumes de rage au fond de mon cœur; mais tout cela était impuissant comme les vagues ellesmêmes, qui venaient, malgré leurs fières allures, se briser en gémissant sur le dur rocher.

Je voyais avec envie passer les navires voguant vers les contrées heureuses ; mais le château ténébreux me tenait enchaîné dans ses liens maudits.

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