IDYLLE PARISIENNE
Non loin du piédestal où j'étais accoudé A l'ombre d'un Sylvain de marbre démodé, Et sur un banc perdu du jardin solitaire, Je vis une servante auprès d'un militaire. Ils se tenaient tous deux assis à chaque coin Du banc et se parlaient doucement, mais de loin, — Attitude où l'amour jeune est reconnaissable. — A leurs pieds un enfant jouait avec le sable. C'était le soir; c'était l'heure où les amoureux, Moins timides, tout bas, osent se faire entre eux
ÔO POËMES MODERNES.
Les tendres questions et les douces réponses.
Le couchant empourprait le fond noir des quinconces;
Lentement descendait l'ombre, comme à dessein;
Le vent, déjà plus frais, ridait l'eau du bassin
Où tremblait un beau ciel vert et moiré de rose :
Tout s'apaisait. C'était cette adorable chose :
Une fin de beau jour à la fin de l'été.
Et, n'ayant rien de mieux à faire, j'écoutai.
Tous deux dirent d'abord le plaisir qu'on éprouve A parler du passé, comment on se retrouve Si loin, bien qu'étant nés dans un petit pays ; Leur enfance commune et les parents vieillis Dont on est inquiet, sans trop oser le dire Dans ses lettres, les vieux ne sachant pas écrire Et ne pouvant payer la plume du bedeau. Ils dirent la rivière ombreuse, le rkieau De peupliers, l'endroit pour pêcher à la ligne Caché sous le houblon et sous la folle vigne ; Le cerisier qu'ensemble ils avaient dépouillé;
Le vieux bateau, rempli de feuillage mouillé, Qu'on prenait pour aller jouer dans le coin d'île ; Les moulins, les sentiers sous bois, toute l'idylle. Mais l'enfance du pauvre est très-courte, et depuis N'avaient-ils pas tous deux souffert bien des ennuis? — Et naïve, ignorant encore la prudence, La simple enfant livra toute sa confidence La première.
Elle dit, en termes très-touchants, Que, ne supportant pas les durs travaux des champs Et ne voulant pas être à charge à sa famille , Elle avait bien prévu qu'elle resterait fille, Ses père et mère étant de pauvres villageois, Et qu'elle était entrée alors chez des bourgeois. Or cette vie était pour elle bien amère, A son âge, d'avoir tous les soins d'une mère Pour des enfants ingrats et qui ne l'aimaient pas. Elle pleurait souvent, à l'heure des repas, Dans sa froide cuisine, auprès d'une chandelle, Toute seule. Elle était courageuse et fidèle,
Mais ses maîtres, gardant toujours leur air grognon,
Ne semblaient même pas la connaître de nom
Et lui donnaient celui de leur servante ancienne.
Enfin la vie était dure à tous, et la sienne
Lui compterait sans doute un jour pour ses péchés.
Les deux enfants s'étaient doucement rapprochés. Mais, sans pouvoir trouver un bon mot qui console, Le militaire prit à son tour la parole : Il parla le front bas et les yeux assombris.
Lui, la conscription à vingt ans l'avait pris; Être soldat, cela se nomme encor service. Il maudit ce métier qui lui donnait un vice. De pauvre on l'avait fait devenir paresseux. L'avenir? il n'osait y croire, étant de ceux Qu'on peut le lendemain envoyer à la guerre, Un de ces hommes faits d'une argile vulgaire Que, pour l'ambition du premier conquérant, Dieu sans doute pétrit d'un pouce indifférent, Chair à canon, chair à scalpel, matière infâme
Et que la statistique appelle seule une âme.
Il raconta ses jours sans fin de garnison,
Ses courses dans les champs, le soir, vers l'horizon,
Sans but, en écoutant si la retraite sonne.
Il était sans ami, sans pays, sans personne,
Sans rien. Il ne pouvait se faire à son état
Et parfois souhaitait que la guerre éclatât.
A ce mot prononcé simplement, la servante Eut un petit frisson de soudaine épouvante, Et, s'approchant, avec un bon geste de sœur : « Ne parlez pas ainsi, » dit-elle avec douceur; Puis elle prit les mains du soldat sans rien dire, Et tous deux, essayant un douloureux sourire, Ecoutèrent au loin mourir le chant des nids. Alors, mystérieux témoin, je te bénis, Amour, consolateur dernier des misérables! Je vous bénis, ô nuit ! ô rameaux vénérables Qui les cachiez pendant qu'ils oubliaient un peu ! En silence, les mains froides, la tête en feu, Ils virent dans l'azur les étoiles éclore,
Puis longtemps et tout bas échangèrent encore, Heureux et confiants, l'un près de l'autre assis, Leurs modestes espoirs et leurs humbles soucis. Le murmure des voix, plus craintif et plus tendre, S'affaiblit, et, bientôt après, je pus entendre, — Car l'ombre m'empêchait de voir les deux amis Un baiser, qu'un soupir d'abord avait promis, Vibrer, pareil au bruit d'un oiseau qui s'effare.
Tout à coup, une claire et brutale fanfare
Éclata dans la nuit profonde du jardin.
Le soldat inquiet se releva soudain;
Il fallait se quitter, car c'était la retraite.
Oh ! le triste moment d'un départ qui s'apprête I
Vingt fois on se redit qu'on se reverrait là,
Et le pauvre amoureux en hâte s'en alla,
Mais non sans regarder bien souvent en arrière.
Elle, les yeux baissés comme pour la prière, Triste, joignant les mains sur son tablier blanc, Resta longtemps rêveuse et seule sur le banc.
Lentement s'éloignait la fanfare importune ; Et, lorsque dans le ciel monta le clair de lune, Je la vis, pâle encor du baiser de l'amant Et les larmes aux yeux, écouter vaguement La retraite s'éteindre au fond du crépuscule.
Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule.
Dans les promenades publiques, Les beaux dimanches, on peut voir Passer, troupes mélancoliques, Des petites filles en noir.
De loin, on croit des hirondelles :
Robes sombres et grands cols blancs; Et le vent met des frissons d'ailes Dans les légers camails tremblants.
Mais quand, plus près des écolières.
On les voit se parler tout bas, On songe aux étroites volières Où les oiseaux ne chantent pas.
Près d'une sœur qui les surveille En dépêchant son chapelet, Deux par deux, en bonnet de vieille Et les mains sous le mantelet,
Les cils baissés, tristes et laides, Le front ignorant du baiser, Elles vont voir, pauvres coeurs tièdes, Les autres enfants s'amuser.
Les petites vont les premières ; Mais leur regard discipliné A perdu ses vives lumières Et son bel azur étonné.
Les pieuses et les savantes Ont un maintien plus glacial ; Toutes ont des mains de servantes, L'œil sournois et l'air trivial.
Car ces êtres sont de la race Du Vice et de la Pauvreté Qui font les enfances sans grâce Et les tristesses sans beauté.
Les berceaux ont leurs destinées, Et vous ne les avez pas eus, Les fronts de mères inclinées Gomme la Vierge sur Jésus.
Vos sombres âmes stupéfaites, Enfants, ne se rappellent pas La chambre joyeuse, les fêtes Du premier cri, du premier pas,
La gambade faite en chemise Sur le tapis, devant le feu, La gaîté bruyante et permise, Et l'aïeule qui gronde un peu.
— Pourtant ce qui vous fait, si jeunes, Pareilles aux fleurs des prisons, Ce ne sont ni les rudes jeûnes.
Ni les pénibles oraisons.
Ces graves filles, vos maîtresses, Vous pouvez leur dire : « Ma sœur. »
Sans amour tendre ni caresse, Elles ont du moins la douceur.
Une de ces vierges chrétiennes Joint tous les jours, souvenez-vous, Vos petites mains sous les siennes En vous tenant sur ses genoux.
Et sa voix bonne, et familière, Vous fait répéter chaque soir Une belle et longue prière Qui parle d'amour et d'espoir.
Sombres enfants qui, sur ma route, Allez, le front lourd et baissé, Je crains que vous n'ayez le doute Effrayant de votre passé ;
Que dans votre âme obscure, où monte Le flot des vagues questions, Vous ne sentiez frémir la honte, Source des malédictions;
Et que, par lueurs éphémères, Votre esprit ne cherche à savoir Si vraiment sont mortes vos mères.
Pour qu'on vous habille de noir!
— Si ce doute est votre souffrance, Ah! que pour toujours le couvent Dans la plus étroite ignorance Mure votre cœur tout vivant :
Que par les niaises pratiques Et les dévotions d'autel, Par le chant des fades cantiques Et la lecture du missel.
ENFANTS TROUVEES. JD
Par la fatigue du cilice,
Par le chapelet récité,
A ce point votre àme s'emplisse
D'enfantine crédulité
Que, ployant sous les disciplines Et mortes avant le cercueil, Vous vous sentiez bien orphelines En voyant vos habits de deuil.