‹ Poëmes et légendesChapitre 73 sur 83 · RÉMINISCENCES · texte numérisé non relu

RÉMINISCENCES

Laisse là les paraboles sacrées , laisse là les pieuses hypothèses; essaie de nous résoudre sans ambages ces infernales questions :

«Pourquoi le juste se traîne-t-il sanglant, misérable, sous le fardeau de la croix, tandis que le méchant, heureux comme un triomphateur, se pavane sur son fier coursier?

« A qui en imputer la faute? Notre-Seigneur n'est-il pas tout-puissant, ou bien est-ce lui-même qui est l'auteur de ce désordre ? Ah ! vraiment ce serait lâche. »

Telles sont les questions que nous répétons sans cesse, jusqu'à ce qu'on nous ferme la bouche avec une poignée de terre; — mais est-ce là une réponse?

La femme noire avait pressé tendrement ma tête sur son cœur. Ah! mes cheveux devinrent gris là où ses larmes avaient coulé.

Elle m'embrassa, et je fus paralysé; elle m'embrassa, et je perdis mes forces; elle me baisa les yeux, et je

devins aveugle; elle suça de ses lèvres sauvages, elle suça la moelle de mes reins.

Mon corps maintenant est un cadavre où l'esprit est emprisonné. Maintes fois il se sent étouffé, il se démène, il est fou de fureur, il crie, il blasphème !

Impuissantes imprécations ! ta malédiction la plus terrible ne tuera pas une mouche. Supporte ton sort et essaie de pleurnicher tout doucement et de prier.

Comme elle rampe lentement, cette limace horrible appelée le temps! moi cependant, je reste là immobile à la même place.

Dans ma sombre cellule pas un rayon de soleil, pas une lueur d'espérance; je le sais, c'est seulement pour la fosse du cimetière que je quitterai cette chambre fatale.

Peut-être suis-je mort depuis longtemps. Peut-être ne sont-ce que des spectres, toutes ces fantaisies qui, la nuit, déroulent leur procession bigarrée dans mon cerveau.

Ce pourraient bien être les ombres de toute la clique des dieux païens; ils choisissent volontiers pour y prendre leurs ébats le crâne d'un poète trépassé.

Et cette douce et folle orgie, cette bacchanale noc-

turne des esprits, souvent le lendemain matin la main pâle du mort essaie d'en griffonner la description.

Je les vis rire, je les vis sourire, puis je les vis tomber dans l'abîme. J'entendis leurs sanglots, leurs râles d'agonie, et j'assistai à tout cela sans être troublé.

Vêtu de deuil, je suivis leur convoi funèbre et l'accompagnai jusqu'au cimetière ; ensuite, je ne le cacherai pas, je dînai de bon appétit.

Aujourd'hui cependant, voici que tout à coup je pense avec tristesse à tout ce cortège d'amies mortes depuis si longtemps. Un amour subitement allumé agite d'étranges flammes dans mon cœur !

Ce sont surtout les larmes de la petite Juliette qui me reviennent en mémoire. Le doux regret devient un désir fougueux, et jour et nuit je l'appelle !

Souvent la fleur morte s'offre à moi dans les songes de ma fièvre; alors je reprends courage comme si elle donnait un aliment posthume au feu de mon amour.

0 gracieux fantôme, enveloppe- moi de tes bras. Plus ferme, plus ferme encore ! presse ta bouche sur ma bouche; adoucis l'amertume de la dernière heure.

Tu étais une blonde jeune fille, si gracieuse, si gentille, — et si froide ! Vainement j'attendais l'heure où ton cœur s'ouvrirait pour laisser jaillir l'enthousiasme,

L'enthousiasme de ces choses sublimes que le sens commun et la prose estiment peu, il est vrai, mais pour lesquelles tout ce qu'il y a de noble, de beau et de bon sur cette terre brûle, souffre et saigne.

Aux bords du Rhin, près des coteaux couverts de vignes, nous allions jadis pendant les jours d'été. Le soleil riait ; du calice amoureux des fleurs s'exhalaient des parfums embaumés.

Les œillets de pourpre et les roses nous envoyaient de rouges baisers qui brûlaient comme des flammes. Dans les plus humbles pâquerettes , une vie idéale semblait s'épanouir.

Mais toi, tu marchais tranquille auprès de moi, dans ta blanche robe de satin, chaste et digne comme ces images de jeunes filles que dessine le pinceau de Netscher. Ton cœur dans ton corsage était comme un petit glacier.

Devant les assises de la raison , tu as été complètement absoute. L'arrêt porte ces mots : La petite, ni par paroles, ni par action, n'a violé une promesse.

Oui , tu étais là , muette et inerte, tandis que de folles flammes me dévoraient. Tu n'attisais pas le feu , tu ne disais pas un mot , et cependant mon cœur est obligé de te condamner.

Dans mes rêves, chaque nuit, une voix accusatrice s'élève, qui porte plainte contre ta mauvaise foi et soutient que tu m'as ruiné.

Elle apporte les preuves, elle produit les témoignages, elle traîne toute une liasse de documents; toutefois, chaque matin, l'accusatrice disparaît en même temps que mon rêve.

Elle s'est réfugiée dans le fond de mon cœur avec tout son dossier; une seule chose me reste en mémoire, c'est que je suis ruiné.

Ta lettre a été pour moi un de ces éclairs d'orage qui illuminent subitement la nuit d'un abîme. Elle m'a montré avec une clarté effrayante combien mon malheur est profond, combien il est profondément horrible.

Toi-même, te voilà émue de compassion, toi qui dans le désert de ma vie te tenais là, silencieuse, pareille à une statue , belle comme le marbre, froide aussi comme le marbre !

0 mon Dieu ! faut-il que je sois misérable ! Elle se

met à me parler, des larmes coulent de ses yeux, la pierre elle-même a pitié de moi î

Ce que j'ai vu là m'a ébranlé. Toi aussi , aie pitié de moi, ô Dieu î envoie-moi le repos, et mets fin à cette tragédie affreuse.

vin

Les jardins du ciel dans le paradis , dans le séjour des bienheureux, ne m'attirent nullement; je n'y trouverai pas de femmes plus belles que celles que j'ai vues sur la terre.

Il n'y a pas d'ange , paré même des ailes les plus fines , qui pût remplacer pour moi ma femme. Chanter des psaumes sur un siège de nuages ne serait pas non plus précisément le passe-temps qui me convient.

O Seigneur! le mieux , je crois, c'est que tu me laisses dans ce monde ; mais d'abord guéris mon pauvre corps et prends soin aussi de ma bourse.

Je le sais , ce monde est plein de péchés et de vices ; mais je suis accoutumé déjà à battre en flânant le pavé de bitume de cet enfer terrestre.

Le bruit du monde ne me gênera pas > car je sors rarement; en robe de chambre et en pantoufles, j'aime à rester chez moi auprès de ma femme.

Laisse-moi près d'elle! Quand je l'entends babiller,

mon âme boit avec délices la musique de cette voix charmante, Son regard est si loyal, si honnête!

De la santé et un supplément d'argent , c'est tout ce que je te demande, Seigneur! Oh! laisse-moi joyeux vivre encore de beaux jours auprès de ma femme dans le statu quoi

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