‹ Poèmes et sylves, 1886-1896 [microform]Chapitre 50 sur 55 · ASTRE BRILLANT · texte numérisé non relu

ASTRE BRILLANT

Astre brillant, Phébé aux ailes étendues,

flamme de la nuit qui croîs et diminues,

Favorise la route et les sombres forêts

Où mon ami errant porte ses pas discrets I

Dans la grotte au vain bruit dont l'entrée est tout lierre,

Sur la roche pointue aux chèvres familière.

Sur le lac, sur l'étang, sur leurs tranquilles eaux,

Sur leurs bords émaillés où plaignent les roseaux,

Dans le cristal rompu des ruisselets obliques, Il aime à voir trembler tes feux mélancoliques,

L'injustice, la mort ne dépitent les sages ;

Aux jeux de la raison le mal le plus amer

N'est qu'une faible brise à travers les cordages

De la nef balancée au milieu de la mer.

Et mon ami sait bien que le vert ne couronne

La ramée toujours, mais ni toujours l'automne ;

Que c'est des jours heureux qu'il faut se souvenir,

Que même le malheur, comme humain, doit mourir.

Or le dessein plus fier, la plus docte pensée,

A la quenouille où est la Parque embesognée

Se prennent comme mouche aux toiles d'araignée !

hélas ! qui pourra que les étés arides

Ne viennent aux jardins sécher les fleurs rapides,

Que le funeste hiver, son haleine poussant,

Ne fasse du soleil un éclat languissant ;

Que sous le tendre myrte à la rose mêlé

ERIPHYLK ET STLVES NOUVELLE» 221

L'agréable plaisir n'aille d'un pas ailé,

Ou que le temps aussi, d'un vol plus prompt encore,

Sur nos têtes ne passe et ne les décolore I

Phébé, 6 Cynthia, dès sa saison première, Mon ami fut épris de ta belle lumière ; Dans leur cercle observant tes visages divers, Sous ta douce influence il composait ses vers. Par dessus Nise, Eryx, Scyre et la sablonneuse Iolcos, le Tmolus et la grande Epidaure, Et la verte Cydon, sa piété honore Ce rocher de Latmos où tu fus amoureuse.

Puisque douleur le point et l'ennui de tristesse, Ne l'abandonne pas, toi sa chère déesse, Allège son souci, que dans son âme passe Cette éclatante paix qui règne sur ta face !

Alors ses chalumeaux, en leurs rustiques sons, Hardis surmonteront les antiques chansons Des cithares et luths, des poètes et pères

Qui les yeux ravissaient des monstres et cerbères ; Car de ton frère archer la prophétique rage Qui agite les rains du pénèan feuillage, Jamais enfant mortel ne la porta si forte Gomme mon ami doux dedans son cœur la porte.

ÉlUPHYLE ET SYLVES NOUVELLES 223

A MAURICE DU PLESSYS

Une même fureur n'agite tout poète, Combien qui sont faconds ont la bouche muette! La plupart sont chétifs et rampent bassement Aux arbrisseaux pareils; quelques-uns seulement, De naturel bien né, sans ruses et sans peine, Passent incontinent cette commune voix :

Tel un chêne élevé qui par-dessus le bois Elance dans l'azur sa cime aérienne.

Ami cher, si le dieu qui confond l'ignorance, Phébus qui m'a nourri dès la première enfance,

M'a bien prophétisé que c'est du labeur tien

Que Permesse courra sur les françaises rives,

Et si tu es toujours amoureux du lien

Que forme le laurier avec ses tresses vives,

La sainte Poésie, et de jour et de nuit,

Soit en toi comme un feu qui dans un chaume bruit.

De l'aveugle qui dit le courage homicide

De ce divin guerrier, fils de la Néréide,

Du vieillard de Téos et du thébain Pindare,

De ce magicien que Mantoue a vu naître,

De ce Toscan pensif qui au fond du Tartare

Suivit encor vivant la trace de son maître,

De Ronsard qui Vendôme et la France décore,

De ce Sophocle, honneur de la Ferté-Milon,

De celui, bien appris, qui dedans la Champagne

Tira Pinde, Dodone et le sacré vallon,

Et du charmant Ghénier dont deux fois je m'honore :

Nouveau Mercure, ayant pour ta verge brillante .

Un plcctre harmonieux, assemble et guide encore

Les substances qui sont sur la Lyre volantes.

Page 1