‹ Poèmes et sylves, 1886-1896 [microform]Chapitre 28 sur 55 · OFFRANDE A L'AMOUR · texte numérisé non relu

OFFRANDE A L'AMOUR

Favorise mes chants, 6 Amour, donne-leur

De tromper, même un cœur prudent, par la langueur

Du doux désir. Afin que tout divers mué,

Que tout entier tu sois de ma verve rué :

(Apollon sur la lyre et Pan dans les pipeaux)

Entre dedans mon sein, courbé sous les faisceaux

De ces traits, artisans d'une charmante rag*e,

Dont tu blessais Procris et Didon de Cartilage.

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Elle a fini déjà, pour cette nuit, sa route, L'étoile qui d'aimer conseille. Hélas ! écoute, Ne me dis pas : Pourquoi ce fol amour? Jamais, Me renflammantle sang d'une coupable envie, L'arc ne sera tendu, ni encoches les traits.

Si la lumière, vois, de l'étoile a baissé,

Certes, c'est que le tiers des heures a passé.

Non, non, ne me dis pas : Pourquoi ce fol amour?

Jeune tige, pareille à ce noble palmier Que dans l'âpre Délos Ulysse vit un jour.

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Que ce soit en pleurant, enfin je l'ai connu

Ce désir innocent qui de toi m'est venu.

visage divin qui commandes l'amour,

Et qui ne souffres pas que l'Amour no us commande ;

illustre vertu ornée de jouvente,

Les doux rais de tes yeux me disent: Vois ton cœur,

La glace de ton cœur n'est pi us que souffle et pluie !

Les bléVauront mûri sous le Cancer ardent Et Bacchns renaîtra de la grappe foulée, Les Hyades viendront, et viendront à leur tour Les funestes frimas que sème le Borée.

L'eau s'égoutteà doux bruit, les prés sont éclatants, À présent sontles jours messagers du printemps ; Diane encor ne guide une meute hardie, Philomèle soupire au plus haut des forêts, L'arc flexible de Cypre ébranle de ses traits L'Ether, source de vie.

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Vénus, 6 déesse amante du berger Qui menait sur l'Ida son troupeau étranger, Que ton enfant cruel et pourtant adorable Détourne de mes yeux sa torche déplorable ; Que, reprenant pour moi son visage ancien, Grave et tel qu'il sortit du germe ouranien, D'un prestige décent mon faible cœur étonne ! Dorée, tes desseins je ne les pus tromper : Une dernière fois tu me viennes frapper, Je ne me flatte plus, je brûle pour Énone.

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Autrefois je tirais de mes flûtes légères Des fredons variés qui plaisaient aux bergères Et rendaient attentifs celui qui dans la mer Jette ses lourds filets et celui qui en l'air Dresse un piège invisible et ceux qui d'aiguillons Poussent parmi les champs les bœufs creuse-sillons. Priape môme, alors, sur le seuil d'un verger, En bois dur figuré, semblait m'encourager.

Ma flûte ne sait plus, hélas! me réjouir, Mon cœur est travaillé de crainte et de désir.

l46 POEMES ET SYLVES

Adieu, roseaux amis que savait pertuiser, Pour être les premiers, ma main ! Je veux creuser La tige du lotus ; s'il est vrai que sa fleur, En apaisant la faim, apaise la douleur Et fait à l'homme errant sur Neptune écumeux Oublier sa patrie et ses antiques Dieux :

Lorsque j*y soufflerai, avecque mon haleine Peut-être envolera ma peine .

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L'eau qui jaillit de ce double rocher Remplit ce long bassin d'une onde trépillaute ; Les frênes, les ormeaux, où viennent se percher Linottes et serins, Et pies et tarins, Lui font une voûte ondoyante Qui garde mieux qu'un toit De tuiles, lorsque ainsi Sirius pique droit.

l48 POÈMES ET STLVES

Viens goûter la fraîcheur de celte onde secrète,

chère Énone, jette Et tissus et bandeaux; ton esprit gracieux

Cache à mes yeux

De voiles plus épais

Tes corporels attraits.

Énone, vous fuyez! tourment, 6 douleur,

malheureuse flamme !

couverte pensé', trop perfide oiseleur

De mon âme 1

Sœur de Phébus charmante, Qui veilles sur les flots, je pleure et je lamente, Et je me suis meurtri avec mes propres traits. Qu'avais-je à m'enquérir d'Eros, fils de la terre ! Eros, fils de Vénus, me possède à jamais.

Guidant ta course solitaire, Lune, tu compatis à mon triste souci.

Lune, je le sais, non, tu n'as pas, vénale, A Pan barbu livré ta couche virginale, Mais les feux doux- amers te renflammant aussi Par les yeux d'un berger dans sa jeunesse tendre, Sur le mont carien tu as voulu descendre.

l50 POÈMES ET STLVES

De ta douce lueur, ô Phébé, favorise Ma plaintive chanson qu'emporte au loin la brise, Et fais que mes soupirs, de l'écho répétés, Elonnent la frayeur des antres redoutés.

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Fier printemps ravisseur, que tu m'as abusé, Et de quel faux semblant tu as mon cœur brisé! L'hirondelle à présent sur la mer s'est enfuie, Le cri de l'échassier nous ramène la pluie ; Le prudent laboureur qui songe à ses guérets De la cognée abat dans les tristes forêts L'yeuse qui répand à terre son feuillage.

Automne malheureux, que j'aime ton visage !

l5a POEMEft ET SYLVES

Énone, j'avais cru qu'en aimant ta beauté

Où l'âme avec le corps trouvent leur unité,

J'allais, m'affermissant et le cœur et l'esprit,

Monter jusqu'à cela qui jamais ne périt,

N'ayant été créé, qui n'est froidure ou feu,

Qui n'est beau quelque part et laid en autre lieu ;

Et me flattais encor d'une belle harmonie

Que j'eusse composé' du meilleur et du pire,

Ainsi que le chanteur que chérit Polymnie,

En accordant le grave avec l'aigu, retire

Un son bien élevé sur les nerfs de sa lyre.

Mais mon courage, hélas ! se pâmant comme mort,

M'enseigna que le trait qui m'avait fait amant

Ne fut pas de cet arc que courbe sans effort

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La Vénus qui naquit du mâle seulement,

Mais que j'avais souffert cette Vénus dernière

Qui a le cœur couard, né' d'une faible mère.

Et pourtant, ce mauvais garçon, chasseur habile,

Qui charge son carquois de sagette subtile,

Qui secoue en riant sa torche, pour un jour,

Qui ne pose jamais que sur de tendres fleurs,

C'est sur un teint charmant qu'il essuie les pleurs,

Et c'est encore un Dieu, Énone, cet Amour.

Mais, laisse, les oiseaux du printemps sont partis,

Et je vois les rayons du soleil amortis.

Énone, ma douleur, harmonieux visage,

Superbe humilité, doux-honnête langage,

Hier me remirant dans cet étang glacé

Qui au bout du jardin se couvre de feuillage,

Sur ma face je vis que les jours ont passé.

SYLVES

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