DE MARTIN R U Y S
Vous le savez, où vont les rêves du poète,
Et quelle étoile me conduit!
Attentive à vos yeux, empressée, inquiète,
Ma tendresse toujours vous suit.
Dans mes songes, la nuit, votre image s'élève
Devant moi sous un ciel vermeil ; Je vous vois apparaître et planer dans mon rêve,
Avec les anges du sommeil.
Le jour luit! je demande au Seigneur qu'il vous garde,
Vous, mon bien le plus précieux.
Vous paraissez ! Je sens, lorsque je vous regarde,
Monter des larmes dans mes yeux.
Et pendant tout un jour en tremblant je me livre
A la volupté de vous voir; Car dans un seul regard de votre œil qui m'enivre
Gît ma douleur et mon espoir.
Tant que je vous puis voir, il faut que je vous voie.
Je suis comme ce pauvre chien Qui se couche à vos pieds, qu'on chasse, qu'on rudoie,
Mais qui vous aime et qui revient.
Or je n'ai demandé, pour toute ma tendresse, Qu'une main qui presse ma main,
2j6 FANTAISIES.
Qu'un regard par instants plus doux, qui me caresse Et me console en mon chemin.
Mais malheur à ceux-là qui n'ont que la prière,
Qui d'un pur amour consumés, Donnent sans marchander leur âme tout entière !
Ceux-là ne sont jamais aimés !
LE VOILE Sai^QS Lai VOCo47IOV^.
Quand tu couvrirais d'un blanc voile Ton front arrogant et moqueur ; Quand tu n'aurais plus, pour étoile, Que la triste lampe du chœur;
Quand tu parais seule, en silence, Dans la chapelle des élus, Torturant avec violence Ton cœur, pour qu'il ne batte plus ;
Quand tu renfermerais ta vie, Pour toujours, dans ce cercle étroit Où l'heure de l'heure est suivie, Où tout est morne, austère et froid ;
Crois-tu que tu vivrais tranquille, Et, le sacrifice accompli, Qu'à ton esprit enfin docile Le Seigneur donnerait l'oubli?
Non ! tu ne verrais point ton âme Se fondre au feu de l'encensoir ; Tu serais ce brasier sans flamme Qui fume dans l'ombre du soir.
D'une ardeur sourde consumée, Tout ce qui reste en toi de bon S'enfuirait en acre fumée, Tu deviendrais cendre et charbon.
Le Seigneur, dont tu t'es moquée, Chasserait ton cœur du saint lieu ; Tu mourrais, d'ennui suffoquée, Maudissant ta vie et ton Dieu !
A Charles Robinot-Bertrand.
L'I&QFI'DÈLE.
Sur l'absence et l'oubli quand ton âme s'attriste, Quand tu gémis de voir briser ce doux lien, C'est que tu la chéris d'un amour égoïste ! Insensé ! ton bonheur t'est plus cher que le sien ?
Quelque part qu'elle soit, est-ce que ta pensée, Pour la bénir toujours, ne la trouvera pas? Sur la dalle autrefois par ses genoux pressée Penche ton front et pleure, en priant Dieu tout bas.
Apprends à la chérir pour elle, âme fiévreuse! Qu'importe que son cœur pour le tien soit glacé? Qu'elle aille! qu'elle oublie et qu'elle soit heureuse! Souffre seul, sans te plaindre, en songeant au passé.
Parcours seul et muet ces ombreuses allées, Où la voir, lui parler, l'entendre était si doux ; Presse ton front brûlant de tes mains désolées, En disant : « O bonheur ! 6 jours si loin de nous !
« Bonheur amer, qui fuis et que le temps emporte, Pourquoi donc es-tu né, si tu devais périr? Pourquoi laisser au cœur que rien ne réconforte Ces regrets immortels, dont il ne peut mourir! »
L'EXTqASE.
Je semble insensé quand je songe, Et peut-être le suis-je alors 5
Car l'océan du rêve, où mon esprit se plonge, N'a pas de fond et pas de bords.
Quand je me tais, quand rien n'anime Mon regard fixe et soucieux, J'écoute une harmonie; une musique intime, Que nul n'entendit sous les deux.
Tout ce qui chante sur la terre :
Le gémissement des ruisseaux, La plainte des forêts, la brise solitaire Et le gazouillis des oiseaux;
Tout ce que la harpe aux cent cordes Peut dire, en vibrant sous les mains; Tout ce que le Seigneur, en ses miséricordes A mis dans la voix des humains;
Ce qui rend l'âme épanouie; Ce qui fait prier et pleurer, Tout cède à cette voix ineffable, inouïe,
Qu'en mon cœur j'entends soupirer!
Si cette mélodie étrange Avait un son matériel, On saurait ce que c'est que la chanson d'un ange; On aurait un écho du ciel.
Mais Dieu, qui révèle aux poètes Ces hymnes faits pour les élus, Appose, en même temps, sur leurs lèvres muettes Un sceau qui ne se brise plus.
C'est le désespoir de leur vie, D'entendre cette voix chanter, Et, lorsque leur pensée en extase est ravie, De ne pouvoir rien répéter.
Ils verront, à travers leur âme, Flotter le rêve éblouissant, Et, poursuivant sans fin l'insaisissable flamme, Ils sûront des pleurs et du sang.
Dans la coupe où brille l'image De leur désir inaccompli, Comme Ixion déçu n'embrassant qu'un nuage, Ils boiront le fiel et l'oubli.
Ils fouilleront dans leur poitrine, Sans maîtriser l'esprit vainqueur; Ils tordront, sans saisir cette effluve divine, Les lambeaux saignants de leur cœur.
Douleur qu'on redoute et qu'on aime, Bonheur poignant comme un remord, Ivresse qui vous porte à l'idéal suprême, Pour vous replonger dans la mort!
Volupté navrante, insensée, Fièvre où l'âme voit flamboyer Le mystère inconnu, l'indicible pensée, Que la voix ne peut bégayer !
Je t'appelle, terrible extase, Qui fais chanceler ma raison ; Le buveur d'opium puise ainsi, dans le vase, Les rêves avec le poison.
J'écoute, je frémis, j'adore, Et tel que Moïse au saint lieu, Pendant l'éternité j'écouterais encore...
J'entends chanter la voix de Dieu !