‹ Poèmes ironiquesChapitre 67 sur 79 · LA BIBLE DE MÉPHISTO · texte numérisé non relu

LA BIBLE DE MÉPHISTO

Un soir, je compulsai? les livres de cabale,

Où, comme un cheval fou, l'esprit humain s'emhallo

Dans l'ornière et sur les cailloux de l'infini :

Le vieux Platon avec son idéal béni,

Kant, sa critique d'or, Spinosa, ses facettes,

Monsieur Victor Cousin, ses petites recettes,

Bonald, le Rêve en Dieu, Comte, le positif,

Darwin, la Lutte et le Principe sélectif,

Biichner, Force et Matière, Alian-Kardec, les gnomes,.

Monades, entités, cellules et fantômes,

Tous ! sans pouvoir forcer jusqu'au bout le chemin,

Qui mène à la croyance; et, le front dans la main,

Sur ces livres ouverts je m'accoudais morose.

Ne sachant que penser de l'homme et de la chose.

Moins avancé, moins fort, moins sûr qu'auparavant.

Une lampe éclairait ce spectacle émouvant.

Tout à coup j'aperçois, dans mon armoire à glace, Une ombre ; elle grandit, se dessine et se masse :

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Méphisto m'apparaît. Non pas le Méphisto Des opéras, avec l'épée et, le manleau, L'escarcelle, la loque à plume, la guitare, Non ; mais un Méphisto moderne à barbe rare A l'Henri III, le nez busqué, les yeux cernés, Les cheveux sur le front par plaques ramenés, Sous le haie et la bile une joue un peu sèche, La bouche comme la pointe d'un fer de flèche. Chapeau de haute forme, et veston bleu collant, Le col anglais, cravate, et bout de gilet blanc, Le pantalon très court, anciens bijoux, mais certe Un monocle vissé dans l'œil. D'un pied alerte 11 s'avança vers moi, posa ses doigts gantés Sur le bord de la table, et me dit : Écoutez I Alors je constatai que ce roi de l'abîme, Au lieu de soufre avait une senteur sublime De femme, de londrès, de musc évaporé, Un charme ! et que de plus il était décoré.

Lors il dit :

« Je suis las de voir que l'on me nîo, Qu'on méconnaisse encor l'esprit de l'Ironie, (Jue", suivant sa raison, lampion incertain, L'humanité stupide ignore son destin,

Que tous, pape? ou rois, curés, bourgeois, bohôn^cs,

Vous Juchiez vos savants à travers les systèmes,

Comme des chiens sans nez à la chasse du vrai,

Course folle I Et j'ai dit : Je me révélerai !

Toi, mon fds, dont la tête est façonnée au doule,

Pour répéter au loin mes paroles, écoute.

Moi, Méphistophélès, la Force non le Droit,

Dès le commencement des choses je fus Roi î

Je fus le grand seigneur de Tétendue immense,

Et le chaos était mon œuvre de démence.

Très ironiquement je me jouais ainsi.

Laissant les mouvements aveugles, sans merci,

Rouler, comme une pâte au fond du pétrin-goufiiv,

L'iode, la fluor, le phosphore, le soufre,

Les gaz lourds, les vapeurs, les fusibles métaux;

Je voyais s'épuiser en des combats brutaux,

Poitrail contre poitrail, et torses contre torses,

Le sauvage troupeau des primitives forces.

Ça ne servait à rien déraisonnablement,

Mais je pus m'amuser dix siècles : un moment. —

One veux-tu ? Je sortais d'une éternité noire

Où comme un peuple heureux je n'avais pas d'histoii e î

Mais la Force s'ennuie en face du Chaos ;

Or donc je m'ennuyais à flotter sur les eaux.

Il faisait nuit. Je pris du gaz frais, du phosphore.

De l'or en fusion, et j'allumai l'aurore.

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Puis, dans l'espace ouvert du premier des matins, Je lançai mille blocs en tourbillons lointains ; Des soleils s'enroulaient sur eux-mêmes, des terres En un mouvement doujjle entraînaient leurs cratères... Corps de ballet bizarre en un ciel d'opéra — Et j'inventai la valse avant monsieur Métra. Pour brocher sur le tout, j'ajoutai des tas d'astres, Et les méridiens qui règlent vos cadastres. Les constellations à forme d'animaux, Les comètes vaguant en des coins anormaux- Pour porter la terreur, et la Lune fantasque Parmi ce carnaval élargissant son masque ; Lors je fis, souriant, tourner en sens divers,

Autour de l'humble Terre, un millier d'Univers

— Si, depuis trois cents ans, la loi renouvelée

A tout changé, c'est sur l'avis de Galilée,

Railleur de mes amis qui s'est évertué

A rendre fort amer le sort de Josué. —

Mais revenons. J'étais trop seul devant mon œuvre.

Alors j'inventai tout : l'hyène, la couleuvre,

Le tigre, le chacal, la teigne, le vautour,

La pieuvre, le cochon et la trichine autour

Et les chiens enragés, et la fille ambiguë,

La nicotine, et l'arsenic et la ciguë.

Les sels de cuivre, et tel ou tel autre poison,

Qui n'empoisonne plus sans rime ni raison ;

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