A LA DAME DE DESIR
Dis-moi, te souvient-il des refrains du passé?
Un son évanoui que le temps a glacé,
Et qui s'éveille et vous entraîne sur sa piste
Vers les jours disparus? — Qu'il soit joyeux ou Iriste,
Il n'importe : parfois un chant pieux et doux
Rappelle un soir oii Ton a ri comme des fous,
Tandis qu'une chanson effroyablement gaie
Serre le cœur d'un souvenir, de douleur vraie ;
A certains airs moulus par l'orgue dans ma cour
Répondent des pensers de tristesse ou d'amour :
Et le violon parle, et le piano pense...
Or — c'est d'hier — j'étais morose : un mois d'absence ! — Depuis tout un grand mois tu me tenais rigueur, Et pour me mettre un peu de gaieté daur- le cœur Je m'en étais allé chez des amis bizarres, Peintres, musiciens, poètes et guitares. — On but, puis Ton soupa, puis on rebut encor. — Surgirent les chansons, langoureuses d'abord, Puis joyeuses, et puis folles et bacchanales,
Avec le crescendo fervent des saturnales ; tnfin pour couronner diaboliquement L'ironique sabbat, un mauvais garnement Chanta Dies irge, De Profundis : la messe...
Je me sentais très seul au sein de cette ivresse.
Puis vint un pianiste égrener la chanson D'une valse nocturne à funèbre façon.
Pendant qu'un punch féroce illuminait les têtes Dans le verdissement pâle des silhouettes, Et déchirait la nuit de ses langues de feu, Le musicien noir se plongeait dans le bleu. Personne n'y prenait garde — la causerie Étant vive — mais moi j'en eus l'àmc marrie. Cela s'intitulait Valse sous les Cyprès. — Quel rêve d'inouï! Des feux follets, auprès Des tombeaux, gambillaient en notes cristallines, Frappant d'un pied léger les touches ivoirines, Presto! — Pendant ce temps, de lugubres accords, Avec une lourdeur de pas de croque-morts, Ascendaient le clavier du fond des basses cordes Où rugit le contre-ut, roi de bruyantes hordes ; Et dans le tournoiement de leur rhythme d'enfer Ils montaient pour saisir ces papillons de l'air. Les sylphes qui fuyaient vers la Voix ancjélique.
A LA DAME DE DÉSIR \',u
0 chanson des cyprès I chanson mélancolique!
Il semble que ce doux bémol soit un rayon
De Lune éperdûment tombé sur le sillon
Que creuse un entre-deux de tombes — en la terre
D'un vieux Campo-Santo lugubre et solitaire.
Toi ! la Vivante! Eh bien, je ne sais trop comment,
En écoutant cet air morne d'enterrement,
Ton souvenir m'est revenu, ma douce amie.
Grâce aux hasards du punch, sur ce flot d'harmonie
Gomme un alcyon blanc un nom a gazouillé :
Le tien! — Et j'écoutais, rêvant tout éveillé.
Je ne voyais plus rien, ni les fleurs, ni les vases.
Brusquement le salon s'était rempli d'extases :
La musique et l'alcool m'avaient hrillucinc.
Et je te revis, toi, ma moderne Phryné,
Sous les noirscyprès, seule etvalsant près des tombe*.
Tu valsais! et tes pieds plus blancs que les colombes
Faisaient jaillir du sol l'essaim des feux follets
Dont le? langues de feu mordaient tes bracelets.
Et puis tout s'effaça, la valse étant finie,
Sans que j'eusse compris pourquoi, ma noble amie,
Toi si naissante encor ! il me pouvait venir
A propos de cyprès ton vivant souvenir.