‹ Poèmes ironiquesChapitre 68 sur 79 · JU · texte numérisé non relu

JU

La maladie et le médecin, le parjure, Le vol, l'assassinat et la littérature, Et trois cents millions encor d^et cœtera. — Puis l'Homme — m'écriant : C'est là qu'il luttera I L'Homme, cette substance en cervelle infinie, Capable de saisir et d'aimer l'Ironie ! L'Homme, posé devant mon chef-d'œuvre de fou, Avec trente-deux dents pour se rire de tout ! J'espérais voir ce preux, puissant en la bataille,. Porter un cerveau grand sur sa petite taille ; D'ailleurs, je lui laissais comme baume divin. Pour jouir : le soleil, les femmes et le vinl

Pffe! je vis, malgré ma suprême indifTérence, Qu' à moins que Ton soit Roi, l'Ironie est souffrance, Que l'Amour, et la Haine, et les Ambitions, Peuplaient ces cœurs mesquins de malédictions ; Qu'ils tremblaient— riez-en! — devant l'occident rouge, Devant la lune pâle ou ma foudre qui bouge ; Que la mort, ce repos du Rire, les clouait Dans la pauvre stupeur d'un immortel souhait; Je n'étais qu'un bourreau, la raillerie un glaive, Et ces faibles voulaient s'évader dans le rêve. Alors, pour les distraire avec un nouveau jeu, Comme je suis bon Diable au fond, je créai Dieu. »

LA BITiLE DE MÉPHISTO 175

Méphisto me sembla grandir, droit sur un sorle, Avec sa barbe en pointe, et l'éclair du monocle, Avec je ne sais quoi de triste et de badin, Malgré l'aspect suprême, et ganté de dédain.

« Dieu, reprit-il, ce Dieu, ma frêle créature,

Qui sortait de mes mains au sceau de ma facture,

Chef-d'œuvre éblouissant d'ironique bonté

En dehors du réel de l'âpre vérité,

Leur devint un refuge, à ces humaines bêtes:

Aux femmes, aux enfants, aux boiteux, aux poêle?,

A tout le ramassis des eunuques, des vieux.

Aux zoïles perdus dans un songe envieux,

Aux vaincus machinant d'impossibles revanches.

Aux ignares bergers, guetteurs d'étoiles blanches.

Ils firent son portrait grotesque, en bois d'abord,

Puis fétiches en cuivre et fétiches en or.

Des Baals de granit, des Jupiters de marbre !

Ils en mirent partout, dans le fleuve, sur l'arbre;

Le besoin de prier, de croire, d'espérer,

Les fit d'idolâtrie abjecte s'enivrer.

Quelques forts résistaient en me gardant leur culte

Ironique; mais sous la menace et l'insulte

Des faibles devenus, étant foule, les forts,

Ils donnèrent au dieu leur esprit et leurs corps;

Et lui, leur prometlant paradis et merveilles, Bouchant d'erreur leurs yeux, et de bruit leurs oreilles, Grandissait ! De Baal il devint Jéhovah. Et, comme un rebellé toujours plus haut s'en va, Lorsqu'il fut devenu lui seul dieu, lui seul maître, Il fit courir le bruit par la bouche du prêtre. Qu'il m'avait enchauié, moi, l'Ironique, au fond D'une géhenne, en son Enfer, sous triple gond ! Noir menteur! J'aurais pu, si je n'étais bon diable, D'un soufflet de mon gant renverser sur la tal)le Toi, tes temples et tes édens faits de carton.

Bast! ceci me parut plaisant et de bon ton

De me laisser un peu, dans ma force hautaine,

Clouer aux piloris et mettre en quarantaine.

Je riais dans l'espace éternel et joyeux.

Près de chaos naissants qui flottaient sous mes yeux,

Baillant les airs confits de tous ces bons apôtres. —

C'était une ironie à joindre à beaucoup d'autres. —

Mais en songeant un jour que de libres esprits Combattaient pour ma cause, et scellaient leurs écrits Du sang très précieux qui leur coulait aux veines, Je sortis" de mon calme et des hauteurs sereines, Et je choisis Paris, ville du gay sçavoir Et du rire éclatant, pour me montrer et voir.

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