TRADUIT DE L'ESPAGNOL
Colomb allait quitter Cordoue.
Un vieux chroniqueur l'a conté.
L'opprobre flétrissait sa joue ; Son cœur était désenchanté.
L'indigence amère et profonde Sous un joug de fer le ployait, Et lui fermait ce nouveau monde Que son génie entrevoyait.
Sous le dédain qui l'humilie, Colomb, sans espoir désormais, Puisqu'on tient son plan pour folie, Veut fuir la Castille à jamais.
Devant lui s'ouvrait une église; Il pénétra dans le saint lieu, Abaissant son orgueil qu'il brise, Et, seul, à genoux, pria Dieu.
Là, bien des heures en alarmes, Luttant contre un démon vainqueur, Il donna cours, avec ses larmes, Au fiel qui dévorait son cœur.
Soudain, au fond d'une chapelle, Illuminant le clair-obscur, Il vit d'une ardente prunelle Le rayonnement vif et pur.
Ces yeux, dont le regard scintille, Prirent son âme. Il adora Les plus beaux yeux de la Castille, Et dans Cordoue il demeura.
Admis enfin près d'Isabelle, La reine au cœur vraiment royal, Il put réaliser par elle Son éblouissant idéal.
L'histoire, en merveilles féconde, Dit que ce regard enchanteur, Astre vivant, au nouveau monde Guida le grand navigateur.
Toi, dont ma pensée est ravie, Tourne vers moi tes yeux charmants;
Fais rayonner ma triste vie Des plus purs éblouissements.
Si quelque région sauvage Se cache en un pôle ignoré, La douce clarté que dégage Ton œil au regard adoré
Sera l'astre de ma nuit sombre, Et, par ton amour soutenu, Nouveau Colomb, j'irai dans l'ombre Découvrir un monde inconnu.
cA UV£E DoAME
Q^U I ÉTUDIE l E PROVERBE D'ALFRED DE MUSSET
Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée.
Quel talent pour la comédie !
Vous tentez de nouveaux chemins; Mais ce n'est point à l'étourdie.
Vous avez droit d'être applaudie Et par nos cœurs et par nos mains.
Oui ! d'honneur, vous êtes capable De réussir au premier coup.
Que faut-il pour être adorable ?
Forme d'un ange? Esprit d'un diable?
Moitié serait déjà beaucoup ;
Et vous avez les deux ensemble !
Madame, bien mal en prendra A tous nos cœurs : que vous en semble ? Quant à moi, d'avance je tremble Pour quiconque vous entendra.
Vous chantez comme une sirène ; Aujourd'hui vous voulez parler.
Tel l'oiseau veut fouler l'arène, Il sautille, il se pose à peine, Et l'on sent qu'il va s'envoler.
Vrai ! votre voix obéissante,
Qui vibre ainsi qu'un timbre d'or,
Dira de façon ravissante
Ce demi-mot, flèche agaçante,
Qui pique et reprend son essor.
Tout ce gracieux babillage Vous siéra, pour sûr, aussi bien Que sied à votre frais visage Une gaze, frêle entourage, Un pompon, un ruban, un rien.
Qui ne voudrait, belle marquise, Tisonner, seul, à vos genoux, Raillé par votre grâce exquise ; Et, croyant vous avoir conquise, Etre fait prisonnier par vous?
Car vous voir, c'est braver sa perte ; Vous connaître, c'est vous aimer.
Vous semblez en douter? Mais, certe, Si vous laissiez la porte ouverte, On serait prompt à la fermer.
Mars i85j.
LqA FLEU% T>E V^EIGE.
La nuit étincelle, L'air est glacial ; Une tige frêle, Au galbe idéal, Sur la neige lisse Ouvre son calice Immatériel:
Blanche fleur d'opale, Plus froide et plus pâle Que la lune au ciel.
C'est la fleur de neige Qui, dans une nuit, Aux monts de Norwège, Naît, s'épanouit Et s'évanouit.
Sereine et candide Elle brille un soir, Diamant splendide.
Tout, près d'elle, est noir„ Cinq perles, ses graines, Éclairent les plaines D'un éclat trompeur ; Puis la fleur se fane Et meurt, diaphane Comme une vapeur.
C'est la fleur de neige Qui, dans une nuit, Aux monts de Norwège, Naît, s'épanouit Et s'évanouit.
Telle une humble vierge, Sous son voile blanc, Pâle comme un cierge, S'avance en tremblant, Innocente et belle ; Puis, dans la chapelle, Prononce un long vœu.
Au cloître on l'emporte 5 Pour tous elle est morte, Excepté pour Dieu.
C'est la fleur de neige Qui, dans une nuit,
23o FANTAISIES
Aux monts de Norwège, Naît, s'épanouit Et s'évanouit.
Mars 1878.
£/CY I/o T.
Il est un mot si doux, si tendre, Si plein d'un bonheur insensé, Que l'on donnerait, pour l'entendre, Tout l'avenir, tout le passé.
Ce mot divin qui double l'âme, Ce mot dans le bonheur conçu, Il se grave, en sillons de flamme, Au fond du cœur qui l'a reçu.
L'oreille le perçoit à peine, Et la bouche tout bas le dit ; Pourtant, à travers l'âme humaine, Comme un tonnerre il retentit.
Ce mot d'ivresse et de délire, Qu'on écoute sans se lasser, Il commence par un sourire, Il s'achève dans un baiser.
A Marie Désirée.
LqA LcAéMTE DE V"(UIT.
Ce que j'aime en toi, ma chérie, Est-ce ta molle rêverie ?
Est-ce ton souris gracieux ?
Est-ce ta tète brune et rose ?
FANTAISIES. 2ji
Ou ta paupière, qui se pose, Comme un voile blanc, sur tes yeux ?
Non! ce n'est pas ta brune tête; Ce n'est pas ton œil, qui reflète Un flot de pensers murmurants ; Ni ce que ton parler révèle ; Ni le charme, qui te fait belle Pour les regards indifférents.
Vois-tu, suspendue, en silence, La lampe de nuit, qui balance Son feu dans l'albâtre captif, Et, pour nous, dans l'alcôve sombre, Ne fait qu'à peine éclairer l'ombre, D'un rayon suave et furtif?
Ce que j'aime en toi c'est ton âme, Dont la pure et timide flamme Ne rayonne pas au grand jour; Mais de ton cœur aimé s'épanche, Et sur moi brille, étoile blanche, Dans l'intimité de l'amour.
A Madame Marie Cabel.
GcALoATÉE.
Quoi! seriez-vous ainsi? seriez-vous Galatée,
L'idole de Paros dans le marbre sculptée,
Que Vénus Astarté de sa rage anima,
Pour mettre au désespoir l'homme qui la forma?
Elle aime l'or, le vin, les ignobles caresses,
Cet admirable corps a toutes les bassesses;
Pour elle rien n'est saint; pour elle rien n'est cher
Son cœur est demeuré de marbre sous sa chair!
23a FANTAISIES.
Non ! non ! vous n'êtes point cette pale statue,
Ce fantôme animé, cette morte qui tue;
Car votre cœur palpite et votre sein frémit;
Votre voix est l'écho d'une âme qui gémit,
Le ciel souffla sur vous la lumière invisible,
Dont la voix et les yeux sont le reflet sensible.
Vous chantez, et nos cœurs, par un secret frisson
Secoués à la fois, vibrent à l'unisson;
Et si nous admirons, sous vos traits, cette infâme,
C'est que vous l'animez d'une céleste flamme;
C'est que vous répandez sur ce gouffre infecté
Un idéal plus vrai que la réalité.
Vous brillez au-dessus de ces vices perfides,
Comme un rayon du jour sur des marais fétides.
Galatée est un masque, un mensonge maudit :
C'est vous que l'on entend, c'est vous qu'on applaudit.
Vous ne rentrerez pas dans le marbre comme elle ;
Car vous portez au front une étoile immortelle;
La muse vous possède, et votre chant divin
Nous pénètre au dedans comme l'ardeur du vin !
Nous le buvons du cœur; son charme nous enivre.
Et, quand il a cessé, bien longtemps, pour le suivre,
Pensifs, nous écoutons l'écho mystérieux
Qui vibre dans l'espace et nous revient des cieux!...
A don Manuel Silvela.
FUfMÉE DE CIGcA<R,E.
Tandis que vers le ciel j'exhale
La fumée, ardente spirale
Du cigare odorant et blond,
Je crois, avec leurs blanches ailes,
Voir naviguer les caravelles
Qui sur la mer portaient Colomb.
A travers un réseau de brume, Sous le soleil brillant, s'allume Le pic radieux d'Haïti.
Là, servi par de brunes filles, Couvert d'or du front aux chevilles, Fume un Cacique appesanti.
Est-ce un Cacique? est-ce un roi more^
Assis au pied d'un sycomore,
Et lançant de fauves regards
A l'Aimée ardente et vermeille,
Qui danse le pas de l'abeille,
Le sein nu, les cheveux épars ?
Œil noir, brillant sous la mantille, Es-tu d'Aragon, de Castille?
Par saint Jacques, quel trais tableau ! Sous l'éventail mouvant cachée, Es-tu quelque vierge arrachée D'une toile de Murillo?
Es-tu la perle de mon rêve?
— Non; ce n'est qu'une fille d'Eve.
Son regard est un brasero; Dans le toril son cœur habite, Et son amour changeant hésite Du Picador au Torero.
Oh! voir Madrid! Oh! voir Grenade, Où la vigne blonde escalade L'oranger, fleurs d'argent, fruits d'or ; L'Espagne amoureuse et guerrière, Riche ou pauvre, pieuse et fière, Comme le Cid Campéador!
Agenouillé, la tête basse, Voir le Corpus Deï} qui passe, Dans les vapeurs de l'encensoir, Puis, sous les sonores arcades,
aj4 FANTAISIES.
Entendre au loin les sérénades Remplir l'air embaumé du soir!
Voir la Havane, où la Créole Va fumant, indolente et molle, Balancée en son hamac blanc, Tandis que, sur la souveraine, Deux petits négrillons d'ébèhe Agitent l'éventail tremblant!
Puis le hamac se change en nues, Où mille formes inconnues Se mêlent, sans but et sans bruit, Où nagent de folles chimères, Métamorphoses éphémères, Fleurs fugitives de la nuit.
De cieux en cieux mon vol s'égare, Quand, soudain, la mort du cigare Emporte mon rêve... et voilà Qu'en face de moi je vois luire L'œil d'aigle noir, le fin sourire De don Manuel Silvela.
T{EGT{EJ.
Quand vous étiez toute petite, Ange aux cheveux blonds et soyeux, J'étais un homme, 6 Marguerite, Brûlant du cœur, ardent des yeux.
Quand, sur le sein de votre mère, Vous dormiez sans souci du jour, Je savourais la peine amère Et le doux mal que fait l'amour.
Marguerite, vous voilà belle; Et moi je vieillis chaque jour.
Aujourd'hui votre œil étincelle; Le mien s'éteint et sans retour.
Le temps arrache à ma guirlande Les fleurs dont il vous enrichit :
Que n'étiez-vous alors plus grande, Ou que ne suis-je encor petit?
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