Poèmes et poètes
— C'est une énigme, je le vois, J'en ai Tàme toute ravie, Et toute blessée à la fois.
Le plus grand mal qu'on peut en dire, Sans doute elle Ta mérité ; Mais celui qui peut en sourire N'est pas loin de la vérité.
Il ne faut pas qu'on s'en effraie, Encor moins qu'on y prenne goût. Elle n'est ni triste ni gaie, Elle est la vie, et voilà tout.
La Vie.
Elle est l'an-.our et sa souti'rance Qu'on recherche avec tant d'ardeur ; Elle est aussi l'indifférence Dent on bénit la profondeur.
Elle est une belle harmonie Que le moindre choc peut briser.
Elle est le râle d'agonie Et le murmure du baiser.
Elle est la montée et la chute, Elle est le trouble, elle est la loi, Elle est enfin la longue lutte Qu'on livre sans savoir pourquoi.
Le plus obstiné pessimiste Ignore-t-il en ses douleurs Qu'il n'est pas de terre si triste Où ne doivent germer des fleurs,
Et que, même dans une larme, Il est parfois tant de beauté, De douceur, de grâce et de charme, Qu'on a sa part de volupté ?
La Vie.
Ceux qui soutiennent au contraire Que l'homme est heureux comme un dieu, Que tout est pour le mieux sur terre, Ne se moquent-ils pas un peu ?
N'entendent-ils pas en leur rêve De béate félicité, L'immense sanglot qui soulève A chaque instant l'humanité ?
Ah ! le procès de l'existence ! Certes, on peut plaider le cas ; Mais devant qui porter l'instance ?
Pas de juge et trop d'avocats.
La vie est l'effrayant problème Où la raison parait sombrer.
Elle embrasse tout en soi-même, A quoi la peut-on comparer ?
Est-ce un orage qui nous pousse ?
Mais on dort souvent en chemin.
Est-ce une prison ? Elle est douce, Puisqu'on a la clef dans sa main.
La Vie.
Elle passe plus ou moins vite, Suivant le cœur, suivant l'esprit.
Tout est-il bien ? L'on en profite, Tout est-il mal ? L'on en guérit.
Il ne faut pas qu'on s'en effraie, Encor moins qu'on y prenne goût.
Elle n'est ni triste, ni gaie, Elle est la vie, et voilà tout.
Amies
O femmes, c'est en vous que je prends mon courage, Aux jours de désespoir, d'injustice et d'orage Vous êtes la vertu. Complices au front haut, Épouses sans reproche et fines avocates, Pour combattre, ou souffrir, ou mourir s'il le faut. Vous avez tant de force, ô vous si délicates !
Quand il vous vit debout à son triste chevet. Le malade fiévreux, ignorant s'il rêvait, Imagina d'abord les anges d'innocence, Vous rendez purs nos pleurs et cher notre souci ; Vous savez obliger avec reconnaissance, Prévenir les souhaits et dire encor : Merci.
La mort, l'hiver, la nuit chassent les hirondelles Et vous attirent, vous les sœurs, vous les fidèles. Après le long eff"ort des combats détestés,
10 Amies.
Quand le vainqueur emporte une palme illusoire, Le vaincu peut compter sur vous, vous lui restez, Vous la grâce, vous la beauté, vous la victoire.
Ce n'est pas seulement le baiser qui guérit. Tout en vous est un baume, un sourire, un esprit ; Votre pas, votre voix, vos yeux chers aux poètes, Votre front ravissant qu'effleure un doigt ganté, Tout est une faveur suprême, — car vous êtes. Épouse, mère ou sœur, des sœurs de charité.
Pas de martNT saignant sur une haute cime, Pas de fier confesseur, pas de héros subhme Dont vous n'ayez sans peur embrassé les genoux. Car plus que vos amours vos amitiés sont sûres. Femmes de cœur vaillant, et vous venez vers nous Avec vos douces mains, si bonnes aux blessures.
La dernière Fée
A vingt ans, j'ai connu la dernière des fées.
Jadis, au temps jadis, elles allaient coiffées
De muguet et d'iris au fond des bois touffus,
Et leur bouche clémente ignorait le refus.
Et les passants ravis voyaient parmi les branches
Glisser leurs cheveux blonds ou leurs épaules blanches.
Elles venaient s'asseoir aux noces, aux repas ;
Certes, il en était que l'on n'invitait pas.
Mais qui donc blâmerait quelques rares épines
De mettre un peu de sang parmi des fleurs divines ?
Le temps jadis est loin , si loin qu'on n'v croit plus,-
Et que tout est détruit des siècles révolus.
Car nous manquons surtout de foi. Les pauvres fées !
Sous le livre cruel, elles sont étouffées,
Elles ont fui devant la hache et le journal,
Et le sifflet des trains leur parut infernal.
.â dernière Fée.
Or, la dernière était justement ma voisine.
Elle avait deux cents ans au moins. Qu'on imagine
Une vieille très fine et qu'un rien peut briser :
Des yeux faits pour tout voir mais pour tout excuser,
Des cheveux blancs voilés de dentelle jaunie
Et tant de paix exquise et de tendre harmonie,
D'esprit ingénieux et de charme ingénu.
Que j'ai du premier coup, aisément reconnu
Qu'elle avait dans sa main la baguette enchantée.
Mais la fée était bien de notre siècle athée.
De notre siècle ami du doute impertinent,
Analyste acharné qui meurt en raisonnant.
Elle avait pénétré nos âmes éphémères.
Elle savait par cœur le cœur et ses chimères,
Elle avait découvert le mot de l'absolu.
Elle avait tout surpris, tout compris et tout lu,
Enfin, elle avait vu, science que j'envie !
Le néant de la mort et celui de la vie.
Une nuit que, tenant un livre, je rêvais, La fée entra. « Bonsoir, me dit-elle ; je vais Dans une heure me perdre au fond du grand mystère, Le temps est écoulé qui m'est marqué sur terre.
La dernière Fée. 13
Forme donc un souhait : en te disant adieu, Quel qu'il soit, mon ami, j'accomplirai ton vœu.
— Je souhaite la gloire, une gloire immortelle !
— Ah ! ce n'est pas longtemps, chercher, répondit-elle En souriant de son beau sourire pâli.
La gloire a sa valeur, mais vaut-elle l'oubli ? Pauvre bienfait, vois-tu, qu'un triomphe posthume ! La gloire, feu tardif, sur vos cendres s'allume. Et quel rôle, quel rôle éciasant à jouer Pour des sots qui parfois ont horreur de louer ! La gloire c'est l'appât de votre orgueil avide, Illusoire moisson dont l'épi souvent vide Déchire sans pitié la main du moissonneur. La gloire, c'est le deuil éclatant du bonheur !
— Donne-moi donc l'amour ! — Mon fils, il est d'un sage De demander l'amour à la fée. Envisage
Cependant cet amour que j'aurai suscité. Ton orgueil, je te prie, en sera-t-il flatté ? N'auras-tu ni soupçon, ni scrupule, ni crainte, Dans ce baiser fatal, dans cette aveugle étreinte, Involontaire élan où le choix n'est pour rien.
— Accorde-moi plutôt l'or et le pouvoir, — Bien. Mais le pouvoir est triste : un lourd ennui l'assiège ; Quant à l'or, prends bien garde ! Étrange sortilège,
14 La dernière Fée.
Le cœur, par ce métal à jamais tourmenté,
S'il s'ouvre à son prestige en est comme aimanté.
Adieu l'insouciance et Thumeur vagabonde,
Adieu les bras tendus pour embrasser le monde,
Adieu le cher dédain des stupides travaux,
Et Tadoration des chefs-d'œuvre nouveaux
Si plaisants à rêver qu'on hésite à les faire.
Adieu cette royale et prodigue misère
De poète sublime ou de prince héritier !
Tu seras riche. Apprends ce pénible métier.
— "Son ! Je veux seulement de très longues années
Fais-moi le spectateur de bien des destinées,
Permets-jjTioi de trouver les causes et les lois.
Révèle-moi le monde et l'homme, et que je sois
Le plus sage et le plus savant. — Tu seras sage
Et savant. Tu pourras retenir au passage
Le manteau qui dérobe à tous la vérité,
Et tu verras que tout, qui n'est que vanité.
Se réduit à des mots, où tu perdras ta peine,
Car les mots ne sont rien qu'une musique vaine.
Minuit sonna, comme à regret, si lentement Que rhorlo2:e semblait tinter en s'endormant.
La dernière Fée. 15
La fée alors, très pAle et presque transparente, Se pencha vers mon front et d'une voix mourante : « Je te fais, mon ami, qui seul dois me pleurer, Le meilleur don, le don de ne rien désirer. »
j^pîfMÇI^Mgg^
Adam chassé
Adam, chassé, marchait, les yeux fixés à terre : Derrière lui, l'épée en feu barrait le ciel. Vers l'homme descendit l'archange Riziel, Le génie au front blanc, le maitre du mystère.
<' Adam ! » dit-il. Adam pleurait. L'archange austère, Debout contre un rocher qui devint un autel, Tâcha donc d'être doux en tenant au mortel Le discours d'où sortit le Verbe salutaire.
<' O toi, qui, né d'hier, voulus réaliser Le tout de la science et le tout du baiser, Dieu, jaloux de rester inconnu. Dieu t'exile !
Le sol sera cruel à tes pas de proscrit :
Bénis-la cependant, la route difficile
Qu'éclaire une science et qu'un baiser fleurit. » .
Le Charnier des moines
Je visitais le mont Saint-Michel. Les flots bleus Reflétaient doucement ses faites merveilleux, Montagne de granit ciselée et fleurie.
Près du dortoir, au bout d'une ample galerie. J'aperçus un caveau, perdu dans les vieux murs. Où les piliers massifs s'enfonçaient, plus obscurs. Un soleil hésitant, par les arceaux obliques, S'y glissait en rayons froids et mélancoliques, Et l'on y respirait, en une ombre où tout dort Une odeur de passé triste comme la mort. Je reconnus le lieu : c'est le Chantier des moines. Le Mont était leur bien, trésors et patrimoines, Leur pays, leur église, à la tin leur charnier. Ils y sont tous venus du premier au dernier. Novice aux blonds cheveux, aux yeux tendres encore, Abbé chargé d'hivers que la mitre décore, Portant le corps glacé de quelque compagnon Dans la fosse pareille à leur destin — sans nom.
Le Charnier des moines.
Et tous songeaient au jour où le front blanc de neige
Ils devaient y rentrer, sans être du cortège !
On leur laissait les yeux ouverts : ils voyaient Dieu.
Pas de cercueil : un voile et la croix au milieu.
Puis on jetait sur eux un monceau de chaux vive.
A la table commune il manquait un convive,
Et les suprêmes pleurs à peine étaient tombés
Que les os se fondaient par la chaux absorbés.
Les frères reprenaient leur prière éternelle :
La mort n'étonne pas ceux qui vivent en elle !
Et pourtant ils pensaient au frère absent, le soir,
Et murmuraient très bas dans l'ombre du dortoir :
« Nous pourrions de la main toucher sa pauvre cendre !
Il nous garde la place où nous devons descendre
Quand Dieu congédiera son serviteur lassé. »
Moi je rêvais, ayant sous mes pieds ce passé.
J'avais pris dans ma main un peu de cette terre,
Et, ravi, je sentais quelque chose d'austère
Pénétrer dans mon cœur tout prêt à se briser :
Cette cendre légère est terrible à peser.
Que d'espoirs, que de foi, que d'angoisses peut-être.
Dans ce caveau muet sont venus disparaître.
Disparaître ? O Charnier, tout a-t-il disparu ?
Pauvres morts ! Presque tous, je veux le dire, ont cru ;
Le Charnier des moines. 19
Ils ont vu luire Dieu dans leur douce agonie, Et leur nuit sans matin fut une nuit bénie. Qu'ils dorment donc en paix ! Dans la belle prison, Sacrifices du cœur, tourment de la raison,
Chacun eut son regret et chacun sa blessure
D'amour ? Eh ! Pourquoi non ? Quelle retraite est sûre ? Il en est qui, le front pâle, les yeux meurtris. Dans le bruit de la mer ont étouffé leurs cris Et qui serraient leur robe afin d'éteindre l'àme. Cette terre a couvert ces vertiges de flamme, Cette terre que j'ai dans le creux de ma main, O Charnier du couvent, terme du long chemin, Donne à mon doute amer, donne à ma lassitude Un peu de ton repos et de ta certitude.
Le Souverain bien
J'ai toujours admiré le sort des vagabonds. Souvent ils ne sont pas très sages ni très bons, Xi même très heureux. Pourtant je les envie ! Est-il plus magnifique, est-il plus libre vie ? Marcher lentement, mais sans jamais s'arrêter, Voir tous les jours un peu de nouveau, visiter Les monuments fameux et les arbres sublimes, Mesurer les sommets et sonder les abîmes, Démêler finement les diverses couleurs De tous les cieux du monde et de toutes les fleurs. Et goûter dans sa main l'eau de toutes les sources ! Q.uel doit être le prix de ces lointaines courses ? Que faut-il apporter ? Combien vaut aujourd'hui Le spectacle du monde entier et vu chez lui ? Un cheval sobre et fort traînant une voiture. Un peu d'or, très peu d'or pour moi seul ; Ja nature Nourrirait mon cheval au revers des fossés.
24 " Le b Oliver atn bien.
Et qu'importe? aussi bien, j'aurais toujours assez,
Car mon étoile alors serait la belle étoile.
Et les charmants réveils sous le plafond de toile !
« Où suis-je ? » se dit-on. — «Je suis^plus loin, plus loin.»
Plus loin, c'est le seul mot dont le cœur a besoin.
Puis, si quelque tendresse en passant nous invite.
On peut bien s'y livrer : on passera si vite !
Tout salut a le charme adouci d'un adieu.
« Hé quoi ! répond quelqu'un, n'avoir ni feu ni lieu ! »
Mais je les aurai tous au contraire en partage.
Tous les feux, tous les lieux ! En faut-il davantage ?
Ah ! le feu qu'on prépare au détour du chemin
Avec des rameaux noirs qu'on brise de sa main ;
Et qui fume longtemps, et qui soudain éclate.
Et danse dans la nuit comme un sylphe écarlate !
Derrière, est le grand bois sombre et mystérieux.
Le chevreuil doucement s'approche et, curieux.
Glisse son fin museau dans les branches épaisses.
Et mille papillons de toutes les espèces
Viennent au bûcher clair d'eux-mêmes s'immoler.
Et, dans les cieux, on voit par triangles voler
Les fiers oiseaux qui vont vers de lointaines îles ; "
Et ces chers voyageurs, rapides et tranquilles,
Lorsqu'ils m'apercevront retenu sur le sol,
Le Souverain bien. 25
Moi, leur frère, émigrant comme eux, mais sans le vol. M'adresseront d'abord un appel au passage Puis, étonnés, diront dans leur confus langage: « Le Dieu qui lui donna son âme et sa chanson Devi-ait prêter une aile à ce pauvre garçon. »
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Souvenir
Sa taille était petite — ou grande, Ses beaux yeux étaient bleus — ou bruns. Quels étaient ses plus chers parfums, Mimosa, verveine ou lavande ?
Son mol abandon, ses aveux, Sa pâleur dans l'adieu suprême.
Sa voix, j'ai tout oublié, même La nuance de ses cheveux.
Fleurs mortes, lendemains d'ivresse !
Quand j'y pense, en moi tout se tait.
Et je ne sais plus quelle était La femme qui fut ma maîtresse.
L'esprit sincèrement promet :
Le cœur peut-il être fidèle ?
Je me souviens qu'elle m'aimait Et que j'aimais être aimé d'elle.
La Fleur de tout
Aimons au passage, et goûtons aux choses Sans les supplier de durer toujours.
Pourquoi demander aux tremblantes roses De donner des fruits succulents et lourds ?
Les neiges d'antan, qu'on pleure sans causes, Abreuvent les lys des étés trop courts ; Les roses, mourant sous les cieux moroses. Colorent longtemps les beaux vers d'amours.
Oui ! la fleur de tout, la fleur des fleurs même; Cela seul importe. Aussi, je vous aime, O fleur de la vigne et du cerisier.
Si bien que je jette et que je méprise Ce qui sort de vous, raisin ou cerise. Comme un résultat banal et grossier !
Plus jamais
J'ai toujours bien aimé les choses abolies.
J'aime leur souvenir et leurs mélancolies,
Leurs parfums pénétrants, leur mystère, leur deuil
Et la sincérité de leur mourant orgueil.
Elles ont dans leur grâce encor toute parée
Le lointain bleuissant d'une chaude soirée :
Elles sont le passé, — le passé toujours beau.
Le sourire d'une ombre errant sur un tombeau
N'est pas plus émouvant et plus cher tout ensemble
Q ue la chanson suprême où meurt la voix qui tremble.
Qui ne s'attendrirait à ces mots : Plus jamais ?
Et l'on se dit : Voilà donc mort ce que j'aimais.
Ce que j'aurais aimé, ce que d'autres aimèrent.
Fatigués des baisers qui jadis les charmèrent,
Ennuyés de la grâce éteinte, les ingrats
Laissent l'amour défunt glisser d'entre leurs bras,'
Sans penser que ce mort, dont ils n'ont rien à craindre,
Peut bien encor souffrir s'il ne peut plus se plaindre.
Plus jamais. 29
Mais moi, je vous adore, ô tout ce qui n'est plus :
Fleurs des siècles, des ans ou des mois révolus.
Volcans pétrifiés, passion fugitive !
Je vous adresse ici ma pitié collective,
l'aime l'esprit blessé qui retombe du ciel,
La beauté qui résiste au temps lâche et cruel,
Et la ville muette aux splendeurs disparues
Où l'on pourrait faucher l'herbe parmi les rues.
J'aime, dans leur déclin, les cultes immortels,
Et les autels sans dieux, et les dieux sans autels.
J'aime le monument qu'avec peine on devine
Dans les débris qui sont des débris de ruine.
J'aime aussi le château, toujours inachevé.
Dont la ronce tordue a disjoint le pavé,
l'aime le parc désert dont la grille brisée
Gît dans l'herbe touffue où perle la rosée,
Et dont les vieux sylvains maltraités par le temps
Penchent sur des bassins devenus des étangs.
Tandis qu'il s'émancipe en forêt triomphante !
J'aime, dans le fracas de la vie étouffante,
Une église très fraîche où résonnent nos pas ;
On peut n'v croire plus, mais qui n'y prierait pas ?
L Enfer
L'enfer est éternel, dis-tu. Blasphème impie ! Éternel, Dieu l'est seul, qui s'appelle bonté. Et ce Dieu, l'œil plongé dans cet enfer, épie En ses moindres progrès la moindre volonté.
Satan même, Satan, forme infâme, accroupie Dans la lugubre nuit de son orgueil dompté. N'aura qu'à dire un mot: « O Justice, j'expie », Et déjà vers le ciel il sera remonté.
Malgré ce que l'apôtre impitoyable prêche, La bénédiction viendra pour les maudits. L'enfer verra son mur s'écrouler : par la brèche
Entrera, débordant et pur, le Paradis, Et la fournaise ardente, effroyable jadis, Ne sera qu'une fleur ouverte, toute fraîche.
Stelle
Sur votre fauteuil renversée, Vous regardiez les astres d'or.
Moi, je voyais votre pensée, Je la suivais dans son essor.
Elle allait à travers les mondes, Par les espaces constellés, Cherchant des amitiés profondes Et des plaisirs immaculés.
« Est-il en vous, chères étoiles, Disiez-vous en les regardant, Des passions aux chastes voiles, Aux yeux baissés, au cœur ardent?
Loin de nos délires funestes, Est-il, dans votre air lumineux.
Des amours comme vous célestes.
Des feux aussi purs que vos feux ? x
34 Sîelïe.
Si les étoiles, ma chérie, Au ciel tout à coup s'animant Entendaient votre rêverie, Elles vous diraient doucement :
« Nous prends-tu pour des points infimes Piqués à la voûte des cieux > Nous sommes des mondes sublimes, Terribles, ignés, monstrueux.
La lumière en longue avalanche Coule de notre sein béant.
Et la petite étoile blanche Est parfois un soleil géant.
Aussi, les passions des âmes Qui respirent notre air puissant Sont comme nous d'immenses flammes, Et l'on meurt en les bénissant !
L'amour règne en nous sans conteste, Et l'Idéal est triomphant !
Telle est la tendresse céleste, ^'raiment céleste, mon enfant, »
s tel le. 3 5
Ainsi dans la nuit infinie Vous parleraient les astres d'or, Et, cédant à leur harmonie.
Vous seriez plus aimée encor !
Le Baiser
Judas dit aux soldats qui cherchaient Jésus-Christ :
« Je vous le montrerai. « Jésus était proscrit,
Il se tenait dans l'ombre avec quelques fidèles
Et, sans crainte, attendait. La mort, à longs coups d'ailes,
Semblait déjà voler vers son front pur et doux.
— « Ce Jésus, à quoi donc le distinguerons-nous ? » Dit le chef des soldats. Alors, l'apôtre indigne, Après avoir cherché quelque temps un bon sign^, Sourit, et de sa voix la plus basse parla :
— « L'homme que vous voulez, ce sera celui-là Vers qui j'irai d'abord, la main droite tendue, Et que j'embrasserai. » La voix fut entendue. Et l'on suivit Judas, sûr de trouver le Christ.
La troupe, au bout d'une heure à peine, découvrit Un jeune homme pensif qui dominait un groupe. « Arrêtez », dit Judas. Un soldat de la troupe Souleva sa lanterne à la hauteur des fronts, Et les autres songeaient : c: Cette fois, nous l'aurons. »
Le Baiser. 37
Jésus iVcirit un peu, lorsqu'il sentit le traître, Mais il otirit la joue et ne fit rien paraître, Car il pensait : « Hélas! comment le refuser ? Le baiser de Judas, c'est encore un baiser. »
Mort de joie
A Edmond Hinieli
On avait jusqu'au soir vaillamment combattu.
Le canon, fatigué de meurtres, s'était tu.
La nuit tombait, laissant la victoire incertaine.
Un paysan, le vieux père d'un capitaine,
Dans un hameau voisin, au seuil de sa maison,
Pâle, interrogeait l'ombre et sondait l'horizon.
Quand, tout à coup, les bruits confus recommencèrent :
Des soldats en désordre ou blessés s'avancèrent.
C'était le régiment du capitaine:
— Eh bien ?
Et les soldats tout bas lui répondirent :
— Rien.
— On est vaincu ?
— Peut-être . . .
— Et mon fils ? ■
Le vieux père N'osait pas écouter.
Mort de joie. 39
— De son côté, l'affaire Fut terrible. . . .
— Achevez !
— J'ai vu son bataillon
Écrasé par le feu
— Mais lui ?
— Dans l'action Il a pu se sauver. Chacun faisait de même... Pourquoi vous irriter ? Vous l'aimez, il vous aime.
— Ah ! tu sais qu'il m'aimait et tu dis qu'il a fui ! Mais non! Tu dois mentir. Il est mort aujourd'hui. Allons ! viens le chercher.
— Où donc?
— Où sont ses hommes.
Viens.
— Eh ! le pouvons-nous, las comme nous le sommes ?
— Parle. Où son bataillon était-il? dit l'aïeul.
— Sur le ruisseau, tout près du bois.
— Bien, j'irai seul.
— Mais puisqu'il n'est pas mort...
— Mon fils est mort, te dis-je.
— Je voudrais en douter si cela vous afflige... Beaucoup l'ont vu vivant.
— Je le vois mort là-bas
40 Mort de joie.
J'y vais.
Et le soldat se dit : Ne laissons pas Partir seul ce vieillard qui veut mourir, sans doute. Le père alla chercher une lanterne. En route !
Ils vont tous deux. La nuit était pleine d'horreur, Tout se taisait pourtant : la guerre et sa fureur N'agitaient même plus d'un frisson les feuillages, Et la lune versait, parmi les blancs nuages, Un flot paisible et pur de ravons azurés.
Ils marchent lentement, et leurs pieds égarés Se heurtent à des morts, s'enfoncent dans la fange Qu'ils devinent sanglante à son odeur étrange. Tout se taisait. . . La mort repose affreusement. Rien ne troublait le champ de bataille dormant. Canons brisés, fusils, boulets, gibernes closes, Des cadavres de gens, des cadavres de choses, Avaient fait de la plaine un cimetière épais Qu'un jour avait peuplé mieux que cent ans de paix. Ils marchent. Un cheval expirant qui balance Sa tête à coups pressés, jette dans le silence Un cri strident. Le vieux marche d'un pas égal, Épuisant un espoir généreux et fatal.
Mort de joie. 41
Entin, son compagnon lui dit : « Voici la place ! » Un ruisseau murmurait doucement. Une masse Obscure se montrait : un taillis. Le vieillard Souleva sa lanterne. Un long reflet blafard Pâlit les morts. Déjà la recherche commence ! Retournant les soldats d'Allemagne et de France, Regardant les habits, lisant les numéros, Les mains rouges de sang, pareils à des bourreaux, Etîrayants et suspects, ils vont ! Recherche vaine : Ils trouvent leurs amis, mais non leur capitaine. Le vieillard poursuivait sa tâche. L'on sentait Qu'une angoisse terrible et sainte l'emportait. Tout à coup : « Le voilà ! » cria-t-il. Il se dresse. Il tient un corps humain qu'il serre avec tendresse. '' Je vous le disais bien qu'il m'attendait ici ! » Il l'embrasse. Il répète à son enfant : « Merci ! » Et sur le corps glacé retombe, — mort de joie.
Dans notre siècle éteint qui nous glace et nous ploie, L'amour de la patrie, aux aff"ronts des vainqueurs, Par notre plaie ouverte est rentré dans nos cœurs. C'est pourquoi je t'admire, ô paysan de France ! Car c'est de toi qu un jour viendra la délivrance.
Mort de joie.
Car le sang des aïeux, rare et pâle chez nous,
Usé par le travail brûlant, les espoirs fous,
Vicié par le vice et les vertus malsaines,
Roule encor chaudement sa pourpre dans tes veines,
Garde bien ce trésor comme un dépôt sacré !
Puisque la France vit, rien n'est désespéré.
Pourquoi ne meurt-il pas?
Pourquoi ne meurt-il pas ? Il n'est point admiré.
Il a plus de trente ans. Q,ue fait-il en ce monde ?
Le temps marque déjà sa fine tête blonde,
Ses yeux ne sont plus beaux : on voit qu'ils ont pleuré.
Pourquoi s'obstine-t-il, mécontent, désoeuvré,
A traîner à sa suite une vie inféconde,
Comme un pêcheur maudit qui, dans la mer profonde,
Traînerait vainement un filet déchiré ?
A vingt ans, il disait : Vivre ainsi, quelle honte ! Et la honte est venue, et voici qu'il l'aff"ronte ; Tout est mort aujourd'hui de ce qu'il a chanté,
46 Pourquoi ne meurt-il pas?
Mort, son rêve de gloire ardemment poursuivie! C'est lorsqu'elle a perdu son prix et sa beauté, Que Tinseusé commence à tenir à la vie.
Pourquoi il vit
L'âge est venu. Pourtant, l'âge qui nous terrasse M'a daigné seulement caresser de plus près ; L'Impossible a pour moi perdu de ses attraits ; J'aime un peu moins la force, et j'aime mieux la grâce
Je préfère la gerbe exquise que j'embrasse Aux étoiles du soir qu'autrefois j'adorais, Je me plais aux jardins plus que dans les forêts, J'apprends l'art d'être heureux, et je relis Horace.
J'ai su borner mes vœux et non pas mon esprit.
Mon désir menaçait, maintenant il sourit.
Que me faut-il? Un nom qu'on aime et qu'on honore.
48 Pourquoi il vit.
La gloire sans regret et l'amour sans péril, Et faire un beau poème, érudit et sonore, Dans la fraîche gaîté d'un éternel avril.
lT'lJ'\3(^
En chemin
Le vent soulevait sa voilette
Et montrait son rire et ses dents ;
Elle était en fraîche toilette,
Le corps svelte et les yeux ardents.
Le vent soulevait sa voilette.
Elle avait un lys à la main Et deux roses à son corsage :
Je l'ai rencontrée en chemin, Et l'ai saluée au passage.
Elle avait un Ivs à la main.
Le lys n'était pas un emblème :
Lorsque, sous les tilleuls touffus, Mon regard lui dit : « Je vous aime )->, Elle accepta, d'un gai refus.
Le lys n'était pas un emblème.
50 En chemin.
Un doux nenni c'est un aveu :
O corruption innocente !
Quand on la violente un peu, Toute femme est reconnaissante, Un doux nenni c'est un aveu.
Nous marchions trop près l'un de l'autre,
Je pris son bras. Elle dit: « Non,....
C'est à vous de m'offrir le vôtre. «
Je l'offris en bon compagnon.
Nous marchions trop près l'un de l'autre.
La poussière volait à flots.
« Cette poussière est aveuglante ! »
Et sur ses deux yeux demi-clos, Je posai ma bouche brûlante.
La poussière volait à flots.
J'obtins le lys, puis les deux roses,
En murmurant : « Mon Dieu ! quel vent !
Et nous disions de vaines choses
Sans nous écouter , et rêvant.
J'obtins le lys, puis les deux roses.
En chemin. 51
« Une auberge ! >> Une auberge enfin, Sous la clématite et la treille.
« Vous avez soit et moi... j'ai faim, Viens. Entrons, lui dis-je à l'oreille. » Une auberge, une auberge enfin.
— « Entrer avec vous ? Xon pas, certe, Répondit-elle, l'on m'attend. »
— (' Oh ! dis-je, la salle est déserte. >^ Elle m'y suivit, répétant :
V Entrer avec vous ? Xon pas, certe. »
Une heure, une nuit, un long mois S'écoula vite. Nos deux âmes Furent très heureuses cent fois, Dans cette auberge où nous restâmes Une heure, une nuit, un long mois.
Puis nous reprimes notre route.
J'allais au travail ; elle, ailleurs :
Tous deux fort loin, plus loin sans dout; Je mis dans sa main quelques fleurs, Puis nous reprîmes notre rjute.
s 2 Eîi chemin.
Son nom ? Bah ! J'ai dû l'oublier.
Je ne l'ai jamais su peut-être.
Pour s'aimer, faut-il se lier, Et, surtout, faut-il se connaître ?
Son nom? Bah ! j'ai dû l'oubher.
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Les El
us
Vierge très chaste, ou femme ayam beaucoup aimé. Ignorant ou savant, riche ou pauvre, que sais-je ? Il est de purs esprits, étrange privilège ! A qui tout dans le monde arrive transformé.
Ils marchent en un songe au milieu de la foule, Pensifs ou l'œil fixé sur des horizons bleus, Effleurant des tapis parfumés et moelleux Q.u'un génie en chantant devant leurs pas déroule.
Rien n'arrête leur âme en son tranquille essor. Indifférence ! O sœur aimable du courage ! La pierre la plus dure et le plus dur outrage S'absorbent dans leur rêve et leur sont doux encor.
Tout leur semble amitié, tout leur est crépuscule. Le soupçon n'a jamais défloré leur esprit. — Et l'on s'étCnne, et l'on admire, et l'on sourit. Mais quoi? rien n'est sublime en eux, ni ridicule.
54 Les Élus.
De projet en projet, de ciel en ciel, ils vont ! Ils se sont endormis au début de la vie : Pitié pour leur candeur enfantine et ravie. Ne les éveillez pas de leur sommeil sans fond
La Mort
Je ne crains pas la Mort, seulement je la hais. Au bout de tout eflfort, au bout de tous souhaits Et de toute science éclatante et profonde, Elle vient nous saisir, la perfide, l'immonde. Elle entr'ouvre la bouche, elle pince le nez, Et les yeux, tout à l'heure encore illuminés, Fixent sur le néant leurs prunelles stupides.
Autour de moi, frappant à coups sûrs et rapides,
Elle m'a dérobé des êtres que j'aimais.
Ils méritaient pourtant d'exister à jamais
Pour leur noble douceur et leur bonté sereine.
Tous dérobés, avant que ma lèvre ne prenne
Sur leur bouche ou leurs yeux un mot suprême tt cher !
Ah ! buveuse de pleurs et mangeuse de chair, Je te hais ! Ta grimace infernale nous raille... Un artiste en son œuvre, un chef en sa bataille
5 6 La Mort.
Touchent-ils au triomphe ; ils meurent confondus : Une bataille, une œuvre et deux noms sont perdus. Pauvres héros obscurs, dignes d'être célèbres, Tués par trahison au sortir des ténèbres, Renversés au sommet de vos brillants desseins. Victimes de l'ignoble atteinte, ô tous nos saints. Recevez mon hommage, hélas ! trop inutile !
Pas un seul monument sacré que ne mutile La faux qu'aveuglément agite le trépas, Tranchant impitoyable, et qui n'est même pas!
— Mais la gloire, a dit l'homme, en inventant l'histoire, C'est un rempart sublime'.
Un rempart illusoire !
— Immortel ? Réponds-tu. — Le beau mot, immortel ! On aura sa statue, on aura son autel,
On aura plus encor, son temple. Allons ! son temple. Un peuple prosterné vous chante et vous contemple, Et cela durera trente siècles au plus !
Et ces siècles d'un jour à peine révolus. On disparaît avec un monde, avec sa race.
La Mort. 57
La gloire, mesurez son temps, suivez sa trace :
C'est le droit de mourir une seconde fois.
Et la Mort, caressant notre front de ses doigts,
Nous dit en reprenant l'affreuse raillerie :
« Tu quittes le sommeil, l'amour, la rêverie,
Pour remplir ce front-là, vase d'élection.
De généreux savoir, de pure affection.
Et de vastes projets. Tu le veux, que je pense.
Digne de mon néant, ta sûre récompense.
Cher poète, fais-moi des livres et des vers ;
Penseur, découvre-moi les lois de l'Univers ;
Q.ue ton âme soit riche et parée et charmante ;
Que tu sois un amant exquis pour ton amante,
Et ton amante, ô mon aimé, te tend les bras,
Et bientôt, dans le lit où tu te raidiras,
Tout ton corps va frémir à ma suprême étreinte.
Et comment vivra-t-il sans dégoût ou sans crainte L'esclave qu'une chaîne au tombeau vient Her, S'il ne se souvient pas qu'il doit tout oublier?
Ah ! comme je comprends ceux qui dans leur audace Ont osé lui jeter leur mépris à la face
La Mort.
Et dire à ce néant : « Xéant, mot creux et vain ! L'homme où réside un Dieu sent que l'homme est divin. Il brise, en s'y plongeant, le tombeau qui l'outrage, Et gagne l'infini pour prix de son courage : L'esprit en est garant dans sa pure unité, Et la Justice en deuil veut l'immortalité. »
O doctrine ! peut-être il faudrait quelques preuves. J'en sais que savent tous, j'en sais aussi de neuves. J'ai répété cent fois ces arguments vainqueurs ; J'ai connu le plaisir d'en pénétrer les coeurs, Et pourtant, ma raison contre la mort n'élève, Pour arme, que sa haine, et pour espoir, qu'un rêve.
mpmii^
Une fausse note les brise.,
Il est des vases d'un cristal Si mince, si léger, si frêle, Que leur éclat semble idéal Et leur grâce surnaturelle.
On n'y verse rien sans péril ; Nulle liqueur n'est assez pure Pour leur fin calice subtil Orné d'une exquise guipure.
Ils tintent toujours, caressés Par les chansons ou par la brise.
Et, sur un piano placés.
Une fausse note les brise.
J'ai connu des coeurs délicats Et sensibles comme ces vases.
Secoués par nos vains fracas Et par moments vibrant d'extases.
62 Une fausse note les brise.
Jaloux de leur limpide honneur Et de leur musique infinie, Ils ont besoin de vrai bonheur Et d'irréprochable harmonie.
Frappés d'un insuccès brutal, D'un mot. ou d'une injuste peine, Ces cœurs, pauvres cœurs de cristal Se brisaient sans un cri de haine.
>fe9^
Les Martyrs inférieurs
Gloire aux indépendants, aux révoltés, aux bêtes
Qui ne veulent pas être esclaves, qui sont prêtes
A souffrir tous les maux plutôt que de plier
Et de sentir leurs cous pelés parle collier!
Elles errent, toujours lasses et poursuivies.
Le piège et le fusil traquent leurs pauvres vies.
Mais l'homme n'a jamais que leurs corps. Gloire à vous,
Les aigles, les lions, les baleines, les loups !
Il leur faut la forêt obscure, le mystère
De l'Océan sans fond, les gouffres de la terre
Et tout ce que le monde a de cieux infinis,
Rien que pour leurs ébats, leurs amours ou leurs nids.
Les fauves enfermés « dont les hommes se jouent »
S'acharnent aux barreaux de fer et les secouent.
Ou bâillent, dédaigneux, devant leurs ennemis.
On voit qu'ils sont captifs mais ne sont pas soumis.
04 Les Martyrs inférieurs.
Gloire aux libres oiseaux qui meurent dans les cages, Q.U1 perdent à la fois leurs chants et leurs plumages, Et qui, les yeux remplis d'un plus vaste horizon, Brisent leur bec saignant aux murs de leur prison ! J'aime le doux héros, j'aime l'oiseau sauvage Refusant le millet honteux de l'esclavage...
Gloire à ces nobles fleurs qui, loin du ciel natal, Meurent dans l'air épais du cachot de cristal ! Elles voulaient l'azur et la brise éperdue Pour leurs hymens lointains à travers l'étendue.
Pauvres races, gibiers farouches et proscrits,
Au ban de l'univers têtes mises à prix,
La faim, la soif, le froid sont cruels: l'homme est pire.
Conquérant sans pudeur, il vous prend votre empire,
Il vous chasse au désert, aux lacs, au pôle, aux bois.
Et quand il aura tout nivelé sous ses lois,
Quand le canon, le pic, le navire, la hache
Perceront la retraite où votre exil se cache,
Quand, du pied, l'homme aura souillé tous les sentiers,
Vous aurez disparu, vous tous et tout entiers.
Vous ne serez qu'un grand souvenir des vieux âges.
Et les enfants, voyant dans les livres d'images,
Les Martyrs inférieurs. 65
La forme de vos corps monstrueux, ou vos dents Mortelles, ou l'éclair de vos regards ardents, Épelleront du doigt votre nom invincible, Et frissonnant tout bas, diront : « Est-il possible ! »
En Wagon
Le vo^-ageur est las : le wagon le secoue'
Et l'emporte en un bruit pareil au bruit des flots.
Sur la vitre mouillée il rafraîchit sa joue :
Il regarde une fuite immense de tableaux.
Ce sont d'humbles coteaux aux teintes d'aquarelle, Des blés mûrs frissonnant sous un soleil de feu, Des peupliers sans fin au dessin net et grêle, Et des morceaux de fleuve en lames d'acier bleu.
Le coteau disparaît, l'arbre se précipite, La moisson se dérobe avec le moissonneur. Soudain, le voyageur s'émeut, son cœur palpite : Ce qu'il vient d'entrevoir, n'est-ce pas le bonheur ?
En Wagon. 67
Là, dans cette maison isolée et rustique,
Tout près du bois, avec un banc de pierre au seuil,
Et si pleine de grâce et de repos antique.
Que l'on y vit au moins dix ans, dans un coup d'œil !...
Une larme
Je récitais mes vers et vous avez pleuré, Sans détacher de moi vos yeux. Il est donc vrai, Parfois mon âme avec la vôtre communie Dans la même tendresse et la même harmonie, Et je puis vous verser le charme le plus fort : Cette exquise tristesse où tout chagrin s'endort. Ah ! depuis que je parle et depuis que je pense, Ma plus noble, ma plus touchante récompense. Celle dont je serai toujours fier, la voici ! Et je n'ai pas tout dit en vous disant : merci. Vous étiez si jolie en étant si clémente. Autour de vous flottait une lumière aimante. Car d'une telle larme il sort tant de clarté ! Larme qui reflétait tout un ciel de beauté,
Une Larme. 69
Offrande généreuse et discrète louange, J'aurais voulu donner mon amour en échange Quand je la vis tomber comme un pur diamant De vos grands yeux qui l'ont chassée, en se fermant !
Au pied de mon lit...
La Fortune, fille peu sage Qui montre au soleil ses longs yeux, Ses pieds mutins, son fin corsage, Est un doux éclair sous les cieux.
On la reçoit : elle est partie, Est-ce pour un plus prompt retour ?
Un frelon d'or sur une ortie, Une étincelle dans un four . .
En offrant une main qui frôle Mais qui ne sait pas se fermer, Elle nous eflfleure l'épaule D'un sein qui ne sait pas aimer.
La voici ! L'exquise traîtresse.
Jolie entre nos jolis vœux,
Nous sourit, s'installe en maîtresse Et lisse du doigt nos cheveux.
Au pied de mon lit. 71
Elle arrange tout, elle ordonne, Nous promet une éternité Ou deux ; soudain une heure sonne.
Adieu Fortune ! Adieu Beauté !
Au contraire, lorsque la lune Éclaire mon front qui pâlit, Je vois, sans fin ! dame Infortune Qui tricote au pied de mon lit.
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A mon gibier
Un coup de feu ! L'oiseau tombe en se raidissant ; L'aile entr'ouverte, il tombe aplati sur la grève, La plume hérissée et le bec plein de sang. J'accours, je le saisis gaiment et je l'achève.
C'est toi ! Ton aile est morte ; elle a battu le ciel, Et le ciel, traversé dans tous les sens, l'imprègne D'un mystère idéal et d'un parfum réel. Cette aile délicate, et qui pend, et qui saigne.
Le sang coule sur ton fin duvet, si léger. Si doux, si frémissant devant la moindre haleine, Qu'à le voir on comprend qu'il est fait pour nager Dans la sphère, où le rêve humain s'élève à peine.
Et tes pattes, aux doigts menus et recourbés, Que de rameaux fleuris, que de débris antiques. De rivages sans borne et de beaux fruits tombés, Elles ont dû frôler de leurs pas élastiques !
A mon gibier.
Ton bec, rougi de sang, a, du Nord au Midi, Savouré lestement, d'un coup, d'étranges choses, Construit des nids, piqué le chasseur trop hardi, Et poursuivi l'abeille au fond des matins roses ;
Tes yeux de voyageur ont vu des Océans,
Des plaines, des forêts et des villes lointaines.
Et sur les monts, comme aux casques blancs des' géants,
D'inaccessibles fleurs, timides et hautaines.
Perles noires, tes yeux persistent à s'ouvrir, Toujours brillants, sans qu'une larme les effleure. L'homme seul peut pleurer : est-il seul à souffrir ? Le plus cruel tourment s'adoucit quand on pleure.
Pèlerin ! ce coup d'aile était donc le dernier !
Ton cher pèlerinage atteint le but suprême.
J'ai ton sang sur mes doigts, tu gis dans mon carnier,
O frère que je tue, ô victime que j'aime !'
Si Dieu se mettait en grève..
^ Madame de S.
Je connais l'heure où les bourgeons Au bout des rameaux noirs éclosent, Où, sur les mousses des donjons, Les premiers martinets se posent ;
L'heure où frémit la fleur des joncs Au fil des ruisseaux qui l'arrosent, L'heure précise où nous songeons Que les cœurs sont heureux, s'ils osent ;
Je connais le moindre détail
De ce délicieux travail
Où le sang bat, cù court la stve,
78 Si Dieu se mellait en grève.
J'en suis très sûr, et je prétends Que si Dieu se mettait en grève, Je saurais faire le printemps.
L'Automne
C'est l'automne, l'automne à la feuille rougie, L'automne aux frais matins déjà tout blanchissants, L'automne à l'azur tendre, aux beaux soirs. Et je sens Frémir en moi la vague et longue nostalgie.
J'entends au fond du ciel un signal retentir : C'est un oiseau qui passe, et qui pense au poète, Et qui chante. Voici qu'en mon âme inquiète Une aile se déploie et se tend pour partir.
Oui, la voix est distincte et dit : « Comme la Belle Au bois dormant, la terre à nos yeux s'engourdit ; Allons, loin de l'hiver, cet Enchanteur maudit, Vers le soleil. Prince charmant, qui nous appelle !
Mon frère, s'il te plaît, écoute. Viens-nous-en I Par-dessus les cités, ces dures prisonnières.
8o L'Automne.
Par-dessus les grands mâts légers des houblonnières, Par-dessus les sillons où rampe un paysan.
Viens ! on s'arrêtera dans la forêt mouillée, Pour la quitter à l'heure où le bois va pleuvoir, A l'heure où les chevaux marchant vers l'abreuvoir Regardent tristement la source dépouillée.
Rapides, nous fuirons là-bas. Où donc là-bas ? Mais ce seul mot là-has suffit pour qu'on émigré. L'hiver nous poursuivra, l'aigle, l'homme et le tigre. La fuite est une fête entre tant de combats.
Quittons l'air glacial et les plaines gercées, Le brouillard et la boue au flot torrentiel, Et nous réchaufferons au feu d'un autre ciel Nos corps tout frémissants des vastes traversées !
Je sens cet appétit d'inconnu, ce besoin D'horizons déplacés toujours. L'horreur du gite Me saisit et me pousse en avant. Je m'agite Mais un Dieu sans autel me mène encor plus loin.
L'Automne. 8i
Et je vous aime encore, ô vous que j'abandonne, Votre douleur m'atteint, je vous quitte en pleurant. II le faut, car un til invisible et vibrant M'entraîne. — c'est Tinstinct migrateur de l'automne.
Soleil d'hiver
Maudit soit le soleil d'hiver, Le soleil qui luit quand il gèle, Le pâle soleil qui, dans l'air, Aux flocons de neige se mêle.
Triste souvenir de l'été.
Cruel en nos jours de misère, En voyant ta timidité, On frissonne et le cœur se serre.
Archer livide, archer perclus, Toi dont les flèches émoussées, Traits sans force, ne peuvent plus Traverser les brumes glacées,
Je maudis ton charme expirant, Ta grâce langoureuse et fade, Ton regard éteint de mourant Et ton sourire de malade !
Soleil d'hiver. 83
Et je bénis le soleil d'août ; C'est par lui que la terre enfante.
Sur les blés mûrs, dans l'air qui bout, S'étend son ardeur triomphante.
Il aspire les lourds parfums.
Dans les flots bleus il s'irradie, L'herbe est sèche, les fronts sont bruns, Et c'est le fécond incendie.
Soleil d'hiver, maudit sois-tu.
Ton nom est un blasphème impie, Soleil sans flamme et sans vertu, Astre faux, inerte copie !
Une Séparation
Mon frère, la blessure est encor mal fermée : Gardez-vous d'y toucher d'une trop rude main ! C'était hier, — hier est si près de demain — Hier que j'ai trahi ma douce bien-aimée.
Je l'ai trahie, et lâchement, et sans recours ! Jamais mon au revoir n'avait été plus tendre. Elle disait tout bas : « Comme je vais t'attendre ! Et je lui répondais: « A bientôt, à toujours ! »
Puis, un dernier baiser où frémissait sa lèvre, Très long. Pourquoi ne l'ai-je encore prolongé ! Brusquement je partis, incertain, et chargé De toute son angoisse et de toute sa fièvTC.
Et j'étais dans la rue, et l'air vif du matin Rafraîchissait mon front et ma tempe mouillée. . Je la vis au balcon, pensive, agenouillée Et me suivant des yeux jusqu'au détour lointain.
Une Séparation.
Elle écrivit, après cet au revoir suprême, Des lettres contenant des fleurs ou des cheveux, Dont chaque phrase, avec tant d'espoirs et d'aveux. Commençait : « Je t'adore », et finissait: « Je t'aime ! »
Je ne répondis pas. Soudain la peur la prit. Ce silence ! J'étais souflfrant, blessé peut-être. Fidèle, elle hésitait à douter de son maître : Elle était trop à moi, de corps, de cœur, d'esprit.
Elle n'écrivit plus. Recevrais-je une lettre ?
Elle ne savait plus alors qui m'entourait.
La pauvre enfant, dans son amour humble et discret,
Craignait de me fâcher ou de me compromettre.
Pourtant, comment ne pas dire qu'elle m'aimait ? Et ce furent, à tout moment, des télégrammes Où s'égaraient des mots pleins d'ivresse et de flammes. Que la machine à coups saccadés imprimait,
« Inquiet, — tourmenté, — venez, je vous en prie » Sa prudence, avait mis « inquiet, — tourmenté », Mais, l'amour l'emportant, elle avait ajouté : « Que penser? Par pitié, réponds à ta chérie. «
86 Une Séparation.
Et vraiment, je souffrais beaucoup à les ouvrir Ces légers papiers bleus, ces mignonnes dépêches Qjui m'apportaient ainsi des larmes toutes fraîches, Des baisers tout brûlants, un cœur triste à mourir.
Mon silence durait toujours. Désespérée,
Elle me fit enfin écrire par sa sœur
Un billet très pressant, d'une exquise douceur,
M'annonçant : qu'un ami, dont la foi m'est jurée.
Un ami, si j'avais une peine, était prêt.
Qu'il était mon esclave, et qu'il se sentait digne
De prendre part à ma souffrance, et qu'un seul signe
Le rendrait bien heureux et me l'amènerait.
Je me l'imaginais fuyant la solitude.
Tâchant de rire avec des larmes dans la voix, Lisant sans rien comprendre, ou du bout de ses doigts Ébauchant au piano quelque absorbante étude ;
Et la nuit, sans dormir, pâle sur l'oreiller Dans ses longs cheveux d'or où la lumière tremble, Et se disant les mots que nous disions ensemble, Comme si dans ses bras j'allais me réveiller.
Une Séparation. 87
Les larmes qu'elle verse, à travers la distance Retombent sur mon cœur débordant à son tour. Ah ! j'avais mal jugé mon misérable amour : Je le croyais ma joie : il est mon existence.
Sa tine bonne humeur, sa noble bonne foi, Ht ses yeux bruns levés ainsi qu'une caresse, Et son profil hautain, et sa souple paresse, Et son corps tout entier restent toujours en moi.
Son corps parfait d'un blanc neigeux, d'un blanc céleste. Sur qui la volupté prenait de la splendeur, Je connais ses replis jusqu'en leur moindre odeur, Je connais ses baisers jusqu'en leur moindre geste.
J'arrivais, elle était à la gare, attendant, S avançant sur le quai pour m'embrasser plus vite. Elle m'apercevait en wagon tout de suite, Rassurée et tremblante encore cependant.
Je distinguais sa sobre et savante toilette : Alors, parmi les flots de voyageurs poudreux. Je m'approchais, sentant son appel amoureux, Et ma bouche aspirait la sienne en sa voilette.
U]ie Séparation.
A travers tous les bruits que nous n'entendions pas, C'était vers notre lit, large, tiède, élastique, Q.u'à notre insu peut-être un attrait magnétique Confondait nos désirs et dirigeait nos pas.
Mais il fallait souper un peu. Distrait convive, Chacun de nous rêvait trop lentement ser\'i. Par bonheur, ce repas ingrat était suivi D'un festin triomphal où vibrait la chair vive !
Ah ! pour moi désormais Paris, mon cher Paris, Les boulevards, les ponts, les cafés, les voitures, Les théâtres, la rue avec ses aventures, La musique, les vers, le ciel, n'ont plus de prix.
Tout sans elle est ruine, exil, désert, tourment, ImpossibiHté de vivre... Je suis lâche.
Ne l'ai-je pas voulu ? N'était-ce pas ma tâche^: La trahir à regret, la quitter en Taimant ?
Surtout rie vantez pas mon courage. L'épreuve N'est pas finie. Hélas ! mon frère, elle est si près ! Q.ue je lui fasse un signe, un seul, et je l'aurais, Contre moi, reposée, ardente et toujours neuve.
Une Séparation. 89
Je ne le ferai pas. Tout étant commencé, Si je cédais un peu. tout serait à refaire. Je me perdrais en la retrouvant. Je préfère Écraser d'un seul coup mon cœur que j'ai glacé.
Mais qu'elle sache, avant que mon cœur ne se brise, Qu'elle est présente en moi, qu'en son amour je vis, Q.ue ses baisers tiendront sans fin mes sens ravis, Que je l'admire encore et que je me méprise.
^^^^Mmmm
Les Sages
A mon ami E, Delondre.
Je connais (c'est pourquoi je daigne encore vivre) Des Sages dont la main, pleine de vérité, S'ouvre et sème sur tous, divine charité, L'aumône qui console et celle qui délivre.
Leur sagesse autour d'eux fait un rempart d'honneur, Leurs livres sont la loi, leurs actes sont l'exemple; Et l'étranger, pensif, qui d'en bas les contemple. Croit trouver dans leur paix le secret du bonheur.
Jaloux du mieux, ils font le bien. Parmi la lutte, Sans cesser de combattre, ils soignent les blessés S'ils voient monter trop haut les rêveurs insensés, Ils préparent des fleurs pour amortir la chute.
Ils ont pour les enfants un sourire pâli,
Sourire de vieillard, si voisin d'une larme,
Dont on ne comprend bien la tendresse et le charme.
Que lorsqu'on a souffert ou lorsqu'on a vieilli.
94 Les Sages
Ils ont approfondi tout ce qu'on peut connaître, Ils connaissent aussi ce que sait l'ignorant. Ils tendent, à tous ceux qui partent en pleurant, Une main qui soutient et qui bénit peut-être.
Puis, quand leur temps est fait et qu'ils doivent mourir. Ils se couchent, songeant à leur science morte,... Mais ils ont prudemment mis la clef sur leur porte, Sentant bien que demain ils ne pourraient ouvrir.
On les aimait : leurs deuils sont des douleurs publiques. On dit : « Ce maître avait la Foi, l'Amour, l'Espoir », Sur sa tombe fermée on lui crie : « Au revoir ! » Alors, dans ses papiers, chers comme des reliques,
On découvre un écrit du Sage disparu.
Aveu tranquille et franc, suprême confidence, Et l'on apprend qu'il n'a, dans sa noble existence, Jamais aimé, jamais espéré, jamais cru.
^^jjr^
Où vont tes yeux ?
Où vont tes yeux bleus, toi qui rêves, Immobile, une fleur aux doigts ?
— Si haut qu'en songe tu t'élèves, C'est plus haut encor que je vois.
Quel est ton âge, toi qui rêves.
Immobile, une fleur aux doigts ?
— Tous les printemps avec leurs sèves, Tous les hivers avec leurs froids.
Que souhaites-tu, toi qui rêves.
Immobile, une fleur aux doigts ?
— Marcher sur le sable des grèves Ou dormir à l'ombre des bois.
Pourrais-tu m'aimer, toi qui rêves, Immobile, une fleur aux doigts ?
— Sache d'abord combien de glaives Ton cœur peut tenir à la fois !
96 Où vont tes yeux?
Je t'oublierai bien, toi qui rêves, Immobile, une fleur aux doigts?
— Tu voudras, tu voudras sans trêves Oublier mes yeux et ma voix.
Un peu de politique
La lune sur les fleurs mollement rayonnait. Nous respirions tous deux la fraîcheur odorante. Son âme se taisait, trop pleine et trop vibrante, Et déjà dans ma main sa main s'abandonnait.
Moi je pensais alors aux luttes politiques, A l'Assemblée ardente où s'enflamment les voix. Au temps où nous pourrons, grâce à de bonnes lois, Faire un nouveau régime avec des mœurs antiques.
La lune rayonnait mollement sur les fleurs. Contre mon bras, pressé par son bras en silence. Elle appuyait son sein gonflé d'amour immense. C'était l'heure où les lys ont d'exquises pâleurs.
Et moi, soudain : « Allons ! criai-je avec colère. Nos discours, nos pamphlets, nos livres, nos journaux, Malgré l'oppression, malgré les tribunaux, Feront le bon parti du parti populaire.
98 Un peu de politique.
L'ignorance est vaincue et le mensonge fuit, La lumière du droit sur nos fronts peut éclore : Nous serons les premiers à bénir son aurore. « Elle me répondit tout bas : « La belle nuit ! »
J'ajoutai : « Pour aider au triomphe suprême,
S'il faut encor du sang, que l'on prenne le mien,
Je livrerais gaiement mon espoir et mon bien. »
h Et moi-même? » dit-elle. «Eh ! oui,pardieu, toi-même
Ses grands yeux demi-clos se mouillèrent de pleurs. A mon bras, défaillante, elle pesa, plus douce. Nos pas, muets et lents, s'enfonçaient dans la mousse, L-t lune mollement rayonnait sur les fleurs.
Bientôt elle reprit : « Vivons donc l'en pour l'autre, Ne m'appartiens-tu pas, puisque je suis à toi ? Laisse là tes amis, tes combats et ta foi. C'est un amant que j'aime et non pas un apôtre.
C'est du seul intérêt que chacun prend souci : Nous voyons vite et bien ce que les hommes cachent. Ah ! tes grands mots, vain bruit des chaînes qui t'attachc.i:, Valent-ils un baiser pareil à celui-ci ? »
Un peu de politique. 99
Et je sentis ses dents au travers de sa lèvre. Mon cœur était touché d'amour jusqu'à mourir. A cet amour, j'oftris tout ce qu'on peut offrir, Puis avec sa fraîcheur la nuit calma ma fièvre
Nous revînmes. « Fais-moi, dit-elle, un beau sonnet. » Mais je n'écoutais plus ayant repris ma tâche. Ma tendresse peut être aveugle, mais non lâche ! La lune sur les fleurs mollement rayonnait.
Rien ne m'était plus doux..
Rien ne m'était plus doux que ses brusques pâleurs,
Ses sourires mouillés et ses baisers en pleurs.
Elle avait à pleurer une grâce profonde
Et ses larmes étaient les plus belles du monde ;
On eût dit à les voir de nobles diamants,
Ou, sur une statue aux traits purs et charmants.
Des gouttes de rosée encor toute céleste.
Ses chagrins n'avaient rien d'amer ni de funeste.
La douleur d'ordinaire est laide à faire peur :
Le visage obscurci d'une sombre vapeur
Et les traits contractés sont pour blesser l'artiste.
Mais elle, elle savait l'art d'être belle et triste.
Combien de fois, le soir, dans nos chers entretiens,
J'ai fait pleurer ses yeux, pour le plaisir des miens !
Paysage lorrain
Le calme paysage est d'un joli dessin,
L'air pur est imprégné d'un parfum frais et sain.
Les prés sont de velours sous le soleil oblique,
D'épais nuages d'or se fondent dans les cieux,
Et les bruits effacés du soir mystérieux
Passent comme un adieu tendre et mélancolique.
Une cloche là-bas tinte un vague Angélus,
Un soufHe qui se meurt et que l'on n'entend plus
Fait frémir longuement les scabieuses roses.
Dans cette immense paix, l'esprit que rien n'émeut
Peut, à son gré, s'étendre aussi loin qu'il le veut
De l'infini du cœur à l'abîme des choses.
Où Dieu se reconnaît.
De Dieu sortit d'abord la force qui féconde, Puis la vive substance étalée au ciel bleu, Puis la sphère sans fin de la lumière blonde, Et le soleil, comme un char de fête, au milieu;
Puis le chaos d'amour qui devenait le monde,
Et les astres, pareils à des perles de feu.
Qui pour charmer les nuits montaient du fond de l'onde.
Puis l'homme, l'homme enfin, supérieur à Dieu.
L'homme est l'effort sacré, l'homme est l'œuvre suprême. Tout s'ignorait hier, tout se sait aujourd'hui : L'homme est donc plus divin que Dieu, car c'est en lui
Que Dieu prit conscience et s'aperçut lui-même.
Notre cœur a battu, notre pensée a lui :
Dieu s'admire dans l'une et dans l'autre Dieu s'aime.
Larmes d'athée
L'église était très calme. Un nuage d'encens Flottait dans les rayons qui tombaient sur la pierre. L'autel aux chants divins, l'orgue aux profonds accents Semblaient en leur sommeil poursuivre leur prière.
L'athée entra. Lassé du bruit et des combats, Cherchant un peu de paix pour son âme obsédée. Il entra dans l'église, en maudissant tout bas Des batailles de mots où se meurtrit l'idée.
Dans l'ombre et le pieux silence du saint lieu, L'athée alors pensa :. « Quand donc sera finie La lutte sans honneur et sans trêve, ah! mon Dieu, Mon Dieu ! » L'athée ainsi priait Celui qu'il nie.
11 revoyait tous ceux qu'il aima sans remords : Les regards qui faisaient ses regards moins farouches, Les chers yeux que la mort éteignit, et les bou.ches Q.ui baisèrent son front et que pàiit la moi t.
104 Larmes d'athée.
Seul, loin de la tourmente et du fracas des armes,
Dans l'église très calme il rêva, consolé,
Et doucement, des yeux de l'athée ont coulé
Deux larmes qui croyaient en Dieu, les belles larmes !
Dans les temples d'Asie
Dans les temples d'Asie on voit le long du mur, Près de l'autel profond, des sonnettes rangées. Elles servent d'appel aux âmes affligées Pour réveiller Bouddha qui dort dans son azur.
Il en est d'humble forme à l'accent grêle et dur ; D'autres font retentir des conques ouvragées : On paie et l'on choisit. Les prières gagées Sont suivant l'acheteur de plomb vil ou d'or pur.
Ces sonnettes, aux temps de souffrance et de guerre. Q ue de pieuses mains, main royale ou vulgaire, Ont dû les agiter en frémissant d'effroi !
L'une d'elles, la plus petite, était fêlée; Triste image d'une àme obscure et désolée Où la pensée ardente aurait brisé la foi.
Fleur dorage
Contre le vieux mur ébranlé L'ouragan nocturne a hurlé De sa grande voix solennelle . . .
Le vent glacé, le vent obscur, Vient de jeter sur le vieux mur Un grain perdu de ravenelle.
Puis le ciel redevient serein.
Un peu de terre sur le grain
Dans la pierre creuse s'enferme.
Là-dessus, le printemps, l'espoir,
Le soleil, le divin pouvoir
Qui fait que tout tressaille et germe !.
Voici la fleur ! Prêt à crouler.
Le château peut se consoler, Et la ruine enfin respire ;
Fleur d'orage. 109
La tendre fieur vient s'y poser, Et son parfum semble un baiser, Et sa couleur semble un sourire.
Ainsi, parfois en notre esprit Quelque cher souvenir fleurit, Après le deuil et la tourmente.
Du noir orage détesté, Ce vestige unique est resté :
Fleur amère à l'odeur charmante.
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Madrigal forestier
Je t'aime avec mon cœur, ma chère, et je t'estime A cause de ton grand amour pour les forêts. Elles ont mis en toi leur poésie intime Et leur sève puissante et leurs calmes attraits.
Tes cheveux ont l'or pur et les parfums des faîtes Que le soleil du soir colore chaudement ; Tes yeux, tes yeux pensifs, même au milieu des fêtes, Gardent l'ombre et la nuit du noir taillis dormant;
Tu dois à la forêt tes fraîches mélodies,
Car la feuille et l'oiseau t'ont prêté leurs accords.
Ton beau corps a l'élan et les grâces hardies
Du svelte bouleau blanc, blanc comme ton beau corps ;
Madrigal forestier. ni
.Et si je vais à toi, cliez toi, c'est que ta chambre Est pleine de l'odeur acre et douce à la fois, Del enivrante odeur qu'exhalent les grands bois Quand la pluie est encor large et tiède, en septembre.
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Chasse au marais
A Edviond Hinrelin.
Au milieu du marais où luit l'éclair des eaux.
Parmi l'herbe gelée et les pâles roseaux,
La hutte du chasseur se dissimule et cache
Son toit d'herbe et de joncs qu'un fil de fer attache.
On dirait un monceau vaseux de débris morts
Qu'un fleuve, aux jours de crue, a jeté sur ses bords.
Mais quand on entre, on est enchanté. L'élégance
Avec sa grâce exquise et son extravagance
S'y répand en tapis, en cristaux, en parfums.
Les tables, les coffrets, les velours bleus ou bruns
Et les divans très bas où flotte la paresse
Sont d'une intimité moelleuse qui caresse.
Sous la main, des fusils très légers et très longs,
Les amorces, la poire à poudre et les gros plombs.
Du doigt, on peut, sans bruit, ouvrir les meurtrières.
Et depuis son divan, du bout des canardières
Chasse au marais.
Viser le ciel, le grand ciel grjs de février...
Et voici qu'au ciel morne, on les entend crier,
Les oiseaux voyageurs, les étranges nomades,
Amoureux des exils aux vastes promenades.
Hôtes mystérieux de lieux toujours divers !
Désertant leur patrie aux trop rudes hivers,
Après de très longs vols, ces migrateurs sauvages
Font escale un moment au profond des herbages,
Au coin le plus touffu des marais, au circuit
Des rivières, qui tous leur doivent une nuit.
Leurs noms ? Qui sait leurs noms ? Ici, tout est surprise
C'est le pluvier, le grèbe et la tadorne grise.
Le courlis, la sarcelle aux brillantes couleurs.
Derrière eux, vient la troupe obscure des siffleurs...
Quelquefois apparaît le voyageur insigne.
Le roi pur, le roi blanc, le roi sacré, le cygne.
Il en est dont la forme et le bec spatuleux.
Le duvet délicat, la gorge aux reflets bleus.
Sont inconnus. — On a tiré ! Perdant sa plume.
L'oiseau tombe, et sur l'eau reste comme l'écume.
Et le chien le rapporte. Il est là sur le banc,
Ensanglanté, le ventre en l'air, le cou tombant.
Celui qui dans le ciel sans tin volait sans trêve.
Le pèlerin des lacs, le frère ailé du rêve !
1 14 Chasse au marais.
A ce luxe charmant qu'on parfume avec art Il mêle son odeur sauvage de brouillard. L'heureux chasseur le palpe et le pèse et le fête, En savourant un peu d'une liqueur parfaite, Et moi seul je crois voir dans cette venaison Quelque chose du ciel frappé par trahison.
Fusil Lebel
A Jules Gossere^.
Joli fusil qui, par miracle, Lances très loin, à coup très sûr, A travers l'espace ou l'obstacle De fines balles d'argent pur,
Joli fusil qui, sans fumée, Sans embarras et sans eifort, Sèmes sans fin sur une armée Des bijoux qui donnent la mort.
Arme savante, arme précise, Si légère dans notre main, La victoire était indécise, Et tu la fixes pour demain !
Sais-îu bien, fusil que ;e touche Comme un talisman redouté, Ce que je mets en ta cartouche De confiance et de fierté ?
ii6 Fusil Lebel.
En attendant ton vrai baptême, Je suis heureux comme un enfant, Et je t'aime, ô fusil, je t'aime Jouet docile et triomphant !
Je t'aime, arme charmante et neuve, Et j'appelle, dans mon espoir, Le grand jour, le jour de l'épreuve.
Où tu vas faire ton devoir.
Il faut que ta voix retentisse, O fusil qu'on devra bénir, Pour le droit et pour la justice Qui pacifieront l'avenir.
Car c'est toi qui sauras reprendre Tout ce que d'imprudents vainqueurs Ont arraché, sans rien entendre.
De notre sol et de nos cœurs.
Sois parmi nous la bienvenue, Arme que cherchaient tous nos yeux !
Lorsqu'enfin je t'ai reconnue Au bras de nos soldats joyeux,
Fusil Lehdl. 117
J'ai salué plein d'assurance,
Les beaux combats brillants et promp:s,
O cher petit fusil de France,
Les beaux combats où nous serons.
Par humanité
En voyant Méphisto, Marguerite s'écrie : « J'aperçois sur son front qu'il ne peut pas aimer. » L'ignorante voit clair. Ame ignoble et flétrie, Satan, né pour haïr, ne sait que blasphémer.
Mais il est de beaux fronts, très grands et très candid< Des fronts très tiers que seul inclina le devoir, Où l'on peut lire aussi, sur un marbre sans rides : « Nous n'aimerons jamais, laissez là tout espoir. »
Méphisto n'aime pas : il a l'âme trop basse :
Il est trop au-dessous même de l'amour vil.
Mais eux, ils sont trop hauts : leur noblesse dépasse
Le monde qui les prend pour des dieux en exil.
Ils savent le doux mot du sage et des apôtres, Le mot qui referait la divine unité.
122 Par humanité.
Le mot sublime « Aimez-vous bien les uns les autres », Et tout leur cœur promet d'aimer l'humanité...
Aimer, qui donc aimer ? Et ces hommes d'élite, Cœurs tendres, mais, hélas ! trop pénétrants esprits. Jettent sur l'homme avare, envieux, hypocrite, Un regard si profond qu'ils en sont tout meurtris.
Ils ont percé le masque et vu la comédie : Chez quelques-uns l'orgueil, le caprice changeant; Chez d'autres la jalouse et basse perfidie Et ce vice nouveau : le respect de l'argent.
Aimer, aimer cela ! Pour livrer à la foule Q.ui raille tout mérite et craint toute grandeur, Son àme, et que le pied plein de fange la foule, Il faut un dévoûment voisin de l'impudeur.
C'est par humanité qu'ils méprisent les hommes. Épris de l'idéal, ils ont trop comparé Ce que nous devons être avec ce que nous sommes. Et l'amour s'est éteint dès qu'il s'est éclairé.
Par humanité. 123
Ils vivent isolés ne voulant pas descendre. Puis quand leur tâche est faite, oubliés ou proscrits Ils meurent en pleurant, sans avoir pu répandre Leur cœur rempli d'amour que serrait le mépris.
Le grand Secret
C'est le secret, le grand secret obscur encor,- Et que doit éclaircir la longue patience. Un jour, il deviendra la suprême science : On changera l'argent, le plomb, le cuivre en or.
Mais pour cette œuvre, il faut une âme au large essor, Des mains pures, un cœur rempli d'insouciance, Un front haut, une altière et forte conscience, Et surtout le mépris de l'éclatant trésor.
Le secret, un savant jusque-là très austère
Le trouva : « Je suis donc un heureux de la terre,
Cria-t-il, et j'aurai de l'or jusqu'au genou ! »
A peine eut-il jeté le creuset et le livre,
Et fait ruisseler l'or dont son âme était ivre,
Q.ue l'or devenu plomb fondait aux doigts d'un fou.
En Bretagne
La nuit, la nuit d'été s'avançait fraîche et douce, Parmi les chênes verts, sur un tapis de mousse : La Bretagne est clémente au pauvre vovageur. Le ciel couchant gardait un reste de rougeur. Tandis qu'à l'orient, entre de légers voiles, Comme des pleurs d'or fin descendaient les étoiles. Un rêve de bonheur emplissait l'infini.
Et moi je ne songeais qu'à ce moment béni Où tu m'as entr'ouvert la grille de ta porte. J'étais chez toi! ^L1. joie était-elle trop forte, Ou trop vif mon amour? Au milieu du chemin, Je demeurais pensif, mais tu me pris la main.
Nous entrâmes alors dans ta chambre éclairée : je te vis souriante et charmante et parée, Prête pour une fête et non pour un adieu. Je t'admirais : ta robe était de satin feu,
126 En Bretagne.
Adouci par un rang de dentelle jaunie,
En toi tout était grâce et savante harmonie.
Je t'adorais : mon cœur battait à se briser ;
Ton sourire amoureux appela mon baiser,
Et ce baiser profond, où j'aspirai ton âme,
Dans la fraîcheur des nuits me brûle de sa flamme.
L'Impossible
Oublier l'impossible est impossible à l'àme. L'idéal est la pure et forte vérité, Et c'est la mort pour nous quand la réalité S'enfonce en notre sein, tVoide comme une lame.
Pas d'esprit si pesant que le ciel ne réclame ! Qui peut dire : « Jamais je n'ai rien souhaité ? » ■ Dans le cœur le plus sec et le plus limité Quelque invincible espoir s'étend, divine flamme.
Quand nous croyons tenir le bonheur dans nos mains, Un rêve d'inconnu nous trouble et nous désarme. L'horizon est sans borne où vont tous nos chemins.
L'immensité du ciel brille en la moindre larme, Un abîme apparaît dans tous les vœux humains. Et dans tous nos baisers l'infini met son charme.
Vos deux mains
Je tenais vos deux mains qui frémissaient un peu, Ne les retirez pas ces douces mains de neige. La nuit venait. Penché vers vous, que vous disais-je ? Le moindre de mes mots voulait être un aveu.
Je pensais à la grâce, à l'exquise harmonie Dont vous eussiez rempli mon cœur et ma maison, Artiste au noble cœur, femme au tendre génie. Toute de dévoûment, d'amour et de raison !
Oh ! le jardin charmant où j'ai fait ce beau rêve. En cherchant vos grands yeux qu'éteignait l'air obscur. J'aurai goûté pendant une heure — hélas ! trop brève, La fraîche illusion de l'amour le plus pur.
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Ame morte
Vous étiez donc bien triste, ô pauvre abandonnée, Que vous avez laissé, front pur et cœur meurtri, Votre âme encore neuve et si passionnée Tomber de votre sein comme un bouquet flétri.
Hé quoi ! Mourir d'amour : l'aventure est unique. Bérénice elle-même, affligée en partant, Bérénice, si pâle en sa blanche tunique. Qui ne vivait que pour pleurer, vécut pourtant.
Était-il un amour qui valût votre vie,
Vos cheveux d'or bruni, vos yeux, vos grands yeux bleus.
Votre esprit sans détour, votre espoir sans envie
Et votre douce voix au charme merveilleux ?
Il fallait tout d'abord menacer ou maudire. Puis briser d'un seul coup votre amour offensé. Puis revenir à vous, puis apprendre à sourire Aux perles que les pleurs font dans notre passé.
i;o Ame morte.
La nature défend la douleur continue :
Elle eût dans sa clémence embaumé vos regrets.
Pas d'éternel hiver ! Et vous seriez venue
Me conter votre deuil, à moi, tout bas, tout près.
Nuit dété
C'étaii par une nuit d'été, toute pareille
A celle-ci. Le vent me soufflait à l'oreille
Des mots harmonieux que mon vers répétait,
Et la nature entière en mon àme chantait.
Rien ne venait troubler cette paix infinie,
Et le silence même était une harmonie.
Je me laissais sombrer dans l'abîme charmant.
Penser ! je ne pouvais. J"adorais simplement.
J'adorais le frisson des grands bois, la caresse
De la brise passant comme un soupir d'ivresse :
L'air limpide et léger que l'ombre lait plus doux ;
Cette grâce qui n'e-st sensible que pour nous,
Les poètes ; j'aimais l'ampleur du pavsage,
Plus beau dans le sommeil, comme un noble visage,
Et les astres très hauts qui voguent lentement
Comme les rêves d'or de l'univers dormant.
Et je sentais, avec une claire assurance,
Que tout n'était qu'amour, bonté, joie, espérance ;
134 Nuit d'été.
Que la nature en fête était, pour tous les cœurs, Pour les plus désolés et pour les plus moqueurs, Une source d'oubli, de charme et de délice ; 'Et qu'elle ne saurait devenir la complice De la douleur humaine ou de l'ctTroi divin ; Et qu'ainsi tout effort pour souffrir serait vain Dans cette nuit d'été sereine et maternelle.
Erreur naïve ! Elle est l'ignorance éternelle.
Les rires, les baisers, les cris de désespoir,
Perdus sous le soleil, jetés vers le ciel noir,
Elle les entend moins que le léger murmure
D'une aile de hibou qui frôle la ramure,
Ou que le bruit que fait sur la mousse du bois
Une faîne en tombant du hêtre, aux premiers froids.
Notre orgueil, exaltant sa joie ou sa torture. Exige pour témoins le ciel et la nature. Et nous nous étonnons d'avoir tout bas gémi. Sans que le monde entier n'ait aussitôt frémi. ' De notre ambition, de notre rêve avide Nous remplissons le ciel, et le ciel reste vide. Et la nature prend notre sang et nos pleurs Pour les donner à boire à ses petites fleurs !
Nuit d'été.
Enfin, lorsque la mort nous couche sous la terre. Indifférente encor, même à ce grand mystère, Elle étend sur nos fronts un gracieux tapis De ronces, de bluets, de mousses ou d'épis : Puis, ne voulant de nous conserver nulle trace, Elle absorbe nos corps glacés, — et les efface.
C'est là notre destin et ce sont là ses lois.
Adorons-la pourtant ! Ses parfums et sa voix
Et la pure clarté qui la baigne à l'aurore.
Et l'azur où l'on voit les étoiles éclore,
Et les monts dont les flots sont bleus à l'horizon,
Et le printemps dans sa superbe floraison,
Et tout ce qui rayonne ou palpite ou ruisselle,
Tout est un cher trésor de vie universelle !
Et savourons, sans rien lui demander de plus,
La pure nuit d'été si douce aux cœurs élus.