LES
Dernières œuvres de Beethoven
A Maurice Barrèi
Le sort, par une lâche et cruelle ironie. Rendit sourd Beethoven, plein de deuil et d'effroi. Le her compositeur, le tout-puissant génie Etait comme exilé des chants de l'harmonie Et du monde des sons où seul il était roi.
L'orateur dont la gorge est blessée et muette,
Le vétéran pour qui le fusil est trop lourd,
Le peintre dont les yeux sont éteints, le poète
Privé de la jeunesse et de la vie en fête,
Sont moins tristes qu'un roi des sons devenu sourd.
Beethoven s'écriait : « O Dieu du ciel, accorde
A ton vieux serviteur d'entendre au moins ta voix ! »
274 ^^^ dernières œuvres de Beethoven.
Le ciel aussi fut sourd et sans miséricorde. — Le maître alors se fit faire un piano sans corde, Simple clavier très souple où promener ses doigts.
Chaque jour, le vieillard, pour tromper sa souffrance, Allait au clavecin dérisoire et jouait.
Il s'enivrait bientôt de sa désespérance, Et c'était une longue et tendre confidence Du musicien sourd à l'instrument muet :
Il disait la splendeur par ses vingt ans rêvée, La gloire souriant partout à l'horizon, La sonate infinie, hélas ! inachevée.
Et par les rythmes d'or son âme soulevée. Étouffant sous le ciel comme en une prison ;
Et ses chers souvenirs : la campagne romaine. Et la Transtévérine au teint pâle, aux yeux bruns, Q.ui, sur le Tibre aimé de la lune sereine. Abandonne sa barque au fleuve qui l'entraîne. Lentement, dans le calme et l'ombre et les parfums ;
Les dernières œuvres de Beethoven. 275
Il disait la maison étroite et familière, D"où jadis il lançait ses hymnes triomphants, Les vieux murs égayés d'iris bleus et de lierre Et le jardin touffu, verte et libre volière, Toujours rempli d'oiseaux, de femmes et d'enfants ;
Il disait sa chimère ardemment poursuivie, La chimère d'amour au charme sans pareil, L'outrage et le succès, la louange et l'envie. Tout ce qui dans sa belle et lamentable vie Fut brûlé par la foudre ou bien par le soleil...
Il jouait, et son jeu caressant ou tragique.
Ses yeux, si doux parfois, qui soudain flamboyaient,
Avaient tant de puissance expressive et magique,
Q.ue, dominés par cette idéale musique.
Les témoins, ne pouvant l'entendre, la voyaient.
Et, quand le Dieu laissait retomber sa victime. Ils pressaient Beethoven : « Que de trésors perdus ! O Maître ! écrivez-nous cette page sublime. Sacrifier ainsi des chefs-d'œuvre est un crime : Dieu vous les a prêtés, c'est à tous qu'ils sont dus. »
276 Les dernières œuvres de Beethoven.
— « Mes amis, mes amis, répondait le vieux maître, Je ne suis plus heureux, j'ai l'âge d'un aieul. J'ai pour les autres fait beaucoup : c'est trop peut-être. Très peu de temps me reste, il faut donc me permettre De faire quelque chose aussi pour moi tout seul. >>
Ainsi, de Beethoven au dernier guitariste,
Tout artiste blessé, pauvre, errant, sans appui,
Compose des chefs-d'œuvre à l'accent mâle et triste,
Qu'il renferme jaloux dans son âme d'artiste,
Et qui, faits pour lui seul, ne vivent que pour lui.
La Muse aux yeux de feu..
La Muse aux yeux de feu, la Muse aux dents serrées, Muse de la satire et de THymne cruel.
Exhale sa colère en strophes inspirées Et les jette en défis à la face du ciel.
Et pourtant elle était jadis heureuse et calme ; Pieuse, elle illustrait les héros et les Dieux, Et sa main mollement laissait pendre une palme Dan> la sérénité du monde radieux.
Mais le ciel s'est couvert d'orages, et la terre D'infamie et d'horreur comme d'un voile noir. La Muse interrompit s. s chants : la Muse austère Comprit que le courroux devenait un devoir.
278 La Muse aux yeux de feu . . .
L'Immortelle a d'abord essayé de sourire, Puis, lasse de cacher son mépris étoutïam, Arrachant d"un seul coup les cordes de sa lyre, Elle s'en fit un fouet sonore et triomphant.
André Chénier
A mon ami, Emile VernoUe.
André Chénier ! Son nom tout seul est un poème ! Xul homme n'a le droit d'en parler, s'il ne l'aime, Car il a réuni les plus beaux dons du sort; Le génie et l'amour, la jeunesse et la mort.
11 est aimé des Dieux, disait le vieux poète,
Celui qui meurt très jeune et meurt en pleine fête.
Sa mort, sans rien d'amer, de lent ni de banal,
A l'exquise fraîcheur d'un départ matinal.
La mort d'André Chénier est plus sublime encore :
Une pourpre éclatante et pure la décore :
Le sang coulant à flots pour le droit opprimé.
Ah ! pauvre André Chénier, les Dieux t'ont bien aimé !
Les Dieux, disons les Dieux. Oui, les Dieux de la Grèce, Dieux de gaîté, de force et de saine allégresse, Q.ui vivent dans la joie, et, cruels ou cléments, Prêtent leur face auguste aux vagues éléments ;
28o André Chénier.
Les Dieux qu'on adorait dans la splendeur des choses Et dont l'ombre flottait parmi les lauriers roses, Dieux toujours plus nombreux, que l'artiste inspiré, Dans le marbre ou l'airain ou le livre sacré, Multipliait sans fin aux yeux ravis des hommes.
Ces Dieux, longtemps trahis, tout loin que nous en sommes,
Le premier d'entre nous, Chénier les a connus.
Aimé par eux, ses vers sont de tous bienvenus.
Ses vers, jovaux brillants que sa main délicate
Paraît avoir taillés dans l'iris ou l'agate.
Tandis que le printemps, qui tient en une fleur.
Les imprégnait de sève et de fraîche couleur !
L'amour n'a pas gardé de secrets pour ton àme,
Chénier ! Ta poésie échaufi'ée à sa flamme.
Jette en ton siècle entier un éblouissement.
Et quel artiste fut plus pur et plus charmant ?
D'un trait, tu peux tout peindre et d'un mot tout décrire.
On pleure, et tu n'as pas cessé de nous sourire,
On sourit, et des pleurs mouillent encor tes yeux.
C"est que tu sais jouer, maître capricieux,
Du bout de ton archet qui frémit et soupire.
Sur les fibres du cœur comme sur une lyre.
André Chénier. 28:
Mais, ô Chénier, l'orage a soudain éclate Sur ton cher cabinet de travail enchanté, Où tout ce qui vivait se p'aisait tant à vivre Que la fleur enfermée aux pages de ton livre Conservait son parfum et ne se fanait pas.
Ah ! le temps sans pitié des généreux combats !... Tu crus devoir à tous ta voix et ta présence, Et, dédaignant ta part de gloire et de puissance, lu n'as revendiqué que ta part de danger.
Ici, nous t'aimons plus encor, — sans te juger. Xous ne descendrons pas dans l'obscure mêlée: La justice elle-même en sortirait troublée ! Prodigue de beaux vers, ta folie eut raison.
Un soir, des ignorants t'entraînent en prison. Que vas-tu devenir en proie aux démagogues, Toi, le poète ami des riantes églogues. Entre ces murs remplis d'épouvante et de deuil ?
Mais tu trouvas, cachée aux geôliers, sur le seuil, Ta Muse qui, debout, un peu pale et muette, Adossée à la porte, attendait son poète.
282 André Chénier.
Et quand tu pénétras, ô gracieux martyr,
Dans l'affreux cabanon, d'où l'on craint de sortir,
Elle saisit ta main doucement, l'immortelle :
« Viens ! nous travaillerons bien mieux », te disait-elle.
Elle s'assit alors à la table de bois.
Prit ta plume, appuya la tète sur ses doigts,
Puis elle murmura, docile et très savante :
« Vous plaît-il de dicter à votre humble servante ? j>
Elle écrivait très vite, hélas ! ayant appris Que le sort mesurait ton temps, pour nous sans prix. Et tout ce qui passait par sa main qui devine Prenait à ton insu de sa candeur divine.
Tu lui dictais ! — Déjà l'antique liberté Rentrait dans ton cachot avec l'immensité. Tu lui dictais d'abord des satires armées, Tourbillons éperdus de feux et de fumées, Où tes bourreaux, saisis aux griffes de tes vers, Ont roulé jusqu'à nous tout garrottés d'éclairs.
Tu lui dicrais aussi quelques odes plaintives
Sur les regrets touchants des aimables captives, .
André Chénier. 283
Doux lys, fiers de leur neige et de leur poudre d'or.
Qui disaient au couteau : qu'ils voulaient vivre encor !
A ces vers où l'amour malgré les pleurs s'allume,
La Muse quelquefois laissait tomber sa plume.
Elle te regardait de son regard profond,
Puis elle reprenait sa tâche. Que lui font
Ces femmes aux cœurs vains, aux âmes infidèles ?
Son immortalité n'est pas jalouse d'elles.
Et c'est même en ces vers où sa main a tremblé
Qu'on sent le plus de grâce et de charme voilé.
Un matin, en prenant ta place accoutumée. Tu vis qu'elle pleurait, la Muse hien-aimée, Et tu lui dis tout bas: « C'est donc pour aujourd'hui?^)
Ton dernier jour, un jour de juillet, avait lui. Mais quand sur l'échafaud tu retournas la tête, Tu la vis, les deux bras tendus vers son poète. A ce signe suprême et pendant un instant, L'avenir tout entier t'apparut, éclatant.
Tu vis les cœurs humains remplis par ton génie, Ton nom loué de tous, ta mémoire bénie.
284 André Chénier.
Et les fleurs de ton livre écloses dans les cieux ;
Ton oreille entendit le bruit délicieux
De tes vers récités par des lèvres charmantes.
Poète des soldats, adoré des amantes !
Tu connus d'un seul coup tout ce qu'on dit de toi,
— Jusqu'à ces humbles vers oii j'ai mis tant de foi.
Ainsi la Muse, au lieu même de ton supplice,
Te résuma ta gloire en t'offrant son délice.
Et dit, dans un baiser sur ton front rayonnant :
c< Nous pouvons bien partir, n'est-ce pas, maintenant ? »
^It^àc^k^
A Covent-Garden
A A. Leclain.
Un jour, André Chénier, — ce jour lugubre et terne Était un jour anglais, — entra dans la taverne De Hood, au vieux Covent-Garden. En ce moment Fatigué, désolé de son isolement, Après avoir erré, pensant à l'Art, son culte. Parmi ce grand désert d'hommes et de tumulte, Il entrait là, pour rien, pour rêver, pour s'asseoir. On lui servit bientôt sur la table en bois noir Un lourd et large pot de bière, plein de mousse. Et lui, les yeux fermés, revoyait, blanche et douce, La main qui lui tendait la coupe de cristal Où pétillait le vin brillant du sol natal. Son amie est bien loin. Que fait-elle à cette heure, (Encor s'il était sûr qu'elle s'ennuie et pleure), L'amie au fin profil, au teint pâle, aux grands yeux. Au regard absorbant, tendre et délicieux?
286 A' Covent-Garden.
Partout autour de lui, dans l'épaisse fumée, S'entassaient des marauds à la face allumée, QjLii buvaient, recueillis, ou jasaient lourdement. Alors notre poète, esprit pur et charmant. Mit la tête en ses mains pour fuir dans sa pensée. Soudain, il aperçut une feuille, laissée Par un marchand, avec quelques chiffres au coin. Une feuille, un crayon : ah ! nous n'avons besoin Que de ces instruments grossiers pour faire naitre La beauté que le ciel de son rayon pénètre. Et Chénier oubliait la terre. Il écrivait Ce qu'il sentait, ce qu'il pensait, ce qu'il rêvait... — Et qu'il n'était pas riche et qu'il lui fallait vivre Dans le royaume uni de la brume et du givre... Hélas ! mes chers amis, puissiez-vous ignorer Le mal d'être tout seul à Londre, et de pleurer ; Les visages de glace, et cette politesse Hautaine, et les regrets, et l'horrible tristesse De sentir qu'un faquin est au-dessus de vous. Résister ? et comment ? — Chénier est si jaloux De la fierté candide où fleurit son génie. Qu'il regarde déjà comme une ignominie D'avoir à la défendre et contre qui, grands Dieux ! O Paris, ville exquise et foyer radieux.
A Covent-Garden. 287
Malgré ta raillerie et ton extravagance,
C'est toi la bonté même et la même élégance !
Ton air est enivrant comme un esprit subtil.
Reçois cette prière et cet encens d'exil,
O Paris ! — C'est ainsi que parlait la tendresse
D'André Chénier le Grec pour la nouvelle Grèce.
Il songeait aux efforts de Paris, à ses jeux,
A son rire, et surtout au grand souffle orageux
Q.ui passait, en faisant comme des feuilles d'arbres,
Frissonner longuement les palais et les marbres.
— C'était l'enfantement de l'inconnu. Demain !... On arrive en courant au détour du chemin.
Un clair frémissement a déjà troublé l'ombre. Q,ue va-t-on découvrir au sortir du bois sombre ? Le cœur du voyageur tressaille, et son fardeau Semble moins dur. Sera-ce enfin l'Eldorado ? Sera-ce la cité vraiment digne de l'homme. Cité laborieuse, éclatante, économe.
Avec ses murs joyeux et son ciel enchanté ? O peuple errant, sera-ce enfin la liberté ?
— Et Chénier écrivait toujours. Et ses pensées Abondaient sur la page ardentes et pressées. Mais un bruit tout à coup l'arrête en son essor. On fermait la taverne. Un mot, un mot encor :
288 J Covent-Garden.
— <' Des larmes ont mouillé ce que je viens d'écrire, Mais ce sera peut-être avec un doux sourire, Qu'un jour, plein d'espérance et libre de souci, Au beau soleil français, je relirai ceci ! »
Nous avons tous connu ces heures d'amertume, Nous avons tous aussi, dans le spleen et la brume, Appuyé notre front par la mort effleuré Sur nos mains qui tremblaient de fatigue, et pleuré. Nous avons tous porté le deuil de nos chimères. Jardin des Oliviers ! Jardin d'herbes amères. Jardin des Oliviers, tous depuis Jésus-Christ, L'artiste, le soldat, le vainqueur, le proscrit. Nous avons tous couché sous ton ombre fatale, Et las de l'injustice hypocrite ou brutale. Nous avons murmuré dans un moment d'effroi : « Ce calice. Seigneur ! éloignez-le de moi ! » Comme Chénier, à l'heure accablante ou tragique, Nous avons pris la plume — ah ! l'instrument magique, Et nous avons écrit comme on rêve, au hasard. Et nous avons écrit comme on pleure, sans art. 11 nous semble qu'alors notre chagrin s'épanche Avec l'encre qui vient noircir la feuille blanche !
A Covent-Garden. 289
Et quand on la retrouve en un livre oublié.
Ou dans quelque cahier à demi délié,
Ou dans l'habit qu'on donne au pauvre, cette feuille,
C'est avec joie, avec respect qu'on la recueille.
On la relit et l'on se dit : « Était-ce moi ?
Dans mon doute et mes pleurs que d'espoir, que de foi !
Ai-je vraiment bien fait de devenir un sage? »
Et longuement alors on respire au passage
Fleur meurtrie et qui n'a pas vécu son matin,
Le parfum d'un printemps bien triste et bien lointain.
En 93
A Madame Emile VernolU
Q ui croirait qu'en quatre-vingt-treize, En pleine lutte, en pleine horreur, Dans l'air glacé de la Terreur, Notre vieille gaîté française N'a pas un instant défleuri ?
Certes, l'on riait moins à l'aise, Mais pourquoi donc n'eût-on pas ri ?
L'étranger passait les frontières.
Nous étions sans appui. Les rois A nos libertés, à nos droits, Jetaient leurs menaces altières; Mais si le sol était meurtri.
Les âmes demeuraient entières, Et pourquoi donc n'eùt-on pas ri ?
En ^]. 291
Dans les villes le soupçon règne.
Ce matin, c'est la trahison,
Ce soir, l'outrage et la prison,
Demain, mieux encor. Le cœur saigne.
Mais le cœur est vite guéri
Des maux que la raison dédaigne.
Et pourquoi donc n'eût-on pas ri ?
Choisissez : victmie ou complice,...
Le complice périt plus tard.
Mais on meurt gaîment, avec art.
Et se moquer de son supplice Au nez du justicier flétri C'est un régal, c'est un délice.
Et pourquoi donc n'eût-on pas ri ?
Voilà bien l'âge magnanime.
L'époque féconde en héros, Et tous, victimes ou bourreaux, Arrivés au bord de l'abime, Saluaient de leur dernier cri L'avenir qu'ils croyaient sublime.
Et pourquoi donc n'eût-on pas ri ?
Dans le désespoir
A Stanislas de Guaiia,
Mourir ? Tu veux mourir ! Mais après ? — Q.ue m'importe
A défaut de bonheur, j'aurai du moins la paix :
Je dormirai là-bas. — Et si tu te trompais,
Si tout n'était pas dit pour la pauvre àme morte.
Si, délivré du monde obscur où tu rampais, Il te fallait reprendre un exil d'autre sorte, Si la tombe n'était qu'une etïroyable porte Sur un enfer de flamme aux tourbillons épais !
— Soit donc ! Si le trépas n'est encor qu'une ruse. Si le néant résiste encore et se refuse. De toute ma vertu, partout où je serai.
Sans souci de ce doute affreux, — qui me décide^ Je voudrai ne plus être, et toujours j'oserai Contre toute autre vie, un nouveau suicide.
La Beauté
A Madame André Marsy.
C'est toi qui nous séduis, c'est toi qui nous désarmes,
O Beauté, Sans qu'on puisse savoir ce qui donne à tes charmes
Leur clarté.
Cette clarté se mêle au délire funeste,
A l'effroi.
Mais si bas qu'elle tombe elle est toujours céleste
Comme toi.
Il suffit d'un contour, d'un reflet, d'une ligne,
D'un accent.
Beauté sainte, et chacun te proclame, à ce signe
Tout-puissant,
Merveille autour de qui, très pur et très fidèle. L'amour naît.
La Beauté. 297
Et que, du premier coup, l'amant tout rempli d'elle Reconnaît !
Aussi, demeures-tu la noblesse suprême,
Et peux-tu Surpasser la puissance et la justice, et même
La vertu.
Sois bénie, ô Beauté ! Quand tu daignes descendre
Sur nos fronts, Sans tenter de juger, sans chercher à comprendre,
Adorons !
"^^ma^
Pauvres gens!
A Madame Marie R, F .
Pauvres gens, braves gens, mes frères ! Connaissons-nous notre bonheur > Pour nous seuls c'est un grand honneur Que de secourir les misères.
L'argent du riche, quel qu'il soit, Est sans valeur pour qui raisonne, Froid à la main qui l'abandonne, Lourd à la main qui le reçoit.
Mais la faible aumône de cuivre Que nous offrons aux malheureux .
Chauffée à nos cœurs généreux, Tinte gaiment et semble vivre.
Pauvres gens ! 299
C'est l'aumône de la pitié, Semence assurée et féconde, D'où germe et fleurit sur le monde Une ample moisson d'amitié.
Pauvres gens, braves gens, mes frères, Outre l'aumône et le secours, Nous pouvons faire tous les jours Des prodigalités plus chères :
Notre exemple vaillant et doux,
Notre gaîté contagieuse.
Et notre foi religieuse
Dans le progrès, qui sort de nous.
Mauvais guide et mauvais génie.
L'or est un mauvais conseiller.
C'est sur le plus riche oreiller Qu'est la plus affreuse insomnie.
Nous avons, nous, l'espoir, la paix, Et sous les fraîches vignes vierges.
Le joli vin clair des auberges Qui rit dans les verres épais.
300 Pauvres gens !
Dans nos fêtes, dont l'heure sonne, Invitons tous les indigents....
Et le riche aussi : Pauvres gens.
Il ne faut mépriser personne.
HL ^% ^A ^'4 ^1 ^1 ^mfJl!)ê/> m^ê^ mh ÊnâMà'^
Chère artiste...
Chère artiste aux grands yeux dont la douceur pénètre, Au sourire léger de nacre et de carmin, Vos magiques pinceaux font, d'un geste, apparaître Près des lys d'aujourd'hui les roses de demain,
J"ai passé devant vous, en suivant mon chemm,
Trop près pour ne pas voir, mais trop loin pour connaître
Si pourtant j'attachais ma vie à votre main,
Fine main de maîtresse, exquise main de maître.
Si j'osais vous offrir mon âme et son espoir. Ne seriez-vous pas fière et joyeuse d'avoir, Dans les fêtes de l'art où vous êtes comblée.
Cette âme de poète au généreux dessein, Cette âme que l'amour parfumerait, mêlée Comme une fleur ardente aux fleurs de votre sein ?
Chateaubriand
A Siilly-Prudhomm£.
Chateaubriand vieilli, pensif et presque sage, Frappé craellement par le temps, au visage, Trouvait après l'orage éclatant de l'orgueil Dans sa désespérance un repos pour son deuil ; Cloué sur un fauteuil, prisonnier dans sa chambre, Il regardait le triste horizon de novembre.
— Hé ! quoi ? disait tout bas la femme aux yeux chéris. Consolatrice aimable aux cœurs comme aux esprits, Légère, blanche, et souple et pure comme un cvgne, Quoi? n'avez-vous pas eu, vous, hélas ! le plus digne, Quelques jours de bonheur noble et délicieux ?
— Fou, qui compte par jours le bonheur sous les cieux ! Répondait lentement, René, l'àme blessée.
— Une heure, alors ? Une heure est bien vite passée. Mais c'est une heure enfin, heure de volupté,
De calme, de fraîcheur ou de félicité.
3o6 Chateaubriand.
Et René, se taisant, suivait, devant les portes, Le vol confus, le vol brisé des feuilles mortes.
— Tout enfant, à Combourg, votre étrange manoir, Au bois, près de l'étang, sur la grève, le soir, Lorsque, vous saluant déjà, la mer immense Déroulait pour vous seul sa plus douce romance?...
— Mon père m'aimait mal, ma mère m'aimait peu. Je n'avais que ma sœur, qui m'a préféré Dieu.
Ce sont des souvenirs maudits : je les renie.
— Non, c'était la rançon cruelle du génie. Plus tard, en découvrant tout un monde ignoré, Que Dieu semble avoir fait pour vous, à votre gré, Sous un dôme de fleurs, d'oiseaux et de lianes, Traversant les forêts, contemplant les savanes, — Vos domaines à vous, vos terres, Monseigneur
Du désert, — n'avez-vous pas connu le bonheur ? Comme une île de fleurs qui des flots bleus émerge, La nature s'offrait resplendissante et vierge...
— Ah ! la nature : alors j'en étais amoureux ! Elle n'a consolé jamais que les heureux.
— Ainsi, dans le désert, sous les larges étoiles,
En mer, lorsque la brise enflait vos blanches voiles. Auprès des Atalas, dont le beau front doré Se penchait aux genoux de leur maître adoré,
Chateaubriand. 307
Et qui sur votre cœur pressaient leurs seins fidèles...
— Je me fuyais moi-même et j'avais horreur d'elles ! Tout entier à ma tâche obscure, je marchais.
Ce n'était certes pas l'amour que je cherchais.
— Mais votre œuvre fut bonne, exquise, étincclante ! Relevant d'une main notre foi chancelante,
\'ous écriviez de l'autre un poème sacré
Que la France attendait d'un cœur désespéré.
Et deux fois précurseur, par un nouveau miracle,
Poète pour les uns, pour les autres, oracle,
Vous faisiez, ô sauveur d'un double honneur proscrit,
Mieux admirer Homère et mieux servir le Clirist.
Chantre immortel d'Eudore et de Cymodocée,
Vous devez- au bienfait divin de la pensée
Des heures de triomphe, et le bonheur est là.
— Des mots ! rien que des mots ! que tirer de cela r J'étouffe en ces châteaux de sordide fumée Qu'élève et que dissipe un vent de renommée.
Ce ne sont que combats, trahisons et regrets. Des lauriers ! mais qui sont grelîés sur des cyprès. J'ai connu la critique abjecte et l'ignorance, Et le rire maudit qui perd l'esprit de France ! Grand Dieu ! Mettre son cœur sur du papier noirci. Ridicule travail ! Dérisoire souci !
3o8 Chateiuihrîiiud.
— Hélas ! il fallait donc à l'ardeur de votre âme Le pouvoir et l'effort que le pouvoir réclame ;
Et votre volonté, dont le Ciel est l'appui,
Avait soif d'absorber les volontés d'autrui,
Et d'être l'âme unique animant tout un monde.
Vous avez réussi. Votre action féconde
Sur l'Espagne et la France et sur la chrétienté
A fait du grand poète un ministre écouté.
Vous avez combattu l'Empire né du crime ;
Vous avez assuré le trône légitime,
Puis, le trouvant trop lourd, vous l'avez rejeté
Au tombeau, plus bas même et de l'autre côté.
Et l'on s'est incliné devant vous. Votre gloire
Dans la chute imposait encore à la victoire,
Car elle a le prestige éternel. L'avenir
Saura ce qu'il vous doit et devra vous bénir
En trouvant tous vos pas imprimés dans sa voie.
— L'avenir, c'est le Sphinx dont nous sommes la proie C'est le monstre ignorant, cruel et paresseux.
Des plus illustres noms, il ne retient que ceux Qui par leur vanité le dispensent d'étude. Mesurons ses dédains à notre ingratitude ! Et peut-être, demain, vous entendez, demain, La faible humanité qui change de chemin.
Chateaubriand. 309
L'humanité de plus en plus civilisée,
Mais barbare et grossière au fond, fera risée
De tout culte et vivra sans beauté, sans essor.
Adorant les débris monnavés du veau d'or !
J'aurai donc travaillé pour elle. Quelle aubaine !
Quant au pouvoir, c'est le grand creux, la force vainc.
On ne commande pas, on obéit : à tous.
Aux rois, au peuple obscur, aux amis, aux jaloux,
Et l'on est un esclave envié sur sa route,
Enviant plus encor ! On est la clef de voûte
Qui, placée au sommet, supporte plus de poids.
Et cette oppression m'accablait autrefois.
Et j'en ai conservé, sans que rien le surmonte,
Un dégoût si poignant qu'il ressemble à la honte.
— Mais ces titres, ces croix et cette toison d'or. Ces insignes sans nombre et pareils au trésor De quelque cathédrale où règne votre culte ?
— Ces titres, j'en rougis, et cet honneur m'insulte. Les sauvages qui m'ont abrité, quand j"ai fui
Par le monde, au hasard, l'opiniâtre ennui.
Étaient dans leurs déserts plus prudents et plus sages.
Pour un grain de cristal rouge ou bleu, les sauvages
Ne donnaient que de l'or, des terres ou des peaux ;
Et nous, pour des hochets moins rares et moins beaux,
I o Chateaiihria nd.
N'ous vendons notre honneur et notre bonheur même...
— Bonheur, avez-vous dit. Vous v crovez î — Je Taime, Mais, hélas! j'y crois peu. M'empèchez-vous d'aimer
Le Dieu que ma raison me force à blasphémer ?
— Ainsi; pas un moment jusqu'à l'heure dernière, Pas une heure fleurie à l'odeur printamère
Dont le frais souvenir embaume chaque jour?...
— Pourtant, je me souviens ! C'était au Luxembourg En ce jardin qui tient au palais, un dimanche. Quelques enfants jouaient. Dans la poussière blanche Ils plongeaient à l'envi leurs petits doigts poudreux. Les mères les suivaient avec des yeux heureux.
Les feuilles frissonnaient sous la brise expirante.
Une chaude lueur, oblique et pénétrante,
-Mettait sur leurs cheveux un nimbe de gaîté.
C'était l'amour, c'était le soir, c'était l'été.
Les beaux enfants, vêtus de toilettes nouvelles.
Roses, joyeux, armés de râteaux et de pelles,
Jouaient, et jusqu'au fond de leur cœur étaient gais.
Moi, je les regardais de mes yeux fatigués,
De mes yeux — voyez-les — qui, jadis, pleins de flammes,
Ont vu trop de pays, trop de livres, trop d'àmes.
Devant moi, les petits, gravement, poursuivaient
Sur le sable (eux aussi !) l'ouvrage qu'ils rêvaient.
Chateaubriand. 311
Pas un sourire, pas un cri ; mais sur leur bouche, Sur leurs yeux que nulle ombre humaine n'eftarouche, Et sur leur joue en fleur, humide encor du ciel, Où tout baiser devient candide et maternel. Résidait, je l'ai vu, je crois le voir encore. Lui, le Dieu, l'Inconnu que l'univers adore, Le Bonheur! J'en voulus ma part : je m'absorbai Dans ce spectacle doux et court... Je retombai ! Je revenais à moi: chute que rien n'évite... Je n'ai jamais revu le bonheur dans la suite. Et voici que la fin approche. Il faut sombrer Tout entier dans l'abîme, et sans même espérer... Mais ne m'écoute pas, ô mon amie, et laisse Les paroles sans charme où se plaît la vieillesse En effleurant ton front, s'en aller à la mort, Comme la feuille morte au vent g-lacé du Xord.
L heure de mourir
A Madame Gossere^-Hiu-elin.
A quel lige doit-on mourir ? Il est une heure, Une heure culminante, un fugitif moment, Où le sage devrait refermer brusquement Le livre qui sourit ou le livre qui pleure. Et partir sans regret en plein enchantement.
Mais, hélas ! on se dit lâchement : ce Je veux vivre ! L'heure de bien mourir pourra souvent encor Tinter à mon oreille avec ses notes d'or. Patience ! Pourquoi ne pas finir le livre ? Pourquoi briser ainsi mon àme en son essor ! »
Et l'on vit. On veut tout épuiser, et tout change. On cherche en vain le chant jadis mélodieux. Le pur amour s'abaisse aux soupçons odieux;
U heure de mourir
L'aigle atteint dans le ciel expire dans la fange... Penser que vous pouviez mourir si radieux !
On vous aurait pleures : « Quoi ? si tôt ! C'est dommage. » Votre tombe aurait vu de sincères douleurs. On vous aurait offert à pleines mains les fleurs, Les fleurs du souvenir et les fleurs de l'hommage, Brillantes à la fois de rosée et de pleurs.
Oui, l'un devait mourir au berceau, doux et tendre : Sa mère en v songeant croirait avoir rêvé ; L'autre à vingt ans, l'épée au poing, le front levé ; L'autre à l'âge viril ; l'autre enfin doit attendre Qu'un siècle qu'il remplit se soit presque achevé.
Celle-ci doit passer comme la fleur nouvelle,
Cette autre au cœur de reine, aux regards éclatants,
Doit savourer l'orgueil de ses fiers quarante ans.
Plus d'une ne sera vraiment aimée et belle
Que sous de blancs cheveux, neige d'un vrai printemps.
Mais il faut la saisir, la minute opportune !
A peine si l'on tient ce qu'on tient dans sa main.
Sait-on ce qui menace au tournant du chemin?
314 U heure de mourir.
Connaît-on les retours cruels de la fortune ?
C'est un Dieu si moqueur que l'on nomme : Demain.
Lendemain de l'amour ! Lendemain du génie ! L'épine tout d'un coup se met à défleurir. Trop tard ! Xul désespoir ne peut nous secourir. Ah ! puissè-je échapper à cette ignominie D'être semblable aux morts et de ne pas mourir !
Se survivre ! Déclin d'un astre qui scintille, Vestige de beauté, fantôme d'amitié.
C'est mourir mille fois que mourir à moitié, Et le vieux Figaro, blanchi sous sa résille. Nous fait, par ses chansons, tressaillir de pitié.
La Poésie
Laisse-moi t'adorer toujours, ô Poésie, Toi seule es le seul bien, le trésor immortel, Toi seule en notre nuit, sous notre triste ciel Mets un ravon de jour doux comme l'ambroisie, Et fais, par la beauté d'une forme choisie, Au feu de l'Idéal, éclater le Réel.
C'est toi la noble amie et la consolatrice. Le prestige des mots souverain est en toi, Par toi nos doutes ont la douceur de la foi, Souple et fine, tu suis notre plus gai caprice, Il n'est pas de douleur que ta voix ne guérisse. Et tu donnes du charme à tout, même à l'effroi.
Suprême expression du cœur et du génie,
Art immatériel et pourtant radieux :
Au moment du combat, du deuil et des adieux.
3i6 La Poésie.
A l'heure de souffrance, à l'heure d'agonie,
On retrouve toujours ta douceur infinie,
Toi qui séduis la femme, et qui créas les Dieux.
Seule, pour tes faveurs, tu choisis le plus digne,
Et ta fière candeur jamais ne se résigne
A vivre sous un front abject, dans un cœur dur.
Car ce n'est point en vain qu'en un temps moins obscur,
Nos maîtres de la Grèce antique ont fait du C3^gne
Le plus parfait chanteur puisqu'il est le plus pur.
Table des Matières