‹ Poèmes et poètesChapitre 2 sur 8 · Acte d'amour · texte numérisé non relu

Acte d'amour

Le cœur d'Adam-Kadmon déborde de génie.

Ne plaignons pas nos deuils. Il faut que les hivers Sous leur neige aux longs plis couvent les épis verts : La mort est une phase entre toutes bénie.

Écoute, toi qu'émeut un râle d'agonie :

Sache que dans la voix de l'immense univers

Les plus douloureux bruits, les chants les plus divers

Sont une note juste, utile à l'harmonie.

L'héritage est divin : nul n'est déshérité.

Un souffle de féconde et tendre charité

Va de l'homme à la bète et des astres aux roses.

Le triomphe du bien, sûr comme le retour Du Soleil, est la loi des êtres et des choses, Car la création n'est qu'un acte d'amour.

Un Miracle

Le noble statuaire achève sa merveille : L'ange presque partait, sous la savante main, L'ange, qui dans le froid du marbre se réveille, Se dresse, et vers le ciel lève un front surhumain.

Sous la lumière d'or qui l'anime et le couvre, Il sourit, et le cœur l'entend tout bas chanter. Un souffle fait frémir son aile qui s'entr'ouvre, Un désir tend son corps candide : il veut monter.

Monter, monter plus haut : l'infini le réclame ! Il brûle d'y noyer son essor tout-puissant : L'artiste, qui sculptait l'image de son âme, Dans ce marbre a versé la fièvre de son sang ;

Lorsque cette statue un matin fut finie. Le maître l'entoura d'un regard triomphant, S'agenouilla devant l'effort de son génie, Et ce père en extase adora son enfant.

138 Un Miracle.

Il n'avait plus dès lors besoin ni droit de vivre, Tout pâle, il embrassa le marbre à le briser ; Et sentant venir l'heure auguste qui délivre, Il lui mit sur le front son àme en un baiser.

On le retrouva mort près de l'œuvre suprême. On l'admira beaucoup, un prêtre le bénit. Mais nul ne t'a compris, ô mon maître qu'on aime Notre esprit fut aveugle au point qu'il te plaignit.

L'ange restait, sacrée et splendide relique, Trésor universel qu'on doit à tous les yeux. On le fit transporter sur la place publique. Sur un haut piédestal, Hbre et fier sous les cieux.

Mais sitôt qu'il fut là, parmi la foule indigne. Cet orphelin de marbre empli d'un souffle pur, Miracle ! ouvrit soudain sa grande aile de cygne, Et d'un vol dédaigneux se perdit dans l'azur.

Le Lh'Fe blessé

C'était le plus charmant des livres grecs, le livre

Où frémit le combat terrible et gracieux,

Où sonnent les défis, où flottent radieux

Les souples cheveux blonds sous les casques de cuivre.

Le livre où coule à flots le vin noir qui délivre, Où volent les grands chars aux éclatants essieux, Où le seul peuple saint, le peuple des vrais dieux, Au soleil éternel, n'a pas cessé de vivre.

Un jour, impatient de quelque sens caché,

Irrité, je saisis le livre et j'arrachai

La page : — je sentis soudain ma main humide.

Et je demeurai pâle et tremblant et sans voix :

Le livre mutilé d'un geste parricide,

Le doux livre saignait et rougissait mes doigts.

Sous les sapins

Dans la vieille forêt de notre grande Alsace, Les sapins que le temps respecte, fiers et droits. Étendent leur verdure, où la neige s'amasse, Sur un tombeau perdu que désigne une croix ;

Une humble croix sans nom dans la forêt sans route, Ah ! Dieu ! le pauvre mort est bien enseveli Sous la neige du sol, sous l'ombre de la voûte, Dans l'immense désert, dans l'éternel oubli !

C'est un soldat français qui dort à cette place, La gloire a pris son nom peut-être en s'envolant. Mais la gloire, en ces jours de récolte, était lasse, Et ce nom a glissé de son manteau sanglant.

Sons les sapins. 141

Pour lui l'ombre est plus douce, et les neiges plus blanches, Et le vent, dans la nuit, pleure plus longuement, Et les nobles sapins, portant plus haut leurs branches. Lui font un triomphal et pieux monument !

Noël d'Alsace

A Madame Louise Schu/ab.

Nuit de Xoël ! On prie, on rêve.

Pour l'un, prier est un devoir.

Rêver, pour l'autre, est une trêve.

Et, pour tous, c'est un peu d'espoir.

Toute âme, en Alsace, s'élève, Fière et pure, sous le ciel noir.

Les paysans, là-bas, quand finit la journée,

En cercle, sous la haute et large cheminée.

Se taisent longuement, tant leurs cœurs sont unis !

Et, tandis que la bûche éclate en étincelles,

Leur prière rustique, ouvrant ses fortes ailes.

S'enfuit dans la fumée, en frôlant d'anciens nids.

L'enfant réveillé sur sa couche Répète, encor tout endormi, Sa prière au souhait farouche

Noël d'Alsace. 14

Et qu'il ne comprend qu'à demi, Car devançant l'esprit, sa bouche A su maudire l'ennemi.

A la ville, pendant cette nuit, la famille, Amis, parents, aïeux et blonde jeune fille, (Tous les fils sont absents : on devine pourquoi \) La tamille interrompt les tendres causeries Et le salon tranquille aux vieilles boiseries Devient un sanctuaire en s'emplissant de foi.

Et plus loin, seul dans sa demeure.

Un vieillard, artiste ou savant.

Pose sa plume à la même heure, Et tout bas murmure en rêvant :

« Dieu juste qui veux que je meure, Ne me fais pas mourir avant !... »

« Ne me fais pas mourir avant... Dieu de clémence ! j) Disent, en ce moment où l'office commence, Les fidèles chrétiens dans l'église à genoux, Et l'église profonde est peuplée, et les cierges Mêlent, en éclairant des martyrs ou des vierges. Aux teintes des vitraux leur reflet pâle et doux.

144 Noël d'Alsace.

Minuit sonne. La cloche égrène

Ses lentes notes de cristal.

Voici que dans la nuit sereine

Monte, généreux et fatal,

Le vœu d'Alsace et de Lorraine, ^ '

En exil sur le sol natal. ^

Ah ! si toute prière en cette nuit paisible

Se dessinait dans l'air, et devenait visible,

Et volait rayonnante aux pieds de quelque Dieu,

On pourrait voir alors, en sublime lumière,

Q.ue de la grande ville à la pauvre chaumière,

L'Alsace n'a qu'une âme et ne forme qu'un vœu.

On verrait la France drapée Dans ses trois jo3'euses couleurs.

Et montrant au ciel son épée, Car, en signe de jours meilleurs, Le sang dont elle était trempée Est tout essuyé par des fleurs.

'^^^Lt^

Le Fils de l'homme

A mon ami Henry Thorîon.

Qui nous dira combien l'homme trouve de charmes

A lever vers un Dieu des regards pleins de larmes ?

Chaque cri de douleur vers l'inconnu jeté

Est un puissant appel à Timmortalité,

Et le sein tout gonfle de sanglots se soulève

Comme un reflux vivant vers l'infini du rêve.

L'on soufî're, et l'on se dit que ce n'est pas en vain

Que l'on souff"re, qu'il est un justicier divin,

Que l'équité parfaite est l'équité posthume

Et qu'espérer est un devoir. L'on s'accoutume

A vivre confiant au secret de la mort !

L'angoisse qui saisit le cœur et qui le mord

Nous semble une faveur puisqu'elle est une épreuve,.

Le mal devient alors un gage : l'âme veuve

Épouse tout l'azur étincelant des nuits.

Courons donc au martvre. Eff'rois, cruels ennuis.

I 48 Le Fils de Phoinnie.

Immonde oppression et stupide torture,

S'ils n'étaient compensés, seraient contre nature !

C'est depuis que l'on souffre ici-bas que l'on croit.

Aux premiers pleurs versés l'homme a dit : « Que Dieu soit. »

Et Dieu fut. Désormais l'homme à genoux acclame La divine splendeur que projette son âme. Gloire donc, au plus haut des cœurs et de l'azur, A ce Dieu de bonté dont on peut être sûr. Au créateur créé par nous, toute-puissance De raison, à qui va notre reconnaissance !

Ce Dieu sort de nos fronts courbés : c'est l'Idéal

Que les astres dans leur éternel floréal

Semblent fêter avec leurs bouquets de lumière !

Pourtant ce Dieu changea : sa noblesse première

S'est trop mésalliée au culte criminel...

Mais quoi ! le noir nuage a-t-il souillé le ciel ?

Adorons-le toujours : c'est notre œuvre suprême :

Élevons-nous vers elle en plongeant en nous-même,

Et surtout soyons fiers, très fiers d'avoir placé

Par-dessus l'injustice et le doute glacé

La justice absolue et la foi triomphante.

Ce Dieu, le seul vrai Dieu, c'est ce que l'homme enfante

Le Fils (le P ho m me. 149

De plus digne, de plus tendre, de plus clément. C'est la Beauté qui se reflète au firmament ; Ce Dieu, de quelque nom dont le monde le nomme, Issu de la douleur, est bien le fils de l'homme.

Les Vieux

Pour les vieux courbés sur leur crosse, Qu'ils suivent d'un regard moqueur, Les pavsans ont dans le cœur Un mépris candide et féroce.

Sans doute ils ne comprennent pas Ce qu'en notre temps de misère, Lorsqu'ils ne peuvent plus rien faire, Les vieux font encore ici-bas.

Puisqu'à la marmite commune, Il ne sait plus fournir sa part.

C'est un voleur que le vieillard Et sa présence est importune.

Xe sont-ils pas décourageants Ces débris piteux et coupables ?

Ce sont des fantômes palpables Propres à dégoûter les gens.

Les Vieux. InI

Est-ce donc ainsi qu'on doit être Après un si vaillant travail ?

Que nous veut cet épouvantail, — Où nous pourrions nous reconnaître ?

La faute est au labeur des champs :

Il n'endurcit pas les mains seules.

Pauvres aïeux, pauvres aïeules, Les ingrats ne sont pas méchants.

Pauvres travailleurs en détresse, La pitié, vous le savez tous, Est un luxe ignoré chez vous, C'est la vertu de la paresse.

Chez vous on dit qu'// se défend, D'un homme qui parvient à vivre; Dans le combat que chacun livre.

Plus d'aïeul, de père ou d'enfant.

Avant que l'âge ne vous glace, Vous étiez ainsi, pauvres vieux, Avides, serrés, envieux.

Et réclamant toute la place.

I^2 Les Vieux.

La place à d'autres : c'est la loi. ,

Le vieux qui dure trop, a honte De ses trop longs jours que l'on compte Et semble dire: Excusez-moi.

Et, quand il revient de la vigne,

Assis sur le hanc de sapin,

Il mange lentement son pain

Dont il sait bien qu'il n'est plus digne. \

s indigner et pleurer...

S'indigner et pleurer : double peine inutile. \c vaut-il pas bien mieux connaître les raisons, Et savoir quelle sève eftVavante et fertile Emplit les cœurs humains de fiel ou de poisons ?

A quoi servent les pleurs ? Vers qui monte un blasphème Étudions plutôt ce qui nous a meurtris. C'est amoindrir le mal que d'y voir un problème : Résolvons ce problème, et nous sommes guéris !

Les pleurs qu'on voit couler, le sang qu'on voit répandre, Sont les fautes du drame et non pas des acteurs. Montons, pour mieux juger, aux plus calmes hauteurs : Ne pas pleurer, ne pas s'indigner, mais comprendre.

Tristesse d'enfant

Il est grave, il passe en rêvant, Qu'on le menace ou qu'on le loue, L'enfant dont on n'a pas souvent Et très souvent baisé la joue.

Triste, toujours triste est le vent Qui le caresse ou le secoue ; Triste aussi le soleil levant Qui dans ses blonds cheveux se joue.

A son ennui du lendemain, A son mépris du long chemin Où va sa vie abandonnée,

Aux fmes veines de sa main.

On voit bien qu'en la maisonnée Il n'était pas le Benjamin.

Le Duc de Sparte

A Emile Vernolle.

Je lis : « Le duc de Sparte aujourd'hui se marie. » Duc de Sparte !... Pourtant, le journal est d'hier. Ce titre n a-t-il pas un air de rêverie, Un tour shakespearien, un charme de féerie, Quelque chose d'exquis, de bizarre et de fier ?

Ce duc est, j'en suis sûr, cousin du duc d'Athènes; Il doit le rencontrer en pourpoint espagnol, Sous les arbres bleuis des forêts très lointaines, Où, parmi les rochers, les lys et les fontaines, Rugissent des lions, ainsi qu'un rossignol.

Duc de Sparte ! Un tel nom, empreint de Renaissance

Évoque un frais rivage, une étrange cité,

Un sylphe qui les tient sous sa douce puissance.

1)6 Le Duc de Sparte.

Et deux parfaits amants, qui, par reconnaissance, Ne se montrent qu'esprit et ne sont que gaîté.

Duc de Sparte! Voici le Duc. Allons : musique ! Et taisons-nous. Son pas est noble et régulier ; Il est jeune, hardi, railleur et poétique ; Ce Duc a la valeur d'un Spartiate antique Devenu pour nous plaire un charmant chevalier.

Il guide, en élevant très haut sa main gantée,

La Duchesse traînant la soie et le brocart :

Sa robe est merveilleuse et son âme enchantée...

Les époux réunis sous la lune argentée,

Comme deux rimes d'or, font un couple plein d'art.

Et cette Duchesse s'appelle...

Où donc ai-je mis mon journal ?

Un nom superbe: elle est si belle Un nom très tendre et point banal

Est-elle marquise du Pinde ?

Est-elle baronne du Pnvx ?

Le Duc de Sparte.

Sœur de la nymphe Rosalinde Ou fille de Lady Phénix ?

A défaut du nom de Mirande, On l'appelle au moins Héléna.

L'oracle, en prenant son offrande, Dit en grec : Gratta phna.

Hélas ! non, mon Dieu ! C'est Sophie De Prusse, sœur de l'empereur, Qu'on l'appelle. Je vous défie D'imaginer pareille horreur.

Oh ! Duc de Sparte, aller chercher une Prussienne ! Là-bas dans le brouillard d'un climat odieux. Prendre, comme on disait dans votre Grèce ancienne, Une barbare enfant, — femme en dépit des dieux !

\'ous, Duc, d'un sol d"où l'Espérance A tire-d'aile s'envola, Jetant partout la délivrance.

Pour se poser droit sur la France, Vous allez épouser cela !

158 Le Duc de Sparte.

Et votre femme, avec sa boue et sa poussière, Apporte, sans rougir, dans votre air de cristal, Ce jargon discordant, cette langue grossière Qu'un Grec n'eût pas voulu parler à son cheval.

Car le bon cheval de bataille, Tournant la tête eût dit : « Plus loin ! Écarte-toi, quand tu prends soin De hacher toi-même ma paille.

Ce bruit me dégoûte du foin. »

Vous qui vous appelez duc de Sparte, l'histoire Fait de vous l'héritier de ces trois cents soldats Q.ui, pour garder l'honneur, trahis par la victoire, Sont morts jusqu'au dernier avec Léonidas.

Or, cette Prusse, dont vous êtes Par l'alliance et par l'accord, Avec ses succès déshonnêtes.

Avec ses indignes conquêtes. Est la Perse infâme du Nord.

Le Duc de Sparte. 1 59

Ah ! n'approchez jamais d'un Musée ou d'un Temple, Car quelque marbre antique au profil calme et doux, En se laissant tomber sur vous deux pour l'exemple, S'appliquerait peut-être à venger Sparte, et nous.

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Du lait de Parisienne

Élégante, jeune et parée, Elle descend le boulevard ; Dans son costume elle est serrée Comme dans sa gaine un poignard ; Fine, mince, presque acérée.

Elle est très simple, à force d'art.

Elle précède une nourrice Qui porte avec soin un bébé.

La mère, il faut qu'elle chérisse Ce doux enfant du ciel tombé...

Mais si divers est le caprice Dont elle a l'esprit absorbé I

Pourtant, c'est par bonté chrétienne Qu'elle refuse d'allaiter :

Une gorge comme la sienne Est une source à respecter.

Puis, du lait de Parisienne...

Ce joli mot fait hésiter.

164 Du lait de Parisienne.

Du lait de femme au teint d'albâtre, Nen'euse et qu'un rien peut briser, Toute au monde, toute au théâtre.

Toute au luxe, toute au baiser.

Et qui vers le matin bleuâtre Daigne à peine se reposer ;

Subtil et bizarre mélange.

Capiteuse et pauvre boisson :

Se peut-il un lait plus étrange, Q.ui, dans la fièvre et le frisson, Ferait plus sûrement un ango De ce trop heureux nourrisson !

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Ma Femme et mon Chêne

La femme que j'aimerais tant Passe peut-être en cet instant, Tout près de moi, sous ma fenêtre Je n'aurais qu'à murmurer : Viens, Et ses yeux, rencontrant les miens, ■Sauraient bientôt me reconnaître.

Ses yeux sont clairs comme un matin.

Elle a sa robe de satin

Où le jais bruit et scintille.

Son front est pur, son cœur est prêt...

Mais, j'y pense : dans la forêt,

Parmi le hêtre et la charmille,

En l'air saturé de parfum.

Pousse un chêne au tronc rude et brun.

On y sciera de larges planches

léé Ma Femme et mon Chêne.

Où, fatigué des vains efforts, S'étendra pour jamais mon corps, Les pieds droits et les lèvres blanches.

Alors, à ceux qui parlent bas, Ma compagne, tordant ses bras.

Pleurante et surprise de vivre, Dira : c- Mon cœur s'est endormi Avec le cœur de mon ami.

Par pitié, laissez-moi le suivre ! »

Vivons, ma chère, en attendant, Allons, loin du ciel trop ardent, Mêlant nos jeunesses hardies.

Cueillir des baisers par moissons, ' Sous mon chêne plein de chansons, — Qui ne sont pas des psalmodies.

La Reine orientale

Debout dans son palais, la reine orientale Contemple d'un regard méprisant et lassé Les places et les murs de sa ville natale, Puis sourit, confiante en sa beauté fatale, Au monarque amoureux à ses pieds effacé.

Sa beauté délicate, enivrante, infinie.

Lui suffit pour ravir les cœurs comme les yeux.

Le reste, esprit, savoir, bonté, douceur, génie,

La reine le dédaigne, ou l'ignore, ou le nie.

Sachant bien qu'un baiser est plus fort et vaut mieux.

Les meubles, les métaux et les tapisseries Mêlent aux frais parfums que jette l'encensoir Un lustre de triomphe, un éclat de féeries, Et la reine est si blanche entre ses pierreries Que le cygne en passant s'arrête pour la voir.

i68 La Reine orientale.

Puis, reprenant son vol, le cygne à rhirondelle Dit : « J'ai cru voir ma sœur sur la terre en passant, Et j'allais m'approcher et la servir, fidèle ; Mais j'ai fui tout à coup en voyant autour d'elle, D'elle, si blanche, hélas ! couler des flots de sang. >y

O reine, serais-tu sanguinaire? Pas même. Haïr est une tache, aimer est un effort; Détestant la caresse autant que l'anathème, Tu te laisses à peine adorer par qui t'aime, Reine au divin profil, calme comme la mort.

Sur l'abîme

Lamour dans un esprit téméraire et mouvant Est semblable à ces fleurs qui poussent dans un fleuve. Le fleuve tout d'abord les attaque, et souvent Emporte des lambeaux de leur gerbe encor neuve.

Mais la gerbe est épaisse et s'obstine à pousser.

Le printemps vient. Bientôt, de l'eau plus tiède émerge,

Frissonnant aux remous qui semblent le bercer.

Le fin calice blanc comme la cire vierge.

Parfois l'orage éclate, et le flot jaunissant Noie et replie au fond tiges et fleurs meurtries. Mais le flot passe vite et s'épure en passant, Et voici que les eaux sont toutes refleuries.

Sur l'abime.

Ainsi, rassurez-vous et laissez-vous charmer

Par ce cœur débordant, orageux et sublime.

On n'est jamais trop grand, ni trop fort pour aimer.

Songez aux douces fleurs qui poussent sur l'abîme.

Le vrai Recommenceur..

L'amour c'est le Dieu tout-puissant, le Maître, Le fier Moissonneur de moissons sans fin ; Et les passions que nourrit notre être Lassent sans l'user sa faux d'acier fin.

Attraits du malheur ! Charmante souffrance ! La bouche n'a pas encore achevé Les mots de mépris ou d'indifférence Qu'on reprend le rêve à jamais rêvé.

Nous trouvons toujours quelques forces neuves Pour nous faire vaincre, et nous en blâmer, Et partir encore à d'autres épreuves, Et toujours maudire et toujours aimer.

172 Le vrai Recommenceiiv...

O cœur assoiffé de larmes nouvelles !

Le sang qu'un amour te force à verser Xc sert qu'à parer de couleurs plus belles Le nouvel amour qui te doit percer.

L'Ange de la Patrie

O Lorraine de tant de foi, Victime du Prêtre et du Roi, Ame candide et cordiale, Bonne Lorrraine, gloire à toi, A toi, la Française idéale !

Tu répondis aux voix qui t'appelaient là-bas

Contre l'invasion, contre la barbarie,

Et toi, l'enfant si frêle et si vite attendrie,

Tu compris qu'il fallait qu'une vierge aux combats

Incarnât dans sa chair l'âme de la Patrie.

Tu rends â l'air libre et vivant La France longtemps prisonnière.

Le loup s'enfuit dans sa tanière Et la colombe va devant Moins rapide que ta bannière !

174 L'Ange de la Patrie.

Après avoir passé, sublime, en combattant L'intrigue, la fureur et la force grossière. Tu tombes tout à coup dans un flot de poussière, Et quand tu reparais, c'est qu'un bûcher t'attend Avec ces mots : Relapse, Hérétique, Sorcière.

Et tes bourreaux avaient raison !

Puisque, pour la honte publique.

Régnaient la haine fanatique, La lâcheté, la trahison, C'était toi la sainte Hérétique.

Sorcière, ô Jeanne d'Arc, tu l'étais donc aussi, Tu ne pouvais alors, brisant l'affreuse trame, Libératrice en pleurs, te sauver de la flamme, Mais, lorsque peuple et roi se rendaient à merci, Ta bannière magique avait refait notre âme.

On voulait te faire à genoux Abjurer ta foi dans la France. . .

O Relapse de l'espérance, Ton dernier regard fut pour nous Et ton dernier cri : Délivrance !

L'Ange de la Patrie. 175

Fille au cœur généreux, c'est ton cœur qui t'élut Pour réveiller chez nous la victoire endormie. Ton pur honneur éclate en ces mots d'infamie : O Relapse, Hérétique et Sorcière, salut ! Sainte du peuple, Vierge auguste, grande amie !

On versa ta cendre à la mer Pour nover la moindre étincelle.

Dès lors chaque flot qui ruisselle, Qui court au loin, rapide et clair, En possède quelque parcelle.

Et rien, pas même un peu de cendre, n'est perdu, Et la mer va partout, furieuse ou bercée. Et ta cendre est par elle en tous lieux dispersée, Et l'Anglais aveuglé, Vierge puissante, a dû Féconder l'univers de ta noble pensée.

Et dès lors, tout ce qui fleurit De fier et de beau par le monde, Vertu sans tache, ardeur profonde, O Jeanne, est né de cet esprit Et de cette cendre féconde.

176 UA nge de la Patrie .

Mais c'est pour nous d'abord que le miracle est vrai. C'est nous que ton esprit guide, inspire et pénètre, C'est en nous qu'à jamais il peut se reconnaître ; Et c'est par nous qu'un jour sur Je sol délivré Tu dois, ô Jeanne d'Arc, tout entière renaître !

O Lorraine de tant de foi.

Victime du Prêtre et du Roi, Ame candide et cordiale, Bonne Lorraine, gloire à toi, A toi, la Française idéale !

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ji^^lp^^iglg^

Le dernier amour

A mon cher philosophe E. Deloudre.

La terre, nous dit-on, se refroidit, de sorte

Qu'une époque s'approche où, dévastée et morte,

Elle ira, par le ciel, triste comme un tombeau.

Le soleil ne sera qu'un funèbre flambeau.

Les rares animaux obstinés à survivre

Sous des sapins muets aux aiguilles de givre,

Passeront vaguement, transis et déformés.

Jusqu'à ce que le froid les couche inanimés.

Et moule sur leur corps, désormais hors d'outrages,

Un cercueil transparent qui défiera les âges.

L'humanité vaincue, aspirant au midi,

Rêvant de sol en fleurs et d'azur attiédi,

Émigrera, toujours plus débile et plus lasse,

Devant l'invasion de l'éternelle glace.

Le dernier amour.

Quel sera son destin, et qu'en restera-t-il ? Quelques êtres au corps frêle, à l'esprit subtil, Qui ploieront sous le poids trop lourd de la pensée. Pauvres fils ! dont le front portera, condensée. L'expérience humaine au lointain souvenir... Mais la fin elle-même, un jour, devra finir. Alors, dans un îlot de verdure, qu'assiège L'hiver avec sa mort, son silence et sa neige. Marchant à pas lents, l'un contre l'autre serrés. Sous la froide lueur des cieux désespérés. Ranimant en leur cœur un vestige de flamme, Viendront le dernier homme et la dernière femme. Hélas ! pour cet Adam et cette Eve engourdis, Tout sera le contraire afi'reux du Paradis. C'était l'aube. Voici la nuit. Et quel contraste, Dans ce dernier amour, glacé, stérile et chaste ! L'homme voudra sans doute embrasser d'un coup d'œil Toute l'histoire, et tout son faste, et tout son deuil, Et l'éclat triomphal de la lutte vivante ; Puis, il regardera la mort, sans épouvante. Fier de l'œuvre accompli, du chemin parcouru, De l'horizon de l'àme incessamment accru. Fier de cet héritage immense, qu'il admire, Et que la mort, en lui, d'un seul coup vient détruire.

Le dernier amour. i'j<)

Il cherche un mot, un seul, un défi de géant,

Testament de l'esprit à jeter au néant.

Mais elle, sa compagne, à la peau diaphane,

Aux mains pâles, aux yeux d'un blea pur qui se tane,

Elle ne va chercher ni si haut, ni si loin,

Le seul mot dont son cœur qui s'arrêta a besoin :

Suprême expression de ce couple suprême.

Elle lui dit tout bas : « Mon ami. je vous aime. »

Et si le dernier homme en mourant a pleuré.

Tout le mal que l'amour a fait est réparé.

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