A MON AMI G. DE LA CHAPELLE
Le soir tombait. — C'était l'heure où, croisant ses bras,
Le laboureur se dit : Ma journée est finie.
La plaine s'emplissait de brume et d'harmonie ;
Les chansons se mêlaient aux blasphèmes ingrats.
L'hirondelle du soir effleurait l'herbe grise ; La cigale chantait dans les blés mûrissants ; Tout le long du chemin, aux nocturnes passants Les peupliers rangés chuchotaient dans la brise.
Et moi, j'étais assis dans le sentier. Le ciel S'étoilait par degrés. Les vapeurs de la plaine, Et tous ces bruits confus dont la terre était pleine. Montaient comme un encens sur un immense autel.
Je disais : La nuit vient ; tout va dormir sur terre. C'est l'heure de l'amour, et Vénus a brillé. Et j'ouvrais pour prier mon cœur émerveillé, Tandis qu'au loin sifflait le pâtre solitaire.
Tout à coup, près de moi, défila lentement Un long troupeau de bœufs descendant des collines. Leurs fanons tout souillés flottaient sur leurs poitrines ; Leurs têtes vers le sol s'abaissaient par moment.
Ils allaient. Lourdement, comme fait un homme ivre, Ils foulaient du sentier l'herbe pleine de bruit ; Et faisaient, en marchant, au travers de la nuit Tinter sous leurs cous blancs leurs clochettes de cuivre.
Comme on écoute en rêve un chant de harpes d'or, J'écoutais, seul, perdu dans la plaine qui fume. Depuis longtemps déjà, s'enfonçant dans la brume Us avaient disparu, que j'écoutais encor.
A votre aspect, ô bœufs, si puissants et si mornes, Qui sans vouloir sonniez votre chant de douleur, Une amère tristesse avait serré mon cœur, Bœufs résignés, et pleins dune angoisse sans bornes.
Et ces sons me troublaient. Et comme un criminel, Il me semblait, prêtant l'oreille aux harmonies Du soir, entendre au loin les plaintes infinies Que tous les opprimés poussaient vers l'Éternel.
Bientôt, tous les troupeaux regagnant les vallées, La plaine se remplit de lointains tintements. Ces tintements, c'étaient, sonnant les châtiments, Les douleurs d'ici-bas à la fois révélées.
Et j'entendais, aux pieds du Tout-Puissant, les voix De tous les malheureux qu'un sort fatal accable. Du jugement dernier c'était l'heure implacable ; Et sur l'humanité resplendissait la croix.
Le cri qui t'échappa clans ton râle suprême , Jésus, le monde encor le pousse vers le ciel. Ah ! rêveur, tu doutas sous l'éponge de fiel ; Sans cela, ton sanglot n'eût été qu'un blasphème.
Les morts savent si Dieu tient ce qu'il promettait.
— Mais partout où je vois l'homme en proie à la femme;
Un poète attelé dans un manège infâme ;
Sous l'aiguillon vulgaire un malheur qui se tait :
La force sous le joug de l'inepte faiblesse ; L'éclair superbe éteint par la nuit qui s'en rit ; Un vaincu dont jamais on ne surprend un cri ; L'idéal aux abois que la faim mène en laisse ;
Partout où je les vois dans leurs rêves déçus, Pâles forçats du beau, peuples qu'un peuple écrase ; Je crois entendre encor, dans une morne extase, Vos clochettes tinter, bœufs dans l'ombre aperçus !
S OURÉ-HA