‹ PoëmesChapitre 22 sur 26 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Aux royaumes du vide, où Tantique sibylle Conduisit par la main le héros de Virgile, S'étendent, près du Styx, les vagues profondeurs Du séjour sans soleil qu'on nomme Champ des pleurs.

là, sous un bois de myrte, eu des roules discrètes. Ceux que Tamour brûla de ses fièvres secrètes Vont fuyant sans repos, même à travers la mort, L'aiguillon d'un désir qui jamais ne s'endort. Les amants, le cœur plein de molles lassitudes, S'égarent deux à deux au fond des solitudes.

Leur rêve les épuise, et de la volupté Renaissent les désirs pendant l'éternité.

Il en est qui, brûlés de soifs inextinguibles. Appellent, haletants, des amours impossibles; Les uns, pensifs et seuls, cœurs à l'espoir fermés. Car ils ont autrefois aimé sans être aimés ; D'autres, plus délaissés et plus tristes encore, Exilés de l'amour qu'un souvenir dévore, Pâles de jalousie, évoquent à la fois Tous les spectres pleures du bonheur d'autrefois. Plus loin passe, pareil aux vagues soulevées, Le funèbre troupeau des âmes énervées.

Qui, dispersant leur cœur en changeantes amours. D'un parjure éternel déshonorent leurs jours.

Ce que cette forêt cache daiis ses retraites De sanglots étouiïés et de douleurs muettes.

Ceux-là seuls le sauront qui portent dans leurs cœui's Les frissons de Tamour et ses morues langueurs.

C'est là qu'Achille vit errer parmi les âmes Hélène aux pieds d'argent, la plus belle des femmes, Et le lugubre Hadès, ému de leiu* beauté, Réveilla les torpeurs de sa stérilité.

Euphorion naquit dans les champs d'asphodèles; Sur son dos arrondi s'ouvraient deux blanches ailes; Hélène le plongea dans le fleuve des pleurs, Puis invoqua pour lui les dieux inférieurs:

iladès, Persephoné, divinités funèbres.

Qui régnez au milieu des immenses ténèbres,

Séjour d'horreur pour les mortels; Puisse, dans tous les champs et dans toutes les villes,

f je sang des agneaux noirs et des vaches stériles Rougir vos lugubres autels !

Par vous, seule entre tous les morts, objet d'envie, L'amour dans mes Oancs d'ombre a fait germer la vie;

Hais que sert-elle aux sombres bords, Loin du soleil, et loin de la douce lumière, Au séjour lamentable où voltige, légère,

La foule innombrable des morts?

Aux airs supérieurs que votre souffle emporte Mon fils ; ouvrez pour lui l'inexorable porte

De vos royaumes ténébreux; Offre ton sein fécond à sa lèvre ravie, Terre aux larges flancs, source de toute vie,

Mère antique des dieux heureux !

Mais avant tous les dieux je t'implore et t'adjure, Éix>s, toi dont l'esprit plane sous l'ombre obscure

Du l)ois lie luyrte où nous rêvons; ie plus beau des diiiuxî dompteur de toutes clioses, Appelle autour de lui tes zéphyrs et tes roses^

Et tes parfums et tes chansons.

Elle dit : à sa voix l'rissoniie Teau d'opale Du ruisseau qui serpente à travers le bois pâle, Et deux adolescents, sortant des Ilots ouverts, S'avancent à la fois parmi les myrtes verts, (l'étaient les deux esprits de Tamour, et la Grèce Qui leur donna pour mère une même déesse, Parmi ses plus beaux noms de dieux et de héros, Choisit pour eux les noms d'Éros et d'Antéros.

L'un secoue en riant sii clievelure blonde

Tout empcrlée encor des Irais baiseis de l'onde :

C'est lui que tout amant, tout poète a chanté,

L'amour, qui révéla rélernelle beauté.

L'autre, dont les cheveux sont noirs comme \v.< ailes.

Voilant de longs cils noiis 1 éclat de ses piunelles,

Suit son l'rèie : l'amour qui n'est pas jKutagé l^isl |)ar lui tôt ou tard et sûrement vengé.

KKOS.

Oui, ton lils avec moi jwss'era Fonde anière,

Fille de Léda, que chérit ma mère.

Tous les bonheurs, enfant, vont naître sous tes pas;

Va, la vie est belle et t'ouvre ses bras.

Volant à ton gré siu* tous les rivages, Tu |)Ourras remonter et descendre les âges ;

Cai' tu na((uis loin du monde, en dehoi's De l'espace et du temps, impuissants sur les morts.

AM'i:HOS.

Hélas! ([uel jivenir t'attend, ô lils d Hélène! Au monde idéal ton destin t'enchaîne;

— Ul —

Lo l)onheur de la terre en vain t'appellera, Toujours ton orgueil le repoussera.

Tu mépriseras Famour de Zeus même; Mais, comme les Titans, dans un combat suprême

Vaincu, Ibtidroyé, tu retomberas Sous les débris du monde ébranlé par tes bras.

Saint, Himalayn, berceau des premiers âges,

Dont le front, par delà le plus haut des nuages,

Loin, bien loin dans l'étlier immobile et dormant,

Sur les grands horizons règne éternellement !

géant, roi des monts, de quel orgueil sublime

SVnfle Ion cœur de dieu, quand, de ta blanche cime,

Sur ta tête tu vois le ciel, et sous tes pieds L'Inde, ton bel empire, et ses bois de palmiers, Et ses fleuves tombés de tes mains, et ses viUes Oùdorment les tombeaux des peuples immobiles; Terre douce et féconde, où mille voluptés Exhalent leurs parfums dans les airs enchantés.

lies vieux fleuves au loin régnent sur For des plaines Et déroulent en paix leurs majestés sereines. Ils s'égarent souvent dans l'ombre des grands bois, Et leur voix se confond avec les mille voix Qu'étoufle la forêt sous ses voûtes obscures. Alors, pour assoupir et mêler les murmures, Les cèdres du rivage inclinent leui-s fronts noirs; De l'un à l'autre bord, comme des encensoirs. Les lianes en fleurs lançant leurs girandoles. S'enlacent sur les flots en obscures coupoles.

Mais est-il un seul lieu sur la terré, o Kachmir! Qui vaille ta vallée et ton ciel de saphir?

L'Himalaya, debout près de toi, te protège.

Et sur tes horizons dresse son front de neige; Et les vents du tropique, en passant sur tes fleurs, (Ihargent leurs ailes d'or de magiques senteurs.

C'est #, parmi les fleurs, sous la brise embaumée,

Qu'Euphorion ouvrit sa paupière charmée.

Saluant la lumière, il contemple, ébloui,

IjCs changeants horizons qui s'ouvrent devant lui.

Et jette, en secouant l'or de sa chevelure,

Un caressant sourire à toute la nature.

Et ses ailes d'argent volent d'un libre essor

Dans les airs ruisselants d'azur, de pourpre et d'or .

C'est l'heure oi!i le soleil, sous sa voiite profonde, Baigne la terre en fleurs dans sa lumière blonde; Le lac, les champs féconds, les bois mystérieiix, Nagent dansl'éther c^lme en souriant aux cieux. Et la vie en tous sens frémit, filtre et serpente, Flot mobile et fécond, sève luxuriante,

Long torrent de parlVims, de lumière et de bruit,

Qui fermenle et l>ouillonne, eu fleurs s'épanouit,

S'exhale en chants d'oiseaux, coule eu flots, mon te en gerbes;

Insectes scintilbuits, reptiles sous les herbes.

Fleurs dans les champs, poissons nacrés dans le flot clair,

Bruissement de l'eau, liourdounemeut de l'air;

Ef du lac de cristal, de la plaine dorée, %

De la forêt touffiie, obscure, enchevêtrée.

L'hymne de volupté, s'échappant à la fois,

An ciel immaculé monte par mdle voix :

Peuple des airs, des eaux, des champs, des bois pleins d'oinbn

Créatures saus nombre, SouR le dôme infini des grands cieux étoiles

Chaulez, aimez, volez. One lout être s'abreuve aux sources d'où ruisselle

La vie universelle !

Flux et reflux, naissance et mort, fête éternelle

Où tous sont appelés!

Étoiles d'or, mêlez en rondes cadencées

Vos courljes enlacées; Mondes errants, suivez vos guides dans les cienxî

Sur leurs fronts radieux, Comètes, déroulez comme des auréoles

Vos vagues paraMes!

Chœurs alternés du ciel, entretiens sans paroles,

Appels myistérieux î

Croisez-vous, circulez, eflluvcs électriques.

Dans les champs magnifiques De l'impalpable éther, dans les gouffres profonds

De la terre et des monlsî Cilisscz, coulez, versez dans les bois, dans les plaines

Vos ardeurs souterraines.

Que la terre, sentant vos flammes dans ses veiius,

Ouvre ses flancs féconds !

iM-aîche haleine des fleurs, parfums, caresses molles 0«ie voilent leurs corolles,

Vyix des grands palmiers verts échangeant leurs baisers^

Dans les vents embrasés; Honconlements d'amour, soupirs des tourterelles,

Doux frémissements d'ailes.

Volez, suspendez-vous sur les brises nouveUes,

Murmures apaisés !

Volupté! volupté! source de toute vie,

La nature ravie T'appelle ! La vois-tu palpiter et frémir

àSous l'éternel désir?

Mêle encor, pour noyer notre soif haletante.

Dans ta coupe énervante Tes magiques poisons, et la sève binilanle

Du fruit qui fait mourir !

Les êtres tour à tour meurent sous ton étreinte,

Mais toi, volupté sainte, Tu rejettes, ainsi que des jouets brisés,

Tes amants épuisés.

Les générations de toute ci*éatiire

Passent comme un murmure,

Mais la toute-puissante, immortelle nature Renaît sous tes baisers !

RdPIIOKIOX.

Tes esclaves sans nombre attendent, o nature! La prt de volupté que ta main leur mesure; L'hymne sans lin vers toi s'élève : que te sort, A loi, bercée aux chants de cette cour joyeuse,

nature orgueilleuse!

Une note de plus dans ce vaste concerta

AsAez d^étres satis moi f obéissent, ù reine! Et se courlicnt devant ta force souveraine; je ne puis m'attcler à ton chai' triomphal .

brisaUt les chahies d'or que ton orgueil me ri\e,

Par ma force native Je veux }»rendre mon vol vers le monde idéal;

Jusqu'au ternie lèvé je Iracerai ma voie, LoiiL des toneuts d'amour où leur l'orce se noie, . Loin de ce tourbillon (jui les emporte tous, Kt je saurai, du ciel traduisiuit le myslère,

Faire voir à la terre Des Ibrmes de beauté dont Dieu sera jaloux.

Dans ce monde de l'art, plein de clartés sereiîies, Sans tiouble j'entendrai les chants de tes sirènes; Leurs lasci nations ne pourront m 'éblouir, ïoiijours dans le miroir uni de ma pensée

Leur image tiacée En |)oëmes de marbre ira s'épanouir.

Ainsi, })Our })énétrer dans la sphère divine, Euphorion chassiiit.du Tond de sa poilrinc Le désir du bonheur qui ne dure qu'un jour.

Sans le connaître encor repoussa-t-il lamour,

i — lf.7 -

(lu bien liiéprisa-t-il des voluptés coii([uiscs? Je uc sais : vaiv il est des ànies indécises Pour qui raniei' dégoût devance le plaisir, Et chez (|ui Fespérance éniousse le désir.

Cependant, comme si la nature éternelle Voulait le retenir et rcncliaîner près d'elle. Un chant d'adieu, vers lui par la brise emporté, S'envola, triste et doux comme une imit d'été:

Adieu! jJus mollement que ne l'ait la liane Qui serpente el qui glisse entie les bananiers Et plus étroitemenl que le Ilot diaphane Qui caresse tes pieds,

Ihuis une étreinte ardente, entre mes bras d'ivoire Je voulais t'enlacer; je voulais t'endormir Aux eflluves d'amour de ma pnmelle noire, Et je voulais iWrir

Mille Ijoiihenrs rêvés où le désir succoiiilx*, IMiiltres <iui fout aimer, chansons, parfums des Heurs, Soui'ires amoureux et baisers de colombe, Enivrantes langueurs!

Mais je te souriais en vain : dans d'autres voies L'orgueil t' égare, et moi, ti| me fermes tes bras, Tu t'éloignes, murant ton àme aux saintes joies ^ Que tu i*egretteras.

Adieu ! la vie est bonne, et tu l'as rojwussée; Tu foules sansi-egret les pauvres Heurs d'un jour; Insensé! pour régner seul avec ta pensée Tu rej)ousses l'amour !

Hélios, rayonnant dans lo calme empyrée,

Sur les monts, snr la plaine et sur la mor sacréo,

Dardo ses fl<Vhes dor, el dn splendide azur

Snr la terre dllellas tombe un jour larp;c et ^m.

Les grands nuages blancs rpii dans l'air vierge glissent

Comme des blocs de marbre au soleil resplendissent.

Dans rétlier inondé de sereines clartés

Se dressent hardiment les grands angles sculptés

Des îles, des rochers et des saints promontoires.

La mer, qui se déroule en vastes nappes noires,

Reflète en son cristal, profond comme les cieux,

Le tahleau varié, sévère, harmonieux,

Des temples, des cités, des vaisseaux et des îles :

Partout de pui-s contours et des lignes tranqnillos,

Tout chante, l'air, les bois et le flot argenté.

Tout est force et jeunesse, harmonie et beauté.

La trirème longeant le vieux rocher d'Égine Conduit Euphorion vers la cité divine Qui garde le beau nom de Pallas Atfiéné.

Là, sous Tœil protecteur des dieux d'Homère, est né Pour lorgueil de la Grèce et le bonheur du monde, Vn peuple libre, enfant de la terre féconde.

Fort, puissant, créateur de types immortels.

Aux grèves d' Eleusis, où veillent les autels

Antiques, vénérés, de la Grande Déesse, S'exerce aux jeux sacrés la robuste jeunesse ; Les couronnes, les cris, volent de toutes parts, Et sous Tardent soleil reluit Fairain des chars. Puis tous les forts lutteurs, aux membres frottés d*hui le, Par les champs d'oliviers se pressent vers la ville Sur leurs chevaux aux pieds ailés, précieux don Qu'au peuple de Ciérrops accorda Poséidon.

Euphorion les suit jusqu'à l'antique enceinte

Des murs cyclopéens ; de l'Acropole sainte

Tout ton peuple, ô Pallasî gravit les blancs degrés.

Les vieillards au pas lent, du peuple vénérés,

Augustes, le front ceint de bandelettes blanches.

De Tplivier sacré tiennent en mains les branches;

Et les beaux enfants nus, de myrte couronnés,

Conduisent en chantant les grands bœufs desïiiu's

A la sainte hécatombe, et portent les amphores.

HcN torlieilles en mains, les blanches c;niéph(wes

Jonclïont le sol de fleurs, ol leur robe de lin Sons ses plis gracieux voile leur corps divin.

El la flùlo et la lyre aux cliauls sacrés s'unissent;

Des templc^s s|>acionx les portiques s'emplissent,

Puis les adolescents apportent sur l'autel

Le vin, les friiils choisis, la farine et le miel;

En riionneur des grands dieux le sang des taureaux fume ,

Et sur le trépied d'or loffrande se consume.

On présente à Pallas un voile merveilleux,

Splendide, où sont traces les grands combats des dieux :

Là, les spectres sans nom dont la terre s'étonne,

Les Titans, aux replis de dragons, la Gorgone

Pale, avec ses cheveux serpents et ses regards

Qui changent rhonime en pierre, et les monstres épars

Nés du sein trop fécond de la Terre irritée,

Gcryon, Échidna, l'Hydre, Python, Antée,

Se dressent menaçants contre les dieux du ciel.

Mais eux, calmes et forts, au gouffre originel

Replongent les enfants de FErèbe, et la terre Bénit le règne heureux des dieux de la lumière.

Du voile précieux Pallas reçoit le don, Et souril à ses fils du liant du Parthénon.

Sagesse antique ! o toi qui jaillis tout armée Du large front de Zeus, ta ville bien-aimée N'a-t-elle pas payé tes soins et ton amour?

Pour elle, de TOlympe oubliant le séjour, Tu lui donnas ton nom, ta force et ta science. Et l'olivier sacré, nourricier de Tenfance, Symbole de la paix et des arts créateurs.

Quand l'Asie épancha ses flots dévastateurs, Les champs de Marathon, les flots.de Salamine, Reconnurent le hi-as et Tégide divine Qui briseront jadis la force des Titans.

Mais, à leur tour, Pallas, tes fds reconnaissants

KlevèreiU pour loi le plus divin des temples, Sublime piédestal, trône d'où lu contemples Ce peuple fçlorieux cpii montre à Tavcnir Jusqu'à quelle hauteur Thomme peut parvenir.

In jour pourtiuit, pleurant leur force et leur jeunesse, Les (lieux de Phidias, les grands dieux de la Grèce, Joncheront de débris le temple délaissé.

Mais l'art sacré renaît oii ton souffle a passé, Sainte Hellas! Ton génie, allumé comme un phare, Sur les siècles nouveaux, plongés dans Tombrc avare. Rayoïnie; à son aspect se disperse et s'enfuit Le cortéiîe eiïaré des démons de la nuit.

Cependant, s'inclinant vers Delphes la divine, De ses derniers rayons le soleil illumine

Les colonnes de marbre et les frontons sacrc's IjO couchanf resplendit de nuages ponrpn's.

Kuphorion, debout devant Je saint porliqne, Embrassant du regard les plaines de l'Attique, Et le Pyrce aux cent trirèmes, et la mer, Le front penché, s'écrie, en proie au doufe amer

Ce qu'en vain j'ai cherché dans l'immobile Asie. race créatrice enire toutes choisie.

Répondez, fils d'IIellas, cet idéal rêvé, Me le donnerez -vous, et l'avez-vous trouvé?

im ~

CHŒUH

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