‹ PoëmesChapitre 6 sur 15 · M O M EN · texte numérisé non relu

M O M EN

Des pointes d'ombre persistent Attachées aux encoignures, On dirait des découpures D'une nuit encor plus vraie Que la lampe a oubliées.

Je sais que le jardin vit Par plus de détails, ce soir, Qu'en l'oppression de la chambre.

Sur l'étang ridé au vent, La lune allongée s'ébroue Comme un peuplier d'argent.

Minuit. La mesure est pleine.

L'horloge rend compte Au temps de toutes les heures

Qu'on lui a confiées.

L'horloge sonne et fait sa caisse.

La nuit referme ses portes, Et tous les clochers

Relèvent, au loin, les distances.

J'écoute mon cœur

Battre au centre de ma chair.

Le petit kiosque est rond,

Il est allumé Par le milieu, et la nuit

D'autour colle aux vitres Comme une noirceur de suie.

Et j'écris dans le kiosque,

Lanterne géante Qui aurait beaucoup fumé.

— Parqué en mon rêve, Je suis bordé de silence.

Ainsi que des notes noires Dans une portée,

Les oiseaux sont immobiles Sur les fils de la

Clôture, au bout de l'allée.

Ma voix les a fait fuir.

Qu'importe l'essor, Leur chanson était trop gaie.

Pour toute la peine Dont se gonflait mon poëme.

La poussière est sur la route

Une cendre chaude Où ma marche s'enregistre.

— Au pied des grands arbres, L'ombre est endormie en rond. t

MOMENTS

Le soleil chauffe la plaine, L'air chante, là-haut,

Dans les fils télégraphiques.

— Comme une eau qui

L'air chante sous le soleil.

Les pas que je fais en plus,

Ceux hors de moi-même,

Depuis la forme du banc, i — La forme allongée

Du banc vert sous les lilas.

Et sous les chocs de mes pas, Dans l'allée du parc,

Je me désarticulai,

Pareil à la caisse ^

Qu'on fait rouler sur ses angles.

J'avais perdu mes limites, Fondu que j'étais

Avec l'épaisseur de l'ombre.

— Comme c'est pareil,

Ouvrir ou fermer les yeux.

Mais le couloir s'alluma.

Ma chair oubliée Se crispa, soudain touchée.

— Une aiguille claire, Un rayon par la serrure.

Le vieux piano garde enclos, J Comme une momie,

L'accent de ton cœur brisé.

— O la chanson triste

Dont s'est habituée ma peine.

Triste chanson obstinée

A tous les refrains De mes plus profondes joies, ► — Momie éternelle

Que tu as scellée en moi.

Je voudrais être passeur;

Aller droit ma vie, Sans jamais plus de dérive,

Soumis à la force Egale de mes deux bras.

Je voudrais être passeur;

Ne plus fuir la vie Mais l'accepter franchement,

Comme on donne aux rames La chaleureuse poignée de mains.

La lampe casquée Pose un rond sur Técritoire.

— Une assiette blanche.

Et j'attends l'aurore Du premier jour de sa mort.

Déjà ! Se peut-il ?

L'aube éveille les coqs, Et tous les coqs, à leur tour, Réveillent le bedeau.

L'aube prend la lampe.

Au pavé des pas pressés,

— La première messe.

Du milieu de la rivière,

Les bras du passeur

Firent remuer, au loin, des arbres.

— Je vis ta maison

Toute blanche sur la côte.

On l'aurait cru chaste alors,

Tant son toit de chaume

Bien peigné; et puis, les stores, Des paupières baissées

Sur les fenêtres de face.

Le phare, comme un moulin, * Dont tournent les ailes

Lumineuses dans la nuit,

Broyait, en mon cœur, *

Un grand désir effondré.

MOMENT

Las d'attente prolongée,

Sans plus rien d'espoir,

J'ai regagné la falaise.

■ — Je revis la mer,

D'autres phares sabrer l'ombre.

Le soir pense dans son ombre # Comme des yeux clos,

Des pensées tristes lui naissent Comme des hiboux.

— J'avoue la nuit et l'attente.

Premier quartier de la lune, Son disque d'argent

Que vient de planter au ciel, Soudain réveillé,

Le beau discobole antique.

Pour endormir mon chagrin, Je me dis des contes.

Un jour, un pauvre bossu, Pour cacher sa bosse,

Portait un sac sur son dos.

Le petit gars braille encore !

Dieu ! te tairas-tu ?

Le bromure est éventé.

— Les vieux chagrins braillent A réveiller les voisins.

Le retour de L'enfant prodigue

LE RETOUR DE L' ENFANT PRODIGUE

Au docteur René Pacaud

Ouvrez cette porte où je pleure.

La nuit s'infiltre dans mon âme Où vient de s'éteindre l'espoir, Et tant ressemble au vent ma plainte Que les chiens n'ont pas aboyé.

Ouvrez-moi la porte, et me faites

Une aumône de la clarté

Où gît le bonheur sous vos lampes.

LE RETOUR DE

Partout» j'ai cherché l'Introuvable.

Sur des routes que trop de pas Ont broyées jadis en poussière.

Dans une auberge où le vin rouge Rappelait d'innombrables crimes, Et sur les balcons du dressoir, Les assiettes, la face pâle Des vagabonds illuminés Tombés là au bout de leur rêve.

A l'aurore, quand les montagnes Se couvrent d'un châle de brume.

L'ENFANT PRODIGUE

Au carrefour d'un vieux village Sans amour, par un soir obscur, Et le cœur qu'on avait cru mort Surpris par un retour de flamme,

Un jour, au bout d'une jetée, Après un départ, quand sont tièdes Encor lès anneaux de l'étreinte Des câbles, et que se referme, Sur l'affreux vide d'elle-même, Une main cherchant à saisir La forme enfuie d'une autre main,

Un jour, au bout d'une jetée . . ♦

LE RETOUR DE

Partout, j'ai cherché l'Introuvable.

Dans les grincements des express Où les silences des arrêts S'emplissent des noms des stations.

Dans une plaine où des étangs S'ouvraient au ciel tels des yeux clairs.

Dans les livres qui sont des blancs Laissés en marge de la vie, Où des auditeurs ont inscrit, De la conférence des choses, De confuses annotations Prises comme à la dérobée.

L'ENFANT PRODIGUE

Devant ceux qui me dévisagent,

Et ceux qui me vouent de la haine,

Et dans la raison devinée

De la haine dont ils m'accablent.

Je ne savais plus, du pays,

Mériter une paix échue

Des choses simples et bien sues.

Trop de fumées ont enseigné Au port le chemin de l'azur, Et l'eau trépignait d'impatience Contre les portes des écluses.

LE RETOUR DE

Ouvrez cette porte où je pleure.

La nuit s'infiltre dans mon âme Où vient de s'éteindre l'espoir, Et tant ressemble au vent ma plainte Que les chiens n'ont pas aboyé.

Ouvrez-moi la porte, et me faites

Une aumône de la clarté

Où gît le bonheur sous vos lampes.

L'ENFANT PRODIGUE

Ce n'est pas le cœur qui manque, Ni le désir rassasié, Mais la route qu'on étire Qui fait défaut tout à coup.

LE RETOUR DE

Elle tient à nous depuis Les premiers pas du départ, Notre marche la déroule Derrière nous sans relâche.

Mais quand finit l'amplitude, Elle se raidit soudain Comme un fil de cerf- volant, Et qui rappelle à la terre L'incontrôlable ascension, L'immense besoin d'azur.

Ce n'est pas le cœur qui manque, Ni le désir rassasié; Mais c'est la route par quoi Mon âme tient au passé.

L'ENFANT PRODIGUE

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Les heures s'égrennent sans cesse De l'immobilité du temps, Et dans le sablier, la chute, Sans fin, recommence toujours De mes espoirs pulvérisés.

LE RETOUR DE

Alourdie des douleurs humaines, L'heure s'écroule avec le sable Et s'entasse dans un passé Qu'il faudra de nouveau revivre.

L'avenir n'est rien qu'un retour Perpétuel sur soi-même, La vie qu'on reprend à l'inverse, Un passé toujours ressassé Comme un sablier qu'on retourne.

Au fond de tous les cœurs s'entasse, Alourdi des douleurs humaines, Un passé qu'il faudra revivre.

L'ENFANT PRODIGUE

Merveilleux prélude ébloui Dans ces beaux matins sûrs d'eux-mêmes, Quand persiste encore dans l'âme L'illusion des joies accessibles.

LE RETOUR DE

Tout le meilleur de l'avenir

Se livrait alors sans défense,

Et l'aube qu'assiégeait l'orage

Etait trop pur pour croire à l'ombre.

Les chemins enseignaient l'espoir, Et je ne voulais rien savoir Que cet environnement cher De mes rêves tronquant l'espace.

Mes pas marquaient, dans la poussière, Une implacable décision Dont personne aurait pu dire Qu'ils ignoraient tout de la vie.

L'ENFANT PRODIGUE

Qui donc aurait pu dire alors Qu'une si glorieuse démarche Apprenait la vie sur la pente Douloureuse d'un Golgotha ?

Et qu'en un retour repenti,

Ce pèlerin de la conquête

Ne serait plus qu'un vagabond

Cherchant ses traces dans le vent.

LE RETOUR DE

Et pourtant . . .

Que serais-je devenu Desserti de ton amour . . *

L'ENFANT PRODIGUE

La breloque, dont s'éteint, Au souvenir, le vestige Qu'elle avivait du passé, Ne vaut que son pesant d'or, Au plateau de la balance.

Et pour t'avoir tant aimé, Enchâssé dans ton étreinte, Ce cœur, que tu désavouais, N'allait pas se rajeunir De l'or dont il était usé.

LE RETOUR DE

Comme tout cela est court, Quand je le vois par la fin.

Je ne me souviens pas D'avoir été vagabond, Et je n'en crois pas la route, Et le vœu que je lui fis.

L' ENFANT PRODIGUE

Comment puis-je recenser, Sans plus rien que ma mémoire, Des passés qui s'interceptent:

Un passé rapetissé Dans ma mémoire lasse.

Je suis stable, maintenant, Circonscrit dans un exergue Qu'est ce grand mur tout autour De la maison du retour.

Que m'importe l'horizon, Et qu'il recule toujours Devant celui qui s'y voue.

LE RETOUR DE

Maintenant que je demeure, La distance la plus grande C'est ce que mon œil mesure.

L'ENFANT PRODIGUE

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