CHŒUR
Les mondes à l'abri de ta toute-puissance
Roulent entrelacés dans un ordre éternel;
Sur rimmble fleur des champs et sur loiseau du ciel
Veille éternellement ta calme Providencxî :
Et nous^ pour qui ton fds est mort, nous tes enfanis,
?fous t'implorons en vain depuis plus de mille ans.
Seigneur, nous t'adorons le front dans la poussière; Mais, si tu veux compter nos péchés, qui pourra Soutenir ton regard, et qui te répondra?
Monte vers lui, parfum de lame, humble prière; Montez comme Tencens du soir, larmes des cœurs Qu'abreuve le torrent des célestes douleurs.
Ri sous les ait^aux noirs des longs piliers gothiques, Les soupirs de la foule et renc^ns des cantiques
Montaient, et tout le peuple agenouillé pleurait,
Et Teclatante voix de l'orgue saint vibrait.
Le prêtre, sous Tazur de la nef constellée,
Élevait des deux mains l'offrande immaculée :
Pourtant Euphorion, devant un noir pilier.
Seul debout, mesurant de son regard altier
La croix resplendissante aux cent clartés des cierges,
Mêlait la voix du doute aux chants d'amour des vierges.
L'église frémissait sous ce blasphème impur,
El les anges pleuraient dans leurs niches d'azur :
Seigneur, pour tes eufents ta justice est bien lente; N'avons-nous pas assez souffert, assez pleuré, Et no veiTons-nous pas, après mille ans d'attente.
Sur la nue éclatante
Ton Christ transfiguré?
Seigneui*, celte sueur de sang qui nous inondo, N'a-t-elle pas lavé le crime originel?
N'est-il pas lemps enfin que ta voix nous réponde? Le calvaire du monde Sera-t-il éternel?
Humiliant son fi-ont, le sage à la science A pi-éféré la foi; pour le cloître et ses pleurs La vierge a rejeté l'amour rêvé; Tenfance
T'offre son iimocence,
L'esclave ses douleurs.
Quel souffle loin du ciel chasse donc la prière? T'endors-tu donc aux chants des séraphins en chœur' Meurs-tu, pour racheter les fils d'une autre terre,
Sur un autre calvaire?
Oà donc es- tu, Seigneur?
Non i le nOuveslu calvaire dii sa tombe se crelise
N^aura pas de réveil ni de troisième jour;
Son glas de mort, aux chants de la terre Oublieuse,
Dans la nuit pluvieuse Va souucr sans retour.
Mais ne le pleurons pas, et comptons^fies victimes : Toitures, noii*s cachots, giliets, bûchers en feu. Spectres de mort, fuyez dans les sombres abinies!
Fallait-il tant de crimes
Pour condamner un Dieu ?
Fantômes de la nuit que chasse la lumière, Fuyez! Je règne seul sur les cicux agrandis!
Hommage de la peur, silence, humble prière !
Vous, rois et dieux, arrière,
Uetirez-vous, maudits!
L'orgueil fait dans mon sein frissonner chaque libre ; Tombez, fers du captif! foi de Fenfance, adieu ! Un cri de délivrance au fond de mon cœur vibre :
Je suis fort, je suis libre,
Je suis roi, je suis dieu!
L'église à ces accents s'ébiaiile; la nef soiubic Tremble sur ses piliers, et des oiseaux sans «ouibio, Avec les cbénibins sculptés aux pendeiidifs, S'envolant vers le ciel, poussent des cris plaintil'ïi. Le contour vacillant de la voûte étoiléc, Comme au miroir d'un lac une image troublée, Comme un palais magique en un rêve trompeur, S'elïacc et foiRl en vague et bleuâtre vapeur. Tous les saints des vitraux, tous les anges des voûtes, i)isj)ersés dans les airb, volent par mille routes, Et, suivant du regard leur fuite, Euphorion Entend tomber sur lui leur malédiction :
Sois maudit! Tu voudrais porter le poids du monde,
Tu voudrais arracber Timage du saint lieu,
Tu voudrais vaincre Dieu !
Sois maudit! Dans la nuit étemelle et profonde.
Tu fuiras, à travers la vague immensité
Sans cesse ballotté.
Tantôt tu lasseras les ailes déployées, Tournoyant à travei>$ riininensité du ciel
Dans le vide éternel, Et tantôt tu suivras des routes dépouillées Pour vaincre, en un combat sans cesse renaisssani ,
Un adversaire absent.
Tu poursuivras en vain ton long pèlerinage ; Tes genoux s'useront sans trouver jusqu'au soir
Un abri pour t'asseoir.
Tu vogueras sans but sur des mers sans rivage, Où nul astre ne brille à travers Tair voilé
Dans le ciel dépeuplé.
Comme sur la montagne, avant sa mort, Moïse Vit les champs réservés à sa postérité,
Qui n avait pas douté, Le fantôme rêvé d'uncî terre promise Fascine tes regards ; nmis tu ne la verras
Qu*au Jour oii tu mourras.
Les rayons du matin percent la brume grise ;
 là place où la veille était la grande église,
La foule, sans abri contre les vents d'hiver,
Redemande le toit qui la couvrait hier.
Mais bientôt, dispersés dans la forêt oljscure.
Les sages, â travers les champs de la nati|^*e.
Vont chercher, pleins d'ardeur, dans des sentiei-s perdus.
L'arbre de la science et ses fruits défendus.
Les peuples, sous le vent qui déchire les nues,
S'élancent en chantant \cvs les mers inconnues,
Et l'esclave, brisant ses fers, arme son bras
Pour la Liberté sainte et les derniers combats.
fiPILOGl'E
Un chant de mort. Voici ce que je vis en rêve :
La nuit couvrait Paris ; sur la place Ae Grève
Ondulait tout un peuple, ainsi qu'aux vents d'hiver
Roulent amoncelés les grands flots de la mer.
Hais nul bruit ne sortait de cette foule immense,
Qui s'agitait avec un effrayant silence :
Ce peuple n'était pas du monde des vivants.
Çà et là je voyais, parmi les flots mouvants,
Des hommes au front pâle, à la prunelle ardente.
Et dont le cou portait une ligne sanglante.
Ces hommes, sérieux, tristes, calmes et forts,
Semblaient guider la foule innombrable des morts.
.Veus bientôt reconnu les ombres vénérées
De nos grands-pères morts dans les luttes sacrées,
Et, craignant leur courroux pour nous, leurs fils maudits,
Je prosternai mon front contre terre et je dis :
« nos pères, pai*don ! Géants, fds de la terre, Dont les bras entassaient Ossas et Pelions, Quand des dieux oppresseurs TOlympe solitaire Croulait au vent de feu des révolutions,
Alors, pareil au bruit des flots que le vent roule, .l'entendis s'élever, de toute cette foule, Un immense sanglot dont le ciel retentit, Puis une voix vibra dans Vair sonore, et dit :
La vision de mort n'était pas achevée ; Comme nn roc noir Uitlu par la mer soulevée, Ijii immense échafand dans les airs se dressa, Et rimmolation des martyrs commença.
Tons ceux qui, pour le nom de la sainte Jusiico, Avaient donné jadis leur vie en sacrifice, Venaient de l'Occident, venaient de l'Orient, Les uns en combattant, les autres en priant;
Ceux-ci,- les yeux tournés vers la voûte infinie, Suivaient h;ur divin rêve à travers l'agonie. D'abord parut le Dieu qu'une Vierge enfanta, Pale et sanglant, ainsi qu'aux jours du Golgotba; Puis ceux qu'aux cris joyeux de la foule en attente Les tigres déchiraient sur l'arène sanglante ; Ceux dont les chants de mort, sur les bûchers en feu. Aux hymnes dos bourreaux se mêlaient devant Dieu,
Ri tous ceux qu'au milieu de tortures sans nombre Les cachots de l'Église étouffèrent daus l'ombre. Les yeux levés au ciel, le pardon dans le cœur, Tous disaient en mourant : « Mon Dieu, pardonne-leur! )>
Ceux-là, libres et liei-s, race de Prouiélliée,
Gaitlaient sur récliafaud leur colère indomptée,
Et pour leur testament léguaient à l'avenir
Un glaive avec ces mots : « Vivre libre ou mourir î ))
Mais en vain ils cherchaient dans la foule endormie
Une larme, un regard, une parole amie ;
Le peuple abandonnait ses défenseurs mourants
Et revenait baiser la main de ses tyrans.
Les martyrs répondaient à l'insulte, à la haine,
En lançant vers le ciel des tronçons de leur chahie,
Et mouraient en chantant l'hymne de liberté,
Ou répétaient tout bas : « Sainte simplicité ! »
Et toujours, cependant, ainsi qu'avant I automne Tombent les épis mûrs quand la faux les moissonne.
Sur le sombre échafand se pressaient pour mourir
Les martyrs du passé, puis ceux de Taveinr.
Alors, debout parmi les dépouilles sanglantes,
Invoquant les grands dieux des vengeances trop lentes;,
Eupliorion maudit tout le peuple, lançant
Aux quatre vents du ciel des gouttes de leur sang :
Vous avez su mourir, ô Christs de tous les âges !
Mais tous, et même les plus forts, Vous pâlissiez devant l'insulte et les outragos
De ceux pour qui vous êtes morts.
Demi-dieux rédempteurs, héros du sacrifice,
Dans votre nuit des Oliviers, -Tous vous disiez : « Seigneur, détoume ce calice! d
Et tous pourtant vous le buviez;
Et vous leviez les yeux vers les sphères sereines Où brillait votre astre idéal ;
Car, pur delà ce ilol (le^^ lâchetés liuiimines, Lu croix se diuuge en piédestal,
El le lemps ceint vos fronts d'une auréole pure
Au jour des tardifs repentirs.
Mais ce peuple, qui n'a que Topprobre et l'injure
Pour ses sauveurs et ses martyrs ,
A lois se confondit la vision nocturne Que |M>ur moi le sommeil évo([uait de son urne; Dans Tabime sans borne où mes yeux se noyaient, De grands astres éteints ça et là tournoyaient, (lonnne un vaisseau perdu dans TOcéan des mondes , La lerre s'égarait en courses vagabondes ; Le soleil, — oh! qu'un seul, un seul rayon béni Travei*sàt seulement les champs de rinfmi !
Mais dans les cieux nageait un crépuscule pâle; Pur instants nmgissait la lugubre rafale (Jue Dante vit planer sur les cercles maudits ; Puis un silence morne, et les vents engourdis liUissaicnl les niei's sans vague et de brunie voilées. (Icpendant, au milieu des plaines désolées, Vibrait connue l'écho d'un nuigissement sourd, Kl dans Tair sans étoile errait un brouillard lourfl.
Comme les cris mêlés de mille oiseaux i'unèbres, Un dernier cri de moit monta dans les ténèlires,
bit de l'inmieiisité réclio le répéta.
Alors tluphorioii prit sa lyre et chaula
Adieu! tout est liui! la uuit règue siuis boruc
Sur rimmeiisité morue, El ue ramèuera, ni demain ni jamais,
Le soleil que j'aimais.
Kiicore un chant. A toi mes dernières paroles, A toi qui fais pleurer tout ensenïble et consoles,
divin souvenir !
l^jsprit des anciens jours, descends de ton étoile ; Étends autour de moi ton aile d'or, et voile
L'implacable avenir.
Je regrette ces jours de fraîcheur printanièrc Où la sainte lumière
Munirait à iiie^ regaitls, pour la première fois, La verdure des bois.
Oli! la neige des monls, les torrents, Tonibre épaisse, Fleurs des rives, lotos, gazons verts que caresse
Le Ilot calme et dormant !
Mystères des forets, profondeui-s insondées, Ou mes ailes d'argent, par les brises guidées,
Volaient si librement !
Et puis voici les cliœui>^, et, dans les plaines blondes,
Les danses vagabondes, Et rincaraatioii de la sainte Beauté
Dans le marbre sculpté,
Les frontons blancs, les dieux souriants et saUs nombre 4 La vie heureuse et libre» et les liaisers dftns lombrci
J'entends vibrer dans Tair Comme un éclio lointain de chansons oubliées, Et frissonner au vent les tresses déliées
des nymphes de la mer.
Pendant les longues nuits, au fond des raihédrales,
A genoux sur les dalles, J*ai mêle ma prière et mes pleui's aux soupirs
Des saints et des martyrs ;
Puis j*ai voulu chercher, dans d'austères éludes, L'arbre de la science, au fond des solitudes
Où Dieu l'avait planté; Et j'ai suivi les pas de la phalange anlente Qui voulait conquérir sur Tarène sanglante ïia sainte liberté.
Toujours devant mes yeux, comme devant les maires, De radieux m ira ires
Brillaient, et je suivais Tastre qui m'avait lui. Mais en vain aujourd'Inn',
Dans un vague lointain, j'entends chauler les brises ; Tes Édens d'Orient et les terres promises
Ne m'attireront plus.
Si je priais encore, à Dieu, que je renie, .le ne demanderais, ô jeunesse bénie!
Qu'un seul des jours perdus.
Puisque mes dieux sonl morts, qu'au veut «le ma pensée
Leur cendre est dispersée, Dormons du lourd sommeil qu'en son gouffre béant
Nous garde le néant .
Là sonl les jours pleures de ma jeunesse morte. Que les peuples nouveaux marchent où les emporle
Le muet avenir!
Au linceul du passé couchons-nous en silence;
Dormons sans rêve; adieu, pièges do rEspéranco, Poisons du souvenir !
Voici la grande nuit. Si jamais, ô mes frères!
Vers de meilleures terres Le souflle de TEspril vous emporte, donnez
Une larme aux aînés !
Dans ses courses, parfois Tessaîm des hirondelles S'arrête, et, près du terme espéré, pleure celles
Qui tombent en chemin.
mortels! suspendez votre course rapide; Pleurez ceux qui sont morts en rêvant l'Atlantiile
Oik vous serez demain.