‹ PoëmesChapitre 1 sur 26 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

E. DKNTII, LIBRAIUE-ÉDITEIIR

15, rALAlS-ROTAI., GALERIE VITUKE,

TKE NEW YORK PUBLIC LîBRARY

AfeTOR, LENOX. AND

TILDEN FOUNDATTONS

Il est d'usage, parmi les poètes, de répondre à l'indifférence toujours croissante du- public pour les vers par une préface sur les destinées de la Poésie. On y déclare en général que la Poésie est immortelle, et que ceux qui diraient le contraire blasphémeraient l'esprit humain. Et le public répond : La Poésie est morte; ce n'est ni votre faute ni la mienne, mais il n'y a rien d'implacable comme un fait accompli. L'Architecture est bien morte jpourquoi la Poésie ne mourrait-elle pas?

Il y a des lois similaires dans le monde phy^ sique et dans le monde intellecUiel : les fonctions

se spécialisent par le développeinent des pennes individuels comme par la transformation des espèces primordiales ; les langues connnencent pai* la l'orme synthétique et finissent par la forme analytique. La Poésie, art complexe, doit aussi se résoudre en deux éléments spéciaux et distincts : la nmsique et la parole. Quand toute voix humaine était une harmonie, toute idée naissait sous une forme cadencée ; puis la prosodie et l'accentuation disparaissent successivement des langues, el, peu à peu, la pensée rejette lerhythme même connue une entrave.

(]e n'est pas qu'il ne reste des poètes, mais tanl pis pour ces natures déclassées : il faut savoir naître en temps opportun. Les hommes des âges héroïques ne seraient bons, aujourd'hui, qu'à lutter dans les foires, et le paladin Roland passerait en cour d'assises s'il s'avisait d'arracher des têtes de paysans comme des oignons. Quant aux poètes, ils ressemblent à des matelots qui, au lieu de s'occuper de la manœuvre, chanteraient des sonnets aux étoiles ; c'est pourquoi la société leur marche sur le corps, et elle a raison.

Pourtant la Poésie, jadis reine du monde inlollectuel, se fait aussi humble que possible pour conserver une petite place au soleil ; elle renonce h conduire les peuples qui ne Técoutent plus, elle s'adresse aux individus et devient personnelle. Que me font tes passions et tes rêves? répond le public, mes intérêts m'occupent bien davantage. Que ne vis-tu de ma vie? Parle-moi d'industrie et de science, peut-être t'écouterai-je. Et la Poésie se fait didactique ; mais le moindre traité de physique est plus savant qu'un volume de tirades. Je sais qu'il est de hautes régions oiî la philosophie, la poésie et la science se confondent, et la théorie des nébuleuses, la statique chimique des êtres organisés, offriraient des tableaux à Lucrèce. Mais la science moderne a-t-elle trouvé des lois assex simples et assez générales pour emprunter la voix d'Empédocle ou de Parménide?

Parfois la Poésie veut entrer dans la politique et s'inspirer d'événements contemporains; elle s'introduit furtivement dans im journal, et rime des premiers-Paris que le bourgeois parcourt pen danl son déjeuner.

Mais que sert (le prolonger cette agonie? Attendons une renaissance. Aux vieux âges, dit la Poésie, je suis née dans les temples; peut-être le monde aura-t-il quelque jour besoin d'une religion , et, pour chanter des hymnes, il faudra bien emprunter ma voix. — Si tu n'as pas d'autre espérance, répond THumanité, il faut te taire et mourir : j'ai, depuis longtemps, remplacé les symboles par des formules, et je suis trop vieille pour écouter des légendes.

Eh bien, dira la Poésie, la vieillesse aime les souvenirs ; je sais évoquer les ombres, et je te parlerai de ta jeunesse. Moi aussi j'aime à vivre dans le passé; quand j'ai rôvé l'âge d'or, c'était un souvenir plutôt qu'une espérance. Je relèverai dans les vieux temples les images vénérées de nos dieux d'autrefois. Bientôt, peut-être, notre siècle prendra-t-il moins au sérieux l'apothéose qu'il se décerne si complaisamment à lui-même ; alors nous cesserons de brûler ce qu'ont adoré ^

nos pères, nous reconnaîtrons que la Vérité est >

éternelle et la révélation permanente ; nous consacrerons le Panthéon de l'Église universelle, et

nous y replacerons toutes les formes de l'idéal que riiomme a appelées ses dieux.

Car l'Humanité ne s'est jamais trompée, tous SOS dotâmes sont vrais, tous les dieux qu'elle a adorés sont réellement des types divins. A travers les avenues de sphinx, pénétrons dans le sanctuaire; bientôt le voile du temple sera déchiré, et l'Esprit va descendre en langues de feu. L'hiérophante dévoilera, pour les initiés, le sens des mystères, et, quand le dogme sera élevé sur les liauteurs sublimes de la symbolique, la raillerie des époques critiques ne pourra plus Vy atteindre; mais la Poésie Ty suivra, et le dernier des poètes bercera de ses hymnes la vieillesse du monde.

Ce sera, dira-t-on, une véritable poésie de décadence, et qui sent l'école d'Alexandrie. 11 serait permis de répondre que nous sommes en effet dans une époque de décadence, ou plutôt que ces mots de décadence et de progrès changent de sens si Ton change de point de vue. L'antiquité reculait ses Édens aux phis vieux âges du monde, et de ces regrets du passé naissaient le respect de la vieillesse et le culte des morts. 11 est singulier que

celle croyance disparaisse chez les races vieillies. La foi au progrès indéfini est le seul dogme de notre époque. C'est cette foi qui légitime les révolutions et entretient Tactivité humaine; nul n'en peut contester la grandeur. Est-il impossible de concilier la contradiction qui semble exister entre ces deux croyances, et n*y a-t-il pas toujours et simultanément progrès d'un coté et décadence de Tautre?

Il y a dans chaque civilisation en particulier, et dans l'humanité en général, des phases et des évolutions qui représentent celles de la vie humaine individuelle. Cette homologiedu tout et de la partie est la grande loi de Thistoire qui répond a la loi du clivage en minéralogie. Aux pâles flambeaux de la tradition et de la légende, nous voyons des races puissantes grandir et disparaître. Ces races, étudiées isolément, ont eu leurs périodes de maturité et de vieillesse; mais, comparées à celles qui les ont suivies, elles représentent l'enfance de l'humanité. Avec cette vitalité puissante, cette confiance infinie de Tenfant dans l'avenir, elles creusent les montagnes et taillent le granit en

luonumeiits éternels. Comme l'ent'aul aussi, étonné et inquiet de la faiblesse de 1 homme devant la toute-puissante nature, qui Tétreint et l'écrase, l'antique Orient en adore les forces énergiques et sauvages, formes multiples d'une substance infinie toujours immuable sous ses mille incarnations, tantôt bienfaisante, tantôt funeste; le lion du désert et le mystérieux dragon ont des temples comme les astres impérissables qui versent d'en haut leur lumière sacrée et leurs occultes influences.

Cette vie, si mobile et si régulière, inconscienle et sûre d'elle-même, le frappe de respect et d'épouvante : tantôt il veut se dégager des bras de cette nature absorbante et terrible, tantôt il se précipite tête baissée dans le tourbillon de la vie universelle. La grande prostituée de Babylone convie aux fêtes de Mylitta les peuples sensuels de la Chaldée. Les forêts vierges de l'Inde sont jonchées de pâles anachorètes qui, fermant les yeux au rêve divin, cherchent l'immuable caché sous l'illusion mobile des apparences , et s'y noient comme dans une mer pour échapper au fardeau des métempsycoses. L'Egypte se couche le louii^

de Bon fleuve, et dans ses temples de granit, oA rugissent les monstres de l'Afrique , garde mystérieusement le secret du sphinx éternel. Mais les races belliqueuses de la haute Asie acceptent la vie comme un combat et entrent armées dans l'arène où luttent le bien et le mal, la lumière et les ténèbres, l'attraction et la réjpulsion, l'Être et le néant; solution magnifique de cette antinomie incessante d'où résulte la vie.

Cependant Tenfant grandit; déjà dans les forêts il a dompté les monstres, et dans le sentiment ^

de sa force il puise la notion de son droit. Les théocraties pétrifiantes des races agenouillées ne prennent pas racine sur le sol béni de la fîrèce : partout des législateurs au berceau des républiques. La fière jeunesse s'y fortifie par la lutte et par la conscience de sa dignité morale. Dans Tàpre Idumée, si Job se plaint de l'injustice de Jéhovah, le Dieu du désert lui répond : « Où étais-tu quand je semai les étoiles? » Cet argument n'eût pas sufli eu Grèce; l'homme y est si grand, qn*il traite les dieux en égaux . Œdipe se déclare innocent devant eux de son crime involontaire, car il n'a pas violé

sciemment les lois dont parle Anligone. ces lois primitives, écrites dans la conscience humaine. Les dieux mêmes y sont soumis, ou plutM ils sont eux-mêmes les lois de la nature et de Tesprit, ils sont Tordre et la proportion de Tunivers, ces dieux de l'harmonie incarnés dans le marbre, en vain blasphémés depuis par l'impiété des races barbares, et qui ont révélé au monde Tidée du droit dans la politique, l'idée du beau dans l'art ; dieux Jndulgents, qu'on honore par le culte libre et facile de Tamour, comme il convient aux dieux de la beauté.

Hélas! qu'il est court ce printemps bienheureux de l'humanité, cet âge toujours regrettable de l'adolescence du monde! Le lendemain du bonheur est d'une morne tristesse :

Surgit amari nliquid medio de fonte lepormn.

Le jour vient où la jeunesse, couronnée de fleurs, préfère aux faciles plaisirs de l'inconstance les angoisses d'un exclusif et sombre amour. Nos forces se sont usées dans la lutte, il nous faut le

repos, fût-ce dans l'esclavage; et puis nos Joies d'hier nous pèsent comme un remords, et le sang d'un Dieu suffirait à peine à laver nos souillures. Où est le rédempteur, le Dieu nouveau qui doit succéder à Zeus, d'après les vieux oracles? Est-ce le dieu des mystiques orgies, Éleuthère, le libérateur, Tendormeur des soucis de l'âme ? Non : pour comprendre les souffrances humaines, il faut être homme et avoir souffert. Sera-ce le dompteur des monstres, celui qui enchaîne Cerbère et délivre Promcthée? Hélas I le serpent qui nous ronge est plus vivace que Thydre de Lerne, et nos remords sont plus lancinants que les vautours du Caucase. Interrogeons l'Orient, qui depuis si longtemps incarne ses dieux pour le salut du monde.

Alors s'ouvrent les sanctuaires de l'Asie, berceau des races divines, et la terre voit apparaître les sauveurs attendus, les vertus vivantes. C'est Kriçna, l'incarnation de Viçnu; c'est Çakya Mouni, l'essénien de l'Inde, qui vit au désert et nivelle les castes; c'est Jésus de Nazareth, le Bouddha juif, qui annonce la vie éternelle au seul peuple matérialiste fie l'înitiquilé. Voilà vraiment des dieux

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