PYGMALION
Quand il eut achevé sa blanche Galatée Que nul regard humain après lui ne verra, Pygmalion, rêveur, à genoux adora Sa pensée immortelle en marbre pur sculptée.
Car du lîorps de la nymphe, avec Taide des dieux, 11 avait fait tomber Tenveloppe de marbre, Pareil au bûcheron qui voit, en brisant l'arbre, La blanche llaraadryado apparaître à ses yeux.
Et, de ce corps divin parcourant les merveilles, Il évoque à la fois Tombre de bien des jours, Et son œil, à travers ces onduleux contours, Retrouve avec amour chacinie de ses veilles.
Alors rirrésistible attrait de la beauté Des flammes du désir embrase sa poitrine, Et, tout rempli d'amour pour son œuvre divine, H invoque en ces mots la blonde Aphrodite :
tf Reine de la beauté, déesse du sourire !
Toi par qui tout se meut et s'enchaîne et s'attire, Des gouffres de la mer aux profondeur des cieux ; Toi qui donnes la vie aux formes idéales
Et les rêves d'amour aux âmes virginales, mère ! ô volupté des hommes et des dieux !
Écoute ma prière, ô fille de Técume !
Et devant ton autel où le pur encens fumo J'irai me prosterner; je l'ornerai de fleurs, J'y sculpterai ton char traîné par les colomhes. Â Zeus la foudre, à Zeus le sang des hétacombes, Zeus règne sur le ciel : tu règnes sur les cœurs.
J'ai cherché Tiniini dans les formes sacrées. Et, répandant mon âme en courbes inspirées, Dans le marbre assoupli j'ai voulu retenir Une image du ciel en rêve poursuivie ; Mais, sans toi, cette fleur à l'Olympe ravie Aux baisers du soleil ne peut s'épanouir.
déesse ! elle est là, plus belle que mon rêve! Dans son sein palpitant que le désir soulève
Allume rétincelle, et répands à la fois Tous les trésors d'amour cachés dans ta ceinture; Secoue autour de toi Tor de ta clievelure.
Donne au marbre glacé la pensée et la voix ! »
Il dit ; et, couronné suivant l'usage antique, 11 fait couler le lait sur l'autel domestique; L'offrande se consume, et soudain les échos Sur un mode inconnu répétèrent ces mots :
« toi que j'ai conduit par d'austères études A l'inspiration, fille des solitudes!
Refoule ta prière et tes vœux dans ton sein.
L'éternelle beauté se dérobe au vulgaire;
Elle n'ouvre son sanctuaire Qu'au seul prêtre de l'art, vierge d'amour humain.
Des secrets de l'Olympe interprèle fidèle,
Est-ce donc pour toi seul qu'un Dieu te les révèle?
— iiO —
Et faut-il que l'Idée aille s'ensevelir
Loin du temple sacré d'où ton amour l'exile,
Au fond d'une prison d'argile, Et suive le destin de ce qui doit périr'?
Calme et fort, à l'abri des passions humaines, Suis ta route au milieu des régions sereines Oii Tart divin conduit les cœurs religieux; Car nul terrestre amour ne vaut le sacrifice
De cette force créatrice Que l'artiste inspiré partage avec les dieux.
Cette ivresse éphémère a l'art sacrifiée.
Crois-en la voix des dieux, sera vite oubliée Pour le peuple idéal dont tu seras le roi.
Tu traduiras au monde^ en poëmes de pierre,
Tes rêves de ciel, et la terre tarmi les noms des dieux fera place pour toi.
Quand de la voix divine expira l'harmonie, Debout devant le trépied d*or, L'artiste Técoutait encor,
Et rêvait, Toeil baissé, maudissant son génie.
11 interrogea l'avenir, Un sanglot souleva sa poitrine oppressée; ^ Mais sans doute les dieux lurent dans sa pensée
Et pardonnèrent ce soupir.
Car, tandis qu'il restait pensif, et sans prière.
Méditant loracle des dieux,
Une main invisible aux yeux Fit circuler la vie aux veines de la pierre.
Comme au sortir d'un lourd sommeil, Galatée à son front souleva sa main pâle ; Et le sang nuança des reflets de Topale
Son corps diaphane et vermeil.
La vierge eii souriaiil s'éveiile; sa paupière
Se relève languissamment,
Et son regard, de so» amant Rencontre le regard eu voyant la lumière.
El lui, palpitant et sans voix, Vers ce sein virginal que la pudeur colore, Se penche, et d'un premier baiser y fait éclore
L'âme et Tamour tout à la fois.
La voix qui Tinspirait ne se fit plus entendre; En vain il invoqua les dieux :
Dans son cœur, enchaîné loin d'eux,
Le souffle créateur refusa de descendre.
Mais qui peut dire si l'amour Ne paya pas l'oubli promis à sa mémoire?
Qui sait si celte froide étenn'té de gloire
Vaut ce bonheur qui dure un jour?