‹ PoëmesChapitre 16 sur 26 · BLANCHE · texte numérisé non relu

BLANCHE

C'était un soir d'été : de grands nuages sombres Couraient sous le ciel lourd; pas un souffle dans Tair*. Les vieux arbres du cloître épaississaient leurs ombres; La monotone voix des vagues de la mer Vers le ciel orageux s'exbalait par bouffées, Comme Un lugubre écho de plaintes étouffées;

La cloclie du couvent venait de retentir;

Des cours cl du jardin, comme des hirondelles

Qui regagnent le nid, commençaient à sortir

Les sœurs et les eulknts qui grandissent près d'elles.

Mais Blanche et Madeleine, étouftant leurs sanglots,

Se tenaient par la main et regardaient les Ilots.

(tétait \m jour d'adieu pour elles : Madeleine Partait le lendemain. Elle avait dix-huit ans, KUe était au couvent depuis deux ans à peine; L'ue intime et profonde amitié, dès ce temps, L'avait unie à Blanche, et des heures passées Toutes deux recueillaient les traces dispersées.

Blanche avait dix-sept ans. Les haisers^ maternels Avaient été trop tôt ravis à son enfance; Sous des enseignements graves et solennels Son àme avait grandi dans l'ombre et le silence. Sa beauté, sa pâleur, la faisaient ressembler Aux anges des vitraux qu'elle aimait contempler.

L'extase avait marqué d'une céleste empreinte

Ses traits calmes et doux, son front pur et rêveur.

Ses sœurs, qui riionoraient à l'égal d'une sainte,

Enviaient son austère et brûlante ferveur,

Et cette pureté qui met une auréole

Sur le front lumineux des vierges de Fiesolc.

Mais son voluptueux sourire et ses grands yeux Noirs, languissants, voilés, par un contraste étrange, Aiuionçaient qu'un désir vague et mystérieux Veillait à son insu sous les rêves de l'ange. C'est le type idéal que créa Raphaël, Chaste et passionné, mystique et sensuel.

Cei>endant sa beauté, rêve d'un autre monde,

Appelait moins l'amour que l'adonition.

On eût cru, la voyant, mélancoliipie et blonde.

Se pencher vers sa sœur, à l'apparition

Des célestes esprits qui délaissaient leur sphèie.

Séduits par la beauté des fdles de la terre.

Madeleine était brune et pâle ; ses yeux bleus Avaient de longs éclairs veloutés et fluides. Quand Blanche rencontrait un regard de ces yeux, Tout son corps frissomiail sous leurs rayons humides; Son âme se noyait dans ce regard profond, Et d'intimes pâleurs lui montaient vers le front.

« Madeleine, dit Blanche après un long silence, Le monde où vous allez entrer m'est inconnu.

Cette enceinte muette a caché mon enfance.

Et jamais bruit humain jusqu'à moi n'est veiju ; Mais le cœur est le guide et l'oracle suprême : Je crois à vos dangers parce que je vous aime.

Dans ces murs bien des cœurs brisés viennent cliei-dier

Le repos et l'oubli d'un rêve ineffaçable \

Et, comme il est souvent trop cruel de cachet

Les souvenirs brûlants dont le poids nous accable,

ï^lUs d utie a dans mon âme épanché ses douleurs,

Et je connais le monde et l'amour par leurs pleurs;

Ma sœur, sauveras-tu de Timplacable orage Ce lis immaculé qui fleurit dans ton cœur?

D'invisibles dangers t'attendent au passsage, Et les anges de Dieu tombent par leur candeur. Mais je tremble surtout que ta beauté céleste Ne devienne, en ce monde impie, un don funeste.

— Mais pour ange gardien j'aurai ton souvenir, Répondit Madeleine; et puis qui peut connaître Ce qu'en son sein fécond nous garde l'avenir? Dans ce monde maudit je trouverai peut-être L'amour, cet idéal flambeau dont notre cœur Illumine toujours ses rêves de bonheur. >»

Sans qu'elle sût pourquoi, Blanche, à cette pensée, Sentit d'un voile épais ses regards se couvrir ; Un poids lourd étouffa sa poitrine oppressée. Et de son sein gonflé sortit un long soupir, Et, son cœur débordant comme une coupe pleine, Elle couvrit de pleurs les mains de Madeleine.

Madeleine partit Je lendemain. Longtemps Blanche suivit des yeux sur la vague lointaine Le vaisseau dispani dans les brouillards flottants, Et puis, dans la cellule où vivait Madeleine, Prosternée, inonda de pleurs et de baisers La place on tant de fois ses pieds s'étaienl posés.

Elle s'agenouillait dans les longues journées Devant le crucilix témoin de leur adieu.

Et remontait le coui's de ses jeunes années.

Elle se revoyait, entant, sous l'œil de Dieu, Pour la première fois à la table bénie, On l'anie, vierge encore, avec Dieu communie;

Puis, plus grande et rêvant, dans sa mystique ardeur, De saints renoncements, d'austères Thébaïdes, Douce extase de Tàme, ascétique ferveur, Longues nuits à genoux sur les dalles humides : Larmes, brillants soupii-s, recueillement divin, Que son cœur ulcéré redemandait en vain.

Car, depuis bien longtemps, une pensée unique

Avait rempli sa vie : elle se deman<lait

De quel nom appeler cet attrait magnétique,

Ce charme irrésistible auquel elle cédait;

Mais un seul mot s'offrait, dont l'idée est un crime,

Et ses yeux se fermaient comme au bord d'un abîme.

Or, un jour, un billet à Blanche fut remis.

Aussitôt qu'elle en eut recomm l'écriture, Joyeuse et palpitante, elle on baisa les plis ; Mais, avant d'en pouvoir achever la lecture, Elle s'évanouit au milieu des sanglols.

La lettre contenait une fleur et ces mots :

« Ma sœur, je bénis Dieu : j'aime et je suis aimée !

« Blanche! puisses-tu, comme moi, quelque jour,

({ Entendre, recueillie, immobile et charmée,

u Un mot dit à genoux, un premier mot d'amour;

« Livrer ta main tremblante à des lèvres i-avies,

« Épuiser en un jour le bonheur de deux vies !

a Ds ont maudit l'amour, ils ont osé nier

« Sa divine lumière et lui dire : Anathèmel

(( Mais que pourrait la voix de Tunivers entier

(( Contre une seule voix qui vous répond : — Je t'aime î

« Ah ! fallût-il souffrir pendant Téternité,

u Entre l'amour et Dieu mon ame eût hésité.

« Ils disent que Tamour s'envole comme un rêve.

« Non, l'amour ne meurt pas; à Theure de l'adieu,

« La sainte vision du ciel au ciel s'achève.

« L'amour est éternel, infini comme Dieu!

« Si tu savais î ma vie entière est transformée !

û Mon Dieu, mon Dieu, merci ! j'aime et je suis aimée! »

D'implacables clartés brillaient : avec terreur Blanche en son piopre cœur pouvait descendre et lire. Cette amitié céleste ou cette impure erreur ; Ce rêve chaste et saint, ce monstrueux délire ; Tout ce passé si triste et si doux, tour à tour Adoré, puis maudit, c'était donc de l'amour?

Comme sous le trancimnt d'une lame glacée, Un frisson contracta son cœui' ; pour arracher Madeleine à Tamour, sa première pensée Avait été d'écrire, et de lui reprocher D'immoler en un jour, lâche, ingrate et frivole, Ses plus saints souvenirs aux pieds de son idole.

Parfois elle voulait partir, l'aller chercher, L'éclairer, la sauver, la ramener près d'elle ; Mais c'était révéler ce qu'elle eût dû cacher, Même au prix du salut de sa vie éternelle, Ou couvrir du manteau des pieuses fureurs Ses transports insensés, ses jalouses I erreurs.

Pin's, dans les mornes imits qu'olisédait un seul rêve,

Dos macérations austères, des combats.

Des retours accablants et des remords sans trêve,

Des prières, des pleurs, que Dieu n'exauçait pas ;

Désespoirs infinis, luttes intérieures

Sans écho, sans témoin, pendant les longues heures.

Enfin, elle voulut passer seule, à genoux,

Au milieu de l'église, une. nuit tout entière.

Son confesseur, vieux prêtre au front austère et doux,

Devait, le lendemain matin, à sa prière.

Venir Ty retrouver, pour apprendre un dessein

Que Dieu même avait fait éclore dans son sein.

La lampe de l'autel, parmi les grandes ombres,

Projetait la lueur de ses rayons tremblants.

Blaucbe s'agenouilla sous les arcades sombres,

Plus pâle que les morts, dans son voile aux plis blancs ;

Et, pendant cette nuit, sous les noires ogives,

Elle eut, comme Jésus, son jardin des Olives.

« Seigneur, dit-elle, vous qui lisez dans mon cœur,

Dont la miséricorde est pour tous infinie ;

Qui, dans ces murs sacrés, sous votre œil proloctonr.

Eleviez autrefois ma jeunesse Ijénie,

Au nom de votre Fils, pour nous crucifié,

Jetez sur moi, Seigneur, un regard de pitié!

Seigneur, j'avais rêvé pour moi ces saintes (lamn es, RofleLs de votre ciel, qui doublent le bonheur; Cet amour chaste et pur, cet hymen de deux àmos A tout être promis... Etait-ce trop, Seigneur? Ce Iwnhour, pour moi seule, on un crime se cnango, Et le mauvais esprit prend la forme d'un ange.

Eh bien, s'il me faut dire un éternel adieu

A cet espoir permis à toute créîiture,

Guidez mes pas tremblants, éclairez-moi, mon Dieu!

Quel baume guérira ma profonde blessure?

Comment fuir cet abîme entr'ouvert sous mes pas?

Que faire enfin ? Mon Dieu ! vous ne répondez pas ! »

Elle pleurait ; son front se courbait sur les dalles ; Sous la voûte funèbre aux sonores échos, Le bnjit de ses soupirs montait par intervalles. Les rayons de la lune, à travers les vitraux. Caressaient d'un reflet d'argent les boucles blondes De ses cheveux épars tombant en lourdes ondes.

Puis elle se leva, tremblante, Fœil eu feu,

Et reprit d'une vwx plus forte sa prière :

« Vous exaucez mes pleurs, soyez béni, mon Dieu !

Vous faites dans ma nuit tomber votre lumière;

Vous prenez en pitié mes remords infmis ;

Vous m'appelez à vous : mon Dieu, je vous bénis!

Votre souffle a chassé les rêves de la terre. L'encens pur de l'amour, à vous seul destiné. Je le brûlais aux pieds d'une idole éphémère : Vous épurez l'autel un instant profané; Et, lorsque vous prenez ma vie en sacrifice, Vous mettez votre amour dans le fond du calice ! »

L'église s'éclairait sous la vague lueur Du matin ; à genoux contre un pilier de pierre, Blanche priait encor, quand son vieux confesseur Se montra, puis, craignant de troubler sa prière, S'arrêta sur le seuil. Dès qu'elle l'entendit, Blanche marcha vers lui d'un pas ferme, et lui dit

« J'ai passé cette nuit devant Tautel, mon père, Et dans mon cœur le calme est enfin revenu.

J oserai confesser devant vous, je Tespère, Un secret jusqii'ici pour vous-même inconnu.

Si j'avais pu cacher à mon Juge suprême Ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même !

Sans doute cet aveu doit être un premier pas

Vers l'expiation et vers le sacrifice ;

Pourtant, si jusqu'au bout Dieu ne m'accorde pas

La force de subir les coups de sa justice,

Je sens bien que jamais je ne pourrai finir

Cet aveu devant vous, au grand jour, sans mourir.

— Mon enfant) dît le prêtie, à la lenmie adultère Jésus ne demanda qu'une larme. Pourquoi Serait-il aujourd'hui plus dur et plus sévère Pour vous, pieuse et pure, et fidèle à sa loi. Élevée au milieu de cette paix profonde, Sous son ailcj à l'abri des orages du monde?

— Le cortège fatal de leurs tentations

Poursuivait, répond Blanche, au fond de leurs retraites,

Les pèreè du désert ; les folles passions

Du monde, ses plaisirs épliénières, ses fêtes,

Valent bien, pour les cœurs inciuiets et troublés,

Les rêves énervants dont ces murs sont peuplés.

Paitlon! je blasphémais ces pieuses demeures.

Mes sœure, que Dieu bénit, sont heureuses ; toujours

Pour elles la prière emplit les chastes heures.

Un ange aussi jadis a veillé sur mes jours,

Et, la nuit, je voyais la Vierge immaculée

Qui me montrait ma place à sa cour éloiléc.

Mais à ces visions du ciel j'ai dit adieu;

Un rêve de Tenfer m'embrase et me pénètre :

J*aime comme jamais je n'avais ahné Dieu !

— Confiez-vous en lui, mon enfant, dit le prêtre.

Quoi([u il ait fait du cloître un port tranquille et sûr,

Il ne condanme pas l'amour dans un cœur pur.

— Non, mon amour n'est pas de ceux que Dieu pardonne :

Sa clémence ne peut à ce point dépasser

Sa justice. mon Dieu! ma force m'abandonne!

Son nom ! je n'oserai jamais le confesser. . . »

El le prêtre, penché sur elle, et sans haleine,

L'entendit murmurer le nom de Madeleine.

Blanche, en le prononçant, tomba mourante ont pieds Du vieillard. Lui, devant cette douleur immense. Redoutait de plonger ses regards foudroyés Dans ce gouffre insondé de honte et d'innocence. Â ce crime sans nom craignant de pardonner, Et devant tant de pleurs n'osant pas condamner*

Lors({u^elle eut épuisé le fiel de son calice,

Blanche sentit la paix dans son cœur revenir,

Et voulut préparer son âme au sacrifice

Qu'elle avait maintenant la force d'accomplir*

Bientôt elle jura de renoncer au monde>

Et le fer fit tomber sa chevelure blonde*

Quelquefois, à genoux pendant un jour entier,

Elle écoutait la voix qui parle aux solitudes.

Il lui semblait alors qu'à force de prier

Sa croix était moins lourde et ses combats moins rudes,

Et même elle y trouvait une amère douceur.

Mais un jour elle hit un billet de sa sœur :

« Blanche, plains-moi, je meurs écrasée, abattue

« Par le mépris du monde. Oh ! depuis quel(|ues jours,

(( Je connais bien lamour, l'abandon qui nous tue,

« Ia jalousie! Blanche, ignore-la toujours!

« Je reviens au couvent, chercher, non l'espérance,

« Mais le calme et le droit de pleurer en silence.

« Pour une erreur d'un jour, j\ii tant souiTert, hélas!

« Que Dieu m'accordera mon pardon, je l'espère.. . »

Blanche jeta la letti^e et ne Tacheva pas :

Elle était arrivée au haut de son calvaire.

La revoir! mais le coeur en deuil, portant sa croix ^

Triste, flétrie, au lieu de Fange d'autrefois!

Dès lors, dans sa cellule, en silence, immobile, Morne, les yeux tournés vers les flots de la mer, Plus pâle qu'autrefois, elle semblait tranquille Et sentait fuir la vie; et, comme au vent d'hiver Se penchent lentement les fleurs étiolées, Elle attendait la fin des heures désolées.

Conune un libérateur qui lui tendait les bras.

Elle voyait la mort sans regrets, sans alarmes.

Parfois, se relevant, elle disait tout bas

Au vieux prêtre, à genoux près d'elle et tout en lannes :

« mon père ! surtout qu'elle ignore à jamais

Pourquoi je vais mourir et combien je l'aimais ! w

Un matin, de ses sœurs en prière entourée.

Sur ses lèvres pressant une croix de bois noir, Blanche mourut sereine et comme délivrée.

Madeleine trop tard arriva pour la voir Et ne put recueillir sa dernière parole Et le baiser de paix de l'ame qui s'envole.

Pourtant, en l'embrassant, il lui sembla sentir D'un suprême soupir sa lèvre caressée.

Léger frissonnement qui la fit tressaillir Comme un muet baiser d'une bouche glacée, Et l'âme s'envola dans ce dernier adieu Qu'elle avait attendu pour remonter à Dieu.

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