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Poèmes et poésies

Eve, sereine aussi, chaste en sa nudité, Attendait son retour et rêvait sous un arbre. Deux beaux enfants tout nus s'ébattaient à coté, Sur un épais gazon, chairs de rose et de marbre.

Adam dans la forêt parlait d'Eve aux oiseaux, Et leur disait : « Chantez! Eve est belle et je l'aime ! » Eve disait : « Adam le tronc, vous les rameaux; En lui mon âme, en vous vit ma chair elle-même ! »

Eve pensait : « Seigneur ! vous nous avez chassés Du paradis ; l'archange a fait luire son glaive. Meurtris par la douleur et par la faim pressés, Il nous faut travailler dès que le jour se lève.

« Seigneur, nous n'avons plus le repos éternel ; A l'éternel labeur un crime nous condamne ; Tombés loin de l'azur du bonheur solennel, Sur nos tètes partout un souffle irrité plane.

« Comme autrefois, errants dans ces mornes ravins, Nous n'avons plus, Seigneur, l'innocence et l'extase ; Et nous n'entendons plus dans les buissons divins L'hymne des séraphins que votre gloire embrase.

(( Vous nous avez punis ; béni soyez, Seigneur, Car pour des criminels douce est votre colère. Gloire à vous ! Un espoir relève notre cœur ; Courbés dans notre nuit, un flambeau nous éclaire.

« Cet espoir, c'est nos fils ; ce flambeau, c'est l'amour. Nous n'avons rien perdu si l'amour reste encore ; Et puisque sur ces fronts se lit un nouveau jour, Les voyant si charmants, nous bénissons l'aurore.

Adam a le courage, et moi, j'ai la beauté. L'amour à tout jamais nous lie et nous console ; Ivres, lui de ma grâce, et moi de sa fierté, Pour nous, notre fardeau se change en auréole.

« L'un à l'autre enlacés, nous irons jusqu'au soir. — Ranimant nos regards et le sang dans nos veines, L'amour est le parfum du mystique encensoir Qui monte à vous, et dit : Nos souffrances sont vaines !

« Et maintenant voilà, grandissant près de nous, Deux enfants, notre orgueil, notre espoir, notre joie, Lorsque je les contemple assis sur mes genoux, Mon âme s'évapore et dans l'azur se noie.

« Vivant encore en nous qui renaissons en eux, Encor pleins de mystère, ils sont l'aube nouvelle. Nés de nous, sous leurs doigts ils resserrent nos nœuds ; Un autre amour plus grand avec eux se révèle.

« Leurs yeux , encor voilés des limbes du néant , Ont un étrange attrait ; notre âme se replie Et veut y ressaisir tout son passé fuyant. Rien qu'à les regarder toute peine s'oublie.

« Nés de l'amour, l'amour sommeille en eux. — Le ciel Peut gronder ; comme nous, dans le vent et l'orage Ils se tendront la main ; et l'éclair d'Azraèl Ne pourra faire alors chanceler leur courage.

« Gloire et louange à vous , à vous merci , Seigneur ! Le châtiment est doux si sur la terre on aime ; Si l'on y trouve un cœur pour appuyer son cœur; Si notre âme s'en va clans un baiser suprême. »

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Ainsi, le front baigné des parfums du matin, L'immensité des cieux dans le cœur, en extase, Eve, les yeux fixés sur Abel et Caïn, Cherchait de l'avenir à déchirer la gaze.

Elle songeait, ravie, étonnée, admirant;

Et le sein rayonnant d'effluves maternelles,

Devant cette candeur se taisait, adorant.

Et tout un ciel d'amour nageait dans ses prunelles.

Or, les enfants jouaient. — Soudain, Fun d'eux, l'aîné, Se dressant, et les yeux injectés de colère, Frappa l'autre tombé sous son poing forcené. Abel, pleurant, tendit ses deux bras vers sa mère.

Eve accourut tremblante ; et, pleine de stupeur, Croisant sous un genou ses mains, les prit sur elle, Et, comme en un berceau les couchant sur son cœur, Les couvrit de baisers pour calmer leur querelle.

Bientôt, tout s'apaisa, pleurs, colère, baisers. Ils dormaient sur le sein maternel ; et la mère, Immobile, les yeux sur leurs fronts blancs posés, Sentit monter en elle une tristesse amère.

Cette haine inconnue effarait cet amour.

Et, la femme longtemps resta pensive, morne ;

Et, comme au bruit lointain d'un orage encor sourd,

Les flancs pleins des frissons d'une angoisse sans borne.

0 perle de l'Éden ! Eve aux longs cheveux d'or ! Toi le péché d'Adam, son supplice et sa gloire ; Toi l'éternel soupir que nous poussons encor ; Ineffable calice où la Douleur vient boire !

Femme ! pour un baiser, toi qui donnas le ciel ; Et belle, sous le glaive irrité de l'archange, Offris à l'homme errant ton sourire de miel, Ta beauté, ton amour et ton âme en échange !

0 mère aux flancs féconds ! de quelle vision Ton âme ivre d'amour était-elle obsédée? Quels livides éclairs sillonnaient l'horizon? A quoi songeais-tu, pâle, et de pleurs inondée ?

Ah ! dans le poing crispé de Caïn endormi, Yoyais-tu la réponse à ton rêve sublime ? Devinais-tu soudain le farouche ennemi Sur Abel faible et doux s'essayant à son crime ?

Déchirant l'avenir, Azraèl menaçant Te montrait-il ce fils grandissant dans la haine, Sinistre, et s'enfuyant le front taché de sang, Un soir, loin d'un cadavre étendu dans la plaine ?

Errant longtemps sur terre et mourant dans Enoch , Comme un arbre maudit qu'un vent impur émonde, Ses rameaux empestés repoussant sur le roc ; Et ses fils en naissant teints de sa bave immonde ?

Te montrait-il partout la terre, jeune encor, Rougissant chaque jour sous une pourpre chaude ? L'Envie entretenant l'éternel désaccord Et se glissant partout comme un chacal qui rôde 9

Et les peuples Caïns sur les peuples Abels Se ruant sans pitié, se déchirant sans trêve ; Les sanglots s'échappant de toutes les Babels, Les plaintes s'exhalant vers Dieu sur chaque grève ?

Dans l'implacable nuit où l'homme, en vils troupeaux, S'amoncelle, effrayé de son propre héritage, Entendais-tu monter les clameurs sans repos, L'immense hurlement des peuples, d'âge en âge ?

Compris-tu que le mal était né désormais ? Qu'il serait immortel ? qu'une sanglante haine Séparerait tes fils sur la terre à jamais, Par elle s'essayant aux cris de la géhenne ?

Compris- tu que de ta race était vouée aux pleurs? Que l'amour avec toi mourrait, Eve la blonde ? Que le fleuve éternel de toutes nos douleurs, Né de ton amour même, abreuverait le monde ?

— Dieu Ta su. — Jusqu'au soir ainsi tu demeuras, Contemplant ces fronts purs où le soleil se joue. Et pendant qu'ils dormaient, oublieux, en tes bras, Deux longs ruisseaux de pleurs descendaient sur ta joue !

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