A MON AMI E. BELLIER
Croyez- vous à l'amour ? croyez-vous à Venise ? Je ne sais si l'amour a jamais existé ; Mais, à coup sûr, ce n'est plus lui qu'on divinise ; Et Venise a perdu sa gloire et sa beauté.
Mais toujours, à travers sa tristesse muette, Le pèlerin revoit la splendeur des beaux jours ; A l'ombre de Saint-Marc, toujours quelque poëte Se surprend à rêver à d'ardentes amours,
Dût-il subir après sa propre raillerie.
— Or, l'un d'eux m'a conté l'histoire que voici. Tu feras comme moi, lecteur, je le parie; J'y croyais à Venise, et j'en ris bien ici.
Le soleil avait fui. — La molle Adriatique S'apaisait. — Par moment, sous le baiser du venl, Une lame courait, comme un frisson pudique Sur un corps nu du vierge endormie et rêvant.
Venise illuminait dans la brume et dans l'onde Ses noirs palais de marbre et ses dômes d'azur, Comme une courtisane autrefois belle et blonde, Qui cherche en son miroir son ovale si pur.
Nul ne reconnaîtrait, sous cette peau livide, La maîtresse qu'aimaient Véronèse et Titien; Et qui là, vieille et triste, en son alcôve vide, Rêve au sort glorieux qui fut jadis le sien.
Souviens-toi ! — L'Allemand, ivre de sa victoire, Brusquement sur ta bouche étouffa les aerords De la fête éternelle où chantait ton histoire, Et se vautre sanglant, reine, sur ton beau corps.
Souviens-toi ! souviens-toi ! blanche perle marine, Sous le baiser impur qui corrompt ta beauté. Le talon sur ton front, les mains sur ta poitrine, Vienne aime tes sanglots où se meurt ta fierté.
Sous l'étreinte de l'hydre, hélas ! comme Andromède, Vierge et nue, enchaînée aux bords bruyants des mers, Tu ne vois pas Persée accourir à ton aide ; Et l'Océan emporte au loin tes pleurs amers.
— Non loin du Rialto, les fenêtres rougies, Se dressait un palais plein de cris, où la nuit Déjeunes débauchés s'attablaient aux orgies ; Les uns pour y jouer, les autres par ennui ;
D'autres pour oublier près d'une courtisane Le spectre inassouvi d'un rêve sans retour, Et chercher sur un corps de Corrége ou d'Albane, A force de plaisir, à tuer leur amour.
Ceux qui veulent ainsi sur des lèvres vendues, Avec l'oubli du cœur, boire l'oubli du beau, Terrassant le remords des régions perdues. Scellent-ils donc sur lui la pierre du tombeau ?
Et ne sentent-ils plus rien en eux qui tressaille, Et saigne, réveillé par un lugubre appel, Comme un blessé, la nuit, sur un champ de bataille, Comme un poëte .au sein s'enfonçant un scalpel ?
— Françoise dit à Dante, en penchant son front blême : « Un cœur noble à l'amour en vain résisterait, Car l'amour nous contraint d'aimer, quand on nous aime. » Ah ! ce mot est trop beau, chère ombre ! — il n'est pas vrai !
Plus d'un cœur noble est sourd quand l'amour vrai l'i ppelle, Qui s'attendrit soudain pour quelque faux serment; Sur plus d'un front aimé le mot « jamais » s'épelle ; Plus d'un rire répond aux larmes d'un amant.
Pourquoi? — qui le saura? Que le vaincu guérisse! Le poëte a l'amour, la femme a la beauté. La femme veut du sang dont son fard s'enchérisse : L'autre enfonce à jamais le trait dans son côté.
Elle triomphe et rit; il se souvient et pleure. Contemplateur d'abîme au vertige fatal, A qui s'en prendrait-il de l'espoir qui le leurre ? Qu'il souffre! c'est sa faute. — 11 inventa son mal.
Oh ! le choc éternel ! — deux éclairs ; une cible. Deux yeux ; un cœur qui bat sans revanche à son tour Un rayon qui transperce ; une plaie invisible!... La femme a la beauté, le poète a l'amour.
C'est peut-être cela qu'aux chansons des bacchantes, Ginério noyait dans ce bouge brillant.
Ce soir, près d'une femme aux lèves provoquantes, Le cœur plein de rancune, il disait en riant :
« Non ! pas de chant d'amour. Quelle âme misérable Croit encore à ce mal, et n'a franchi d'un bond, Sans s'y mouiller les pieds, cette source exécrable ? Non! pas de chant d'amour, ma charmante ; à quoi bon?
o Chantons le gai plaisir que chaque jour varie. L'ivresse n'a qu'une heure et le plaisir qu'un temps Que dans le pur cristal le vin pourpre sourie ! Ton nom est volupté; je m'appelle vingt ans !
« Nargue des noirs soucis qui nous font le front pâle ! S'il en est parmi nous de ces fades rêveurs ; Puisque l'or est pour eux plus terne que l'opale ; Puisque tous nos plaisirs sont pour eux sans saveur ;
« Puisqu'ils ne savent pas embrasser une femme Sans se faire son ombre et suivre tous ses pas, Que loin de nous du moins se consume leur âme, Damnés chassés du ciel dont l'enfer ne veut pas !
« Si l'angoisse d'aimer sans retour les dévore ; Si leur cœur se complaît dans le vague infécond ; Si toujours, dans leur sein, veille et les brûle encore Le souvenir d'un rêve et d'un regard profond ;
« Si l'impuissant désir d'une douleur muette Ne veut pas oublier ; ridicules martyrs Qu'on méprise en chassant, les lâches ! qu'on les jette A la porte ! — Et buvons à de nouveaux plaisirs ! »
— Certes, Le mal sur nous a d'étranges puissances. Comme à l'abîme plein d'épouvante et d'échos, Le chimérique appât des acres jouissances Nous attire vers lui, tous les jours, sans repos.
Mais il est entre tous un puits plein de vertige Où l'âme, en y plongeant, chancelle de stupeur. C'est l'œil clair et sans fond, sous qui le sang se fige, L'œil de la courtisane, où nage une vapeur;
L'œil vitreux, parsemé d'étoiles magnétiques, Que sur Ginério dardait la Francesca, Tandis que sous ses doigts, en flots aromatiques, Ses cheveux ondulaient sur un front délicat.
Quand tu tournes vers nous la clarté chatoyante De ta large prunelle aux reflets verts ou bleus, Dans toD regard errant, une énigme effrayante Est cachée, ô Sirène aux contours onduleux.
Surmontant le dégoût des baisers plein de baves, Circé qui te repais des hontes du vieillard, Et changes dans tes nuits les gloires en épaves, Quelle angoisse, réponds, nous de roi e ten fard?
Dans ta sérénité, rempart inattaquable, L'ennui plane-t-il seul sur ton iront nonchalant Toujours inassouvie, et toujours implacable, Est-ce la soit' de l'or qui te ronge le flanc ?
Peut-être, un de ces soirs, aux senteurs souveraines, Où comme un flot d'encens les paradis perdus, Refluant du passé dans leurs candeurs sereines, Nous font sentir l'horreur des gouffres descendus ;
Peut-être as-tu maudit l'amour, qui t'a trompée; Et que, croyant noyer la rancune et le fiel, Tu te venges sur tous, dans ta froideur drapée, Des pleurs désespérés que méprisa le ciel.
Vide ou non, ce regard, à la terrible geôle De tes bras conduit ceux qu'a choisis ton orgueil Et dès que tu souris, l'enfer, qui les enjôle, Dore les profondeurs sinistres de ton œil.
— Francesca s'approcha de la croisée ouverte, Comme pour raffraichir son front dans l'air du soir, Et regarda longtemps sur la berge déserte. Satisfaite, sans doute, elle revint s'asseoir.
Or, dans l'ombre, au dehors, comme une sentinelle,
Une femme veillait, debout contre un poteau.
La fièvre de l'attente allumait sa prunelle,
Et crispait par moments ses mains sous son manteau.
L'époux qu'elle a quitté, dédaignant le mensonge, S'il la voyait ainsi pleurant par son amant Serait assez vengé. — L'heure coule... elle songe Qu'ici-bas le parjure est frère du serment.
— La porte s'ouvre.— Au bras d'un jeune homme penchée, Sur le seuil qui s'éclaire, une femme parait.
Ils viennent. — Elle écoute immobile et cachée ;
— La femme a prononcé son nom d'un air distrait.
— « Hellane? reprend l'autre, — un parfum qui se fane ! Vive ce soir celui qui nage autour de toi, Et me convie aux bords de ta lèvre profane ! Le souvenir d'Hellane est ce soir mort en moi ! a
— Ils sont passés. — Leur pas s'éteint dans les ruelles, Et meurt. — Hellane alors, se réveillant soudain, Dans la nuit et l'enfer des angoisses cruelles S'enfonça, comme un ange exilé de l'Edcn.
0 divins imposteurs! ô poëtes sublimes !
Que n'avez-vous gardé ces mensonges charmants
Qui font battre les cœurs sur le bord des abîmes, Et remplissent les nuits de longs gémissements !
Que n'êtes-vous restés, comme l'aigle en son aire, Superbes et muets, sur vos sommets déserts ; Et dédaigneux du monde, aux lueurs du tonnerre, Plongeant vos yeux ardents dans les cieux entrouverts!
Il fallait pour vous seuls, sans délier leur trame, Jouir des visions que seuls vous compreniez, Et qu'un jour, leur soufflant la vie avec votre âme, Aux aveugles mortels tout joyeux vous donniez.
Non, vous n'auriez pas dû, prophètes d'un autre âge, Du haut de votre ciel leur tendre les deux mains ; Et, leur montrant l'aurore au merveilleux mirage, Pour vous suivre, appeler la tourbe des humains.
En vous lisant, hélas ! oh ! combien de victimes. Pour avoir vu le beau, perdirent le bonheur! Sous les pleurs corrosifs des vœux illégitimes, Combien, tout dévorés par l'idéal rongeur,
Pour s'aveugler les yeux aux clartés éternelles, Vers vos Eldorados impuissants sont partis ! Dans ce vol radieux, loin des sphères charnelles, Pour être vos aiglons ils étaient trop petits.
Le premier vent, ainsi qu'une main qui souffleté, Emporta pour toujours leurs ailes d'un moment ; Et, dans la nuit lugubre où rien ne se reflète, Ils tombèrent, crispés par un ricanement.
La fange les reprit. Et, tout blêmes de honte, Orgueilleux Phaétons ! Icares insensés ! Trouvant pour cette chute une vengeance prjm^te, Ces voleurs maladroits loin du ciel dispersés,
Tordent leurs bras chargés de lianes affreuses, Pour insulter d'en bas chaque front inspiré. Et quand ils sont repus de leurs voluptés creuses, Ils jettent au néant ce cri désespéré :
« L'amour ! où le trouver sur celte vieille terre? Où peut-on le saisir, vous qui parlez de lui? Son flambeau s'est éteint sous un vent délétère ; Ou plutôt, n'est-ce pas qu'il n'a jamais relui?
a Werther, tu n'es qu'un nom ! Toi, blanche Béatrice,
Alighiéri jamais n'a vu ton front divin ;
Et c'est en accordant sa lyre créatrice
Que Pétrarque a trouvé le nom de Laure. — En vain
« Nous cherchons Marguerite, ou Mignon, qui soupire Après le beau pays où le citron mûrit ; Juliette n'était sans cloute, pour Shakespeare, Qu'un caprice railleur, et dont lui-même a ri.
« Quand Raphaël rêveur esquissa sur sa toile Ses vierges au front pur que sa main devina, Pour les éterniser, ce n'était pas ton voile Qu'il souleva toujours, belle Fornarina !
« C'est pour ces visions, Elvire, Anna, Zerline, Que Don Juan vous méprise, et qu'il demande encor Du sein de quelle mer, sous le ciel qui s'incline, Doit surgir Aphrodite au milieu des flots d'or ! »
« Chaque siècle, à son tour, vous jette ce blasphème : Vous nous avez menti, songeurs ! Pour nos douleurs, Pour tous nos maux soufferts, sur vous tous anathème ! Jouissons ! — Le plaisir ne coûte pas de pleurs ! »
ni
Le lendemain, le front dans sa main qui le froisse, Hellane, à son balcon songeait, les yeux mouillés De pleurs. Et dans son âme, où se creuse l'angoisse, Montait l'amer reflux des bonheurs écoulés.
C'était un de ces soirs où l'extase circule ; Où, le cœur plein, là-bas, vers l'horizon plus clair. On voudrait s'envoler ; et dans le crépuscule Suivre le bleu zéphyr qui frissonne dans l'air;
Où l'on sent qu'à son âme il manque quelque chose ; Où, comme dans un rêve, émerveillé témoin, Dans l'or pâle du soir qui lentement dépose Sa poudre miroitante, on voit passer au loin
Un groupe aérien de vierges demi-nues , Qui glissent sur la nue au flamboyant pourtour, Et meurent, en chantant des hymnes inconnues; Un de ces soirs d'avril où tout parle d'amour ;
Où l'on voudrait pleurer sur le sein d'une femme, En lui montrant son cœur ivre de son printemps ; Où pour un baiser d'elle on donnerait son âme... Quand on croit à l'amour et qu'on n'a pas vingt ans !
Un de ces soirs divins dont parfume l'haleine ; Ces soirs où l'on entend, jeux de l'écho railleur, Comme un vol de baisers tournoyant dans la plaine... Quand on n'a pas vingt ans et qu'on croit au bonheur;
Où la nature en fleur, comme un second baptême, A la vierge tremblante et pâle, à son balcon, Révèle son mystère, et lui dit : Quelqu'un t'aime ! Et berce son sommeil en rêves d'or fécond.
« Comme les cieux sont purs sous leurs voûtes profondes, Dit Hellane. — Mon Dieu, c'est une belle nuit ! Comme brillent là-bas tous ces milliers de mondes ! Comme sous l'horizon, tour à tour, chacun fuit !
« Ah! qu'allez-vous chercher, sphères mystérieuses Depuis l'éternité roulant sous le ciel noir? Dans cette nuit sans fin vous glissez sérieuses. Versez-vous dans nos cœurs l'épouvante ou l'espoir?
« .Jamais rien n'affaiblit cette lièvre secrète Qui vers votre soleil, à travers l'infini, Tous entraîne ! Jamais votre essor ne s'arrête ! Laissez tomber au moins sur mon front rajeuni,
« Globes qui nourrissez l'éternelle espérance,
Un peu de la lueur du rayon que Dieu mit
Dans vos yeux ; et, berçant dans mon sein la souffrance,
Brillez dans mon chemin comme un cortège ami.
« Par l'espace profond, oh ! laissez-moi vous suivre ! Avec vous je courrai vers le divin amant. Alors, nature, alors il serait beau de vivre ! Et loin derrière nous fuira le firmament.
« Mais vous n'écoutez pas. — Là-bas, blanches étoiles, Vous plongez tour à tour dans la mer. — Et demain, Comme aujourd'hui, des cieux vous percerez les voiles. Pour voir si l'astre aimé s'arrête en son chemin.
« Et toi , Lune, débris d'un vieux monde, qui râles Depuis que l'homme est né ; qui, comme un criminel, Toujours inconsolée, accomplis tes spirales, Et vas marquée au front d'un stigmate éternel ;
« Qui te soutient ainsi, Lune, dans ta détresse? Va donc, orbe muet! Dans son berceau mouvant, La vaste mer t'attend. Sur son sein qui s'oppresse, La vague, en t'endormant sous le souffle du vent,
« Va te chanter encor sa chanson monotone
Et de songes heureux peuplera ton sommeil.
Va ! — Tout dort sur la terre ; aucun flot ne moutonne.
Tout revivra demain sous un ravon vermeil. »
— L'immortelle nature, en sa béatitude,
Se complaît et s'admire, et rit de nos douleurs,
Sans cesse, elle renaît de sa décrépitude.
Mais dans les cœurs flétris ne germent plus de fleurs.
0 femme ! laisse là ton espoir impossible. Vingt fois déjà tes mains ont roulé vainement La pierre de Sisyphe au pic inaccessible. Résigne-toi. Rejette enfin ton long tourment.
Sous la réalité, courbant ton front rebelle, Cherche aux pas du vulgaire à mesurer tes pas. Ton rêve brille en vain d'une forme plus belle, Tes mains, tu le suis bien, ne le toucheront pas.
— Lorsque le naufragé, sombrant dans la tempête, S'est vu roulé cent fois sous la vague en fureur ; Quand la vague, cent fois, a passé sur sa tête En le pétrifiant d'une sublime horreur ;
Quand il a tout un jour, effaré de démence, Lutté contre le sort à sa perte acharné, Les yeux toujours fixés à l'horizon immense Où son vaisseau fuyait par les vents entraînés ;
Quand enfin il a vu succomber son courage Et ses membres raidis refuser leur secours ; Et qu'il courbe la tête avec des pleurs de rage, En voyant que la voile au loin fuit pour toujours ;
Tout est fini pour lui ; le flot l'étreint, il coule.. Et, comme un rêve, il voit, chantant devant sa mort, Tous les bonheurs passés qui surgissent en foule; Et cependant son bras fait un dernier effort.
Il râle ; et cependant la lame meurtrière Etouffe sur sa bouche un inutile appel ; Et cependant ses yeux, folle et vaine prière, Une dernière fois se lèvent vers le ciel.
— Ainsi faisait Hellane, en sa douleur plongée. Dans l'ombre, son œil noir, qui plein d'amour reluit, S'enfonce impatient. — Doucement dirigée, Une gondole au loin s'ébauche dans la nuit.
Un chant monte, rasant les humides masures. (Avec un air aimé, dans les cœurs assombris, Tout un passé s'abat aux premières mesures, Comme un vol de ramiers sur quelques vieux débris.)
Puisque le bonheur nous prend sur son aile,
Suivons-le, partons!
Puisqu'il nous promet la joie éternelle,
Aimons et chantons !
Qu'il pleure, celui qui n'a pas sur terre
Su se faire aimer.
Laissons-le, ma belle, errer solitaire,
Et se consumer.
Mais nous les heureux, aux vertes contrées
Un Dieu nous conduit.
L'hippogriffe emporte aux sphères dorées
Mon âme aujourd'hui !
Hellane en souriant lui tendit sa main frêle : « C'est-toi, Ginério? Pourquoi viens-tu si tard? » Comme pour l'apaiser, il se penchait sur elle. Une étrange lueur brilla dans son regard.
Mais la nuit était noire, et l'homme était sans crainte. Dans le vent, caressant leurs fronts d'un souffle frais. Le bruit de leur baiser mourut comme une plainte, — La table était servie, et le boudoir auprès.
— Et maintenant, ô nuit, sois discrète. — La brise, Comme une mère assise au berceau d'un enfant, Sur les lagunes, dont le sein poli s'irise, Endort la volupté que ton ombre défend»!
Passe en rêvant tout bas ; passe, nuit enchantée ! Ouvre tes bras d'ébène à qui cherche l'oubli; Mais jusqu'à l'aube pâle où l'étoile argentée Paraît, douce aux amants, cache-les sous un pli.
Recueille leurs soupirs pour ta sainte harmonie, Et compte en souriant, aux lèvres de carmin Les baisers parfumés d'une longue insomnie. Pour les porter à Dieu, tu t'enfuiras demain.
Où vas-tu donc ainsi, gondole noire et lente, Dans la brume laissant s'effacer les îlots? Aux bercements sans fin de la houle indolente, Qui portes-tu si tard, ou si tôt, sur les flots ?
Sans doute leur amour est calme comme l'onde. S'il en est ainsi, barque emportant tour à tour Des chants et des baisers, va, sur la mer profonde Nage comme un beau cygne en attendant le jour!
— « N'est-ce pas que des nuits la robe diaphane, Aux rayons de la lune et sur les flots rêvants, S'emplit de voluptés et d'amour, mon Hellane? N'est-ce pas, Hellana, que l'haleine des vents,
En baisant sur ton front la noire chevelure, Murmure en frémissant des mots mystérieux, Et jusqu'au fond du cœur verse une ivresse pure Qui fait palpiter l'âme où descendent les cieux?
N'entends-tu pas dans l'air d'étranges harmonies? Elles passent sur nous et montent vers le ciel. Ce sont, blanche Hellana, les grâces infinies
Que les amants, la nuit, rendent à l'Eterne'.
A ce concert divin, mêlons-nous, ô mon âme ! Tes yeux sont pleins d'éclairs étranges et vainqueurs ; Laissons souffler le vent, et reposer la rame; Aimons-nous ! qu'un baiser réunisse nos cœurs ! »
— Les étoiles dans l'eau secouaient leurs crinières; Et paresseusement la barque vascillait.
Ginério pensait aux amours printanières ; Hellana regardait cette eau qui sommeillait.
« Hellana, donne-moi ta lèvre purpurine.
— Aimons-nous donc, » dit-elle, en jetant ses bras nus
Au cou de son amant , et sentant sa poitrine
En proie à la fureur de transports inconnus.
Mais ce baiser d'amour n'était pas, ô surprise! Le baiser parfumé, faible et doux, qui s'enfuit Comme l'impression d'une légère brise, Qui meurt comme un soupir étouffé clans la nuit ;
Celui qui se prolonge en une ivresse sainte, Et semble aux cœurs pâmés ne devoir pas finir; Celui de deux amants libres de toute crainte, Devant qui, radieux s'entr'ouvre l'avenir.
Ce n'était pas non plus celui de Juliette Qu'en la quittant, au jour, emporte Roméo, Sur son balcon joyeux quand chante l'alouette. C'était un long baiser, dont le lugubre écho
Fit tressaillir au loin les ombres du rivage; Celui d'un cauchemar qui nous tient embrassé ; L'âpre et sanglant baiser de la bête sauvage Qui ne peut assouvir son amour insensé ;
Le baiser meurtrier du nocturne vampire,
Qui suce notre sang, et nous glace d'horreur,
Tirant sa volupté de l'effroi qu'il inspire.
— Le jeune homme en devint tout blême de terreur.
Mais en vain il voulut fuir cette horrible étreinte. Il sentait dans ses flancs un feu mystérieux. « Je souffre! » cria-t-il, — Comme une faible plainte, Sa voix vint expirer sur sa lèvre; et ses yeux
Se fermèrent soudain. Comme une lourde masse Il tomba. — Se dressant, plus belle que jamais, Hellana dont l'oeil noir depuis longtemps amasse La vengeance, lui dit : « Crédule, je t'aimais;
« Je pressais sur mon sein ton image perfide, Tandis qu'aux carrefours, prostituant ton cœur, Tu courais le matin, la bouche encore humide De mes baisers d'adieu, sans remords, sans pudeur.
« Tu te faisais un jeu de l'amour d'une femme. Tu disais en partant : Brise, emporte au néant Mes serments de la nuit. Dans une paix infâme, Tu t'accoudais au fond des tripots, en chantant.
« Au masque de candeur qui couvrait ton visage, Des mots sacrés j'ai bu le fol enivrement. Tu mentais ! Et pour tant d'insulte, et tant d'outrage, Tu ne redoutais pas un juste châtiment.
« Moi, je t'aimais. Et quand je donnais tout mon être, Pour ces amours d'un soir oubliés le matin, Tu prenais mon amour. Et ton âme de traître N'y cherchait rien de plus qu'un plaisir clandestin.
« Tu ne savais donc pas ce que la jalousie Jusqu'au fond de nos sens allume de fureur? Tu ne savais donc pas de quelle frénésie On se sent mordre au sein sous le doute rongeur?
« Quel démon infernal fait clans la solitude
Tordre, en grinçant les dents, nos deux bras dans la nuit,
Et chassant à jamais de nous la quiétude,
Comme un serpent, s'enroule autour du cœur, sans bru i t ?
« — Hellana ! . . . que dis-tu ?. . . le ciel tourne. . . je tombe. Je meurs !... — Oui, dit Hellane, avec un rire amer; Je dis que ces flots bleus seront bientôt ta tombe ; Je dis qu'il faut mourir! je dis que cette mer,
« Pour nous ensevelir s'ouvrira tout à l'heure. Vois! la vague vers nous accourt en frémissant Sous l'aile de la mort qui déjà nous effleure. C'est le poison, ami, qui m'échauffe le sang.
« J'étais belle ce soir ! Eh bien ! c'est son ivresse , C'est lui qui rayonnait sur mon front en sueur ; C'est le dernier éclair de la folle jeunesse Qui jetait pour mourir sa plus belle lueur.
« C'est le poison qui brûle en toi ton reste d'âme ! Tu l'as bu cette nuit par mes mains apprêté; Et nous allons dormir maintenant sous la lame. Ce baiser saint et pur, que dans ta fausseté
« Tu cherchais sur ma lèvre en blasphémant encore,
Ginério, c'était le râle de l'amour ;
C'était l'éclat dernier de la dernière aurore ;
Le cri désespéré de notre dernier jour.
« Viens ! Pour l'éternité tu me seras fidèle.
Par delà le regret, par delà le soupir,
L'Eden s'ouvre! vers lui volons d'un seul coup d'aile !
Par cette nuit splendide il est doux de mourir ! »
— Ginério râlait. — Comme un rêve qui plane Et monte vers un ciel ardemment imploré, Voltigeait sur sa lèvre un autre nom qu'Hellane, Un nom charmant, un nom dans les pleurs adoré.
— « Il est mort! dit Hellane en détournant la tête ;
Et mon amour ne fut jamais si loin de lui.
Toute son âme entière est dans ce nom qu'il jette!
0 flots qui m'attendez! la mort, est-ce l'oubli?»
— Hélas ! nul ne le sait. — Mais l'aurore ineffable, Toujours vierge, des mers avait rougi le seuil, Dotant d'un jour de plus ce monde insatiable. Et la barque sur l'eau glissait comme un cercueil.