‹ Poèmes ironiquesChapitre 35 sur 79 · PAGANISME · texte numérisé non relu

PAGANISME

Dans le boudoir satin de la villa déserte Fume le brun café, sur la table couverte De journaux dépliés, mais peu lus. Aujourd'hui, Tristan se sent au bout de son mortel ennui.

Quand partit Sylvia, celle qu'il aime encore, —

Un mois en ça, — Tristan fit seller dès l'aurore

Son cheval favori, partit à fond de train,

Fou de rage, humant dans l'horizon serein

Tous les ceins fortunés empreints de leur passage;

Et, huit jours, il revint à ce pèlerinage.

Puis, lassé, se coucha « pour mourir », disait-il.

On était au départ du gai Printemps-Avril;

Mai venait, apportant les roses immortelles,

La sève du soleil, l'essor des bagatelles,

Le ronron amoureux des chats et des pigeons,

Et l'ennui d'être seul dans les mornes donjons.

Oh ! le cénobitisme après les mois d'ivresses ! Les draps tellement froids au désert des caresses, L'insomnie ! Oh ! le livre incompris et laissant Filtrer dans ses feuillets le spasme alourdissant - L'oreiller devenant confidentiel ! — L'ombre Secouant le château des rêves en décombre, Sous les rideaux hantés de succubes obscurs ! Dieu I l'adoré fantôme errant le long des murs î

Il n*y pouvait tenir longtemps : il n'y tint guère ; Mais, parce qu'il pleurait, il prit la bonne cbère Pour consolation, et but — ceux que le trac Du suicide émeut, glissent vers l'armagnac. — Lui, sportsman très peu fait aux choses sédentaires, Moisissait, maugréant contre les monastères ; Haut en couleur et fort, il avait des besoins ; Le sang trop globuleux le gênait dans les coins ; L'oreille bourdonnait, le cou gonflait : le mâle Renaissait en ce corps taillé pour le grand râle.

Aimait-il Sylvia toujours? il ne savait ;

Mais quelque chose, en lui, d'indomptable couvait.

Or, ce matin-là même, il avait reçu lettre :

« Oui ! qu'elle avait changé de voiture et de maître.

JOUR DE PLUIE fia

« Qu'il pouvait se fouiller, et que c'était fini, « Que sa perruche verte avait un autx-e nid ; (( Et patati et tralala... que l'autre année « A l'exil de Paris il l'avait condamnée, (^ Elle, la Sylvia, lui, Tristan ! qu'il l'avait « Provincialisée, et qu'alors ?

— «Bast! dit-il froidement, elle e>t vraiment stupide. » Mais, très loin de Paris — onze heures de rapide ! — Il songeait : « Je ferai mon sac demain matin » . ; — Il voulut déjeuner dans le boudoir satin. Ce fut Jack qui servit, Jack, le groom à tout faire.

Tristan se réjouit dans la chaude atmosphère Du retire, musqué des senteurs d'autrefois. Il s'était fait servir des choses aux anchois, Des épices, du vin endiableur. Imprudence ! Tout cela lui mettait cervelle et cœur en danse.

Son cigare faisait un nuoge mouvant; Il voyait, au travers, le groom Jack desservant, Cambrant femellement son corps sous la livrée, Les yeux cernés de bleu, la narine attirée,

POÈMES [RONIQUES

Mobile, vers l'odeur des parfums bienvenus, La lèvre en fleur et prête aux baisers inconnus ; Le vice qui s'ignore et se cherche; et la grâce D'un fuyant soprano que la mue entrelace. Tristan, le poursuivant en son rêve éveillé, De griserie et de cigares embrouillé.

Très machinalement songeait. —

0 nos vieux maîtres !

Fils des traditions poétiques ! ô prêtres Des cultes disparus, docteurs gréco-romains. Vous qui nous avez mis tant de livres aux mains. Pourquoi n'aurions-nous pas des èglogues dans l'âme, Un incompréhensible antique épithalame ?

Alcibiade et Socrate ? et Pétrone ? et Néron ?

Le groom Jack, les cheveux bien plaqués sur le front, Passait et retournait. —

Jeune Bacchus -du Louvre, Dont la lèvre de marbre énigmatique s'ouvre, Ephebe languissant et fier de ta beauté ! 0 Mercure indécis ! Ganymède emporté !

Vous tous, peuple d'albâtre, ô dieux hermaphrodites, Répétez donc tout haut ce que tout bas vous dites 1

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