ESPÉRANCE ET CHARITÉ
A Monseigneur Dupanloup }
évcque d'Orléans.
t-v É JA ce peuple-roi qui portait les deux pôles, LJ A force de grandeur se créant des revers, Avait senti ployer ses robustes épaules Sous le fardeau de l'univers.
Le temps obscurcissait sa brillante auréole; Son aigle s'endormait dans un repos profond, Et l'écho murmurait, la nuit, au Capitole :
« Les dieux s'en vont! les dieux s'en vont!
La croyance était morte et n'avait plus d'apôtre ; Les cieux déserts roulaient des astres inconnus, Et les peuples tremblants se disaient l'un à l'autre « Les derniers jours sont-ils venus ? »
Il (allait au vieux monde une nouvelle idée; Il n'avait plus l'Olympe et pas encor le Ciel. Un homme, nommé Jean, parut dans la Judée, Prêchant aux tribus d'Israël.
C'était un saint prophète à la voix fière et mâle; Il disait : « Ouvrez-vous, sentiers de l'avenir! Je ne mérite pas d'essuyer la sandale Du Rédempteur qui va venir.
« J'arrive seulement prêchant la pénitence; Car le fils de David marche derrière moi. Chante, 6 Jérusalem, un hymne d'espérance : Voici ton Seigneur et ton Roi ! »
Alors Jérusalem prit ses habits de fête, .Monta sur sa colline, et regardant au loin, Dit : « Où donc est celui qu'annonce le prophète ? Et d'où vient qu'il ne paraît point ? »
Sion ! malheur à toi!... Jésus fils d'une femme, Jésus persécuté... Sion! malheur à toi!... Jésus crucifié sur le Calvaire infâme, Voilà ton Seigneur et ton Roi !
C'est lui qui doit, sorti de ses voiles funèbres, Renaître de la mort, et dans sa majesté, Ainsi que le soleil qui chasse les ténèbres, Resplendir sur l'immensité!
Apôtre! nous rentrons en ces jours d'épouvante
Où la terre mouvante, Dans les convulsions d'un grand enfantement,
Frémit jusques à ses entrailles.
D'un monde corrompu, qui se meurt lentement,
Le Temps sonne les funérailles.
Voici que nous errons dans la nuit d'autrefois;
De lamentables voix Aux dieux d'un siècle impur lancent leur anathème;
Les premiers de jadis sont derniers aujourd'hui,
Et le Maître suprême A retiré son bras qui faisait leur appui.
A chaque point du ciel une tempête gronde ;
Des tonnerres nouveaux ébranlent ce vieux monde
Sur ses antiques fondements ; La flamme qui dévore et demande à s'étendre Tord dans ses bras de feu, brise et réduit en cendre
Les palais et les monuments.
La sanglante discorde et les guerres civiles De meurtres inouïs épouvantent les villes;
Les premiers-nés des nations, Au lieu de vivre en paix et de s'aimer en frères, Meurent en s'égorgeant et lèguent leurs colères
Aux autres générations.
Le pâle choléra, ce monstre aux pieds rapides, Qui couve l'univers sous ses ailes livides
Et qui souffle un vent de trépas, Confondant les vainqueurs, les vaincus pêle-mêle, Moissonne avant la guerre et revient, après elle,
Glaner dans le champ des combats.
L'Eternel, irrité de nos longues offenses, Aurait-il déchaîné le char de ses vengeances
Contre le monde épouvanté ?
Et les astres des cieux, et les mers, et la terre, Vont-ils s'anéantir, comme un fragile verre
Aux mains de la Divinité ?
Non; car le siècle sent, au sein de la tourmente, Quelque germe inconnu, qui dans l'ombre fermente
Sur les dépouilles du passé, Qui jette lentement ses profondes racines, Qui va, resplendissant, s'élancer des ruines
Du vieil univers renversé !
Car Dieu n'a pas de nous détourné son visage ;
L'homme, oé de son souille et fait à son image,
N'est pas encor déshérité ; Et, pour régénérer notre race maudite, Déjà quelque Sauveur, prêt à naître, palpite
Dans les fiants de l'humanité!
Et toi, nouveau saint Jean, avec ta voix austère,
Avec tes élans chaleureux, Tu parais, annonçant au peuple de la terre
L'Evangile rouvert pour eux.
Tu dis: » Venez vers Dieu, vous tous dont le cœur ploie,
Humains fatigués de souffrir, Et Dieu vous donnera l'espérance et la joie,
Le baume qui doit vous guérir.
« Venez! vous qui pleurez les pleurs de la misère,
Et l'on vous essuîra les yeux; Venez! vous dont le front tombe dans la poussière,
On I'élèvera vers les cieux. »
Alors le laboureur achève, avec ivresse, Le sillon qu'il mouillait de pleurs,
Espérant moissonner un jour dans l'allégresse Ce qu'il sema dans les douleurs.
La jeune travailleuse en t'écoutant s'arrête,
Se relève et sourit d'amour; Comme le lis des champs, courbé par la tempête,
Renaît sous un rayon du jour.
Et le jeune soldat, dont le cœur plein de sève Ne rêvait que d'exploits guerriers,
Gémit sur sa conquête; il ne veut plus de glaive Que pour défendre ses foyers.
Ainsi la Foi première, à ta voix revenue,
Nous verse les trésors du ciel.
En vain des cœurs pétris d'amertume et de fiel
L'ont proscrite et l'ont méconnue.
En vain, fiers de leur haine et de leur désespoir,
Ils ont renié ses merveilles; En vain ils ont fermé les yeux et les oreilles,
De crainte d'entendre et de voir.
Malheur à qui sur elle entasse les outrages !
Car l'Eternel est son appui.
Victime impérissable et sainte comme lui,
Elle attend la fin des orages.
Qu'ils dressent donc la croix, qu'ils hâtent le bourreau
Fille du Sauveur de la terre, La Foi supportera comme lui le Calvaire,
Et les douleurs et le tombeau.
Ils croiront que les vers en ont fait leur pâture;
Mais que le réveil sera prompt !
Elle se lèvera soudain, brisant du front
La pierre de sa sépulture.
Et tout tremblants encor, les yeux à peine ouverts.
Ils chercheront en bas sa trace, Que déjà, de sa gloire illuminant l'espace,
Elle éblouira l'univers !
La connais-tu, l'étoile immuable, éternelle,
Qui brille au pôle froid ?
Il est un métal noir qui se tourne vers elle :
Il la sent, il la voit !
Ce métal, c'est l'aimant; c'est le guide fidèle
Que le marinier croit.
De l'œil il le consulte, et conduit sa nacelle
Dans un sillon plus droit.
Il est de même en nous une sûre boussole'
LIVRF. PU F. M IKK.
Elle tourne à celui qui soutient et console, En tout temps, en tout lieu.
Cet infaillible aimant s'appelle conscience; Le connaître et le suivre est toute la science, Car son étoile est Dieu !
A Edouard Turquety.