‹ Poëmes modernesChapitre 3 sur 14 · L'ATTENTE · texte numérisé non relu

L'ATTENTE

A Auguste Vacquerie

LATTENTE

Au bout du vieux canal plein de mâts, juste en face De l'Océan et dans la dernière maison, Assise à sa fenêtre, et quelque temps qu'il fasse, Elle se tient, les yeux fixés sur l'horizon.

Bien qu'elle ait la pâleur des éternels veuvages. Sa robe est claire; et bien que les soucis pesants Aient sur ses troits flétris exercé leurs ravages, Ses vêtements sont ceux des filles de seize ans.

Car depuis bien des jours, patiente vigie, Dès l'instant où la mer bleuit dans le matin Jusqu'à ce qu'elle soit par le couchant rougie, Elle est assise là, regardant au lointain.

Chaque aurore elle voit une tardive étoile S'éteindre, et chaque soir le soleil s'enfoncer A cette place où doit reparaître la voile Qu'elle vit là, jadis, pâlir et s'effacer.

Son cœur de riancee, immuable et ndèle, Attend toujours, certain de l'espoir partagé. Loyal ; et rien en elle, aussi bien qu'autour d'elle. Depuis dix ans qu'il est parti, rien n'a changé.

Les quelques doux vieillards qui lui rendent visite, En la voyant avec ses bandeaux réguliers, Son ruban mince où pend sa médaille bénite. Son corsage à la vierge et ses petits souliers,

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La croiraient une enfant ingénue et qui boude, Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblants, Alors que sur sa main fiévreuse elle s'accoude. Ne livraient le secret des premiers cheveux blancs.

Partout le souvenir de l'absent se rencontre

En mille objets fanés et déjà presque anciens:

Cette lunette en cuivre est à lui, cette montre

Est la sienne, et ces vieux instruments sont les siens.

Il a laissé, de peur d'encombrer sa cabine, Ces gros livres poudreux dans leur oubli profond. Et c'est lui qui tua d'un coup de carabine Le monstrueux lézard qui s'étale au plafond.

Ces mille riens, décor naïf de la muraille, Naguère il les a tous apportés de très-loin. Seule, comme un témoin inclément et qui raille, Une carte navale est pendue en un coin;

Sur le tableau jaunâtre, entre ses noires tringles. Les vents et les courants se croisent à l'envi ; Et la succession des petites épingles N'a pas marqué longtemps le voyage suivi.

Elle conduit jusqu'à la ligne tropicale Le navire vainqueur du flux et du reflux, Puis cesse brusquement à la dernière escale, Celle d'où le marin, hélas! n'écrivit plus.

Et ce point justement où sa trace s'arrête Est celui qu'un burin savant fit le plus noir; C'est l'obscur rendez-vous des flots, où la tempête Creuse un inexorable et profond entonnoir.

Mais elle ne voit pas le tableau redoutable Et feuillette, l'esprit ailleurs, du bout des doigts, Les planches d'un herbier éparses sur la table, Fleurs pâles qu'il cueillit aux Indes, autrefois.

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Jusqu'au soir sa pensée extatique et sereine Songe au chemin qu'il fait en mer pour revenir, Ou parfois, évoquant des jours meilleurs, égrène Le chapelet mystique et doux du souvenir ;

Et quand sur l'Océan la nuit met son mystère, Calme et fermant les yeux, elle rêve du chant Des matelots joyeux d'apercevoir la terre Et d'un navire d'or dans le soleil couchant.

LE PERE

A Victor A$am

LE PERE

Il rentrait toujours ivre et battait sa maîtresse. Deux sombres forgerons, le vice et la détresse. Avaient rivé la chaîne à ces deux malheureux. Cette femme était chez cet homme — c'est affreux! Seulement par l'effroi de coucher dans la rue. L'ivrogne la trouvait toujours aigre et bourrue Le soir, et la frappait. Leurs cris et leurs jurons Faisaient connaître l'heure aux gens des environs.

PUE MHS MODEHNKS.

Puis c'était un silence effrayant dans leur chambre. — Un jour que par l'horreur, par la faim, par décembre, Ce couple épouvantable était plus assailli, Il leur naquit un lils, berceau mal accueilli, Humble front baptisé par un baiser morose, Hélas! et qui n'était ni moins pur ni moins rose. L'homme revint encore ivre le lendemain; Mais, s'arrêtant au seuil, ne leva pas la main Sur sa femme, depuis que c'était une mère. Le regard noir de haine et la parole amère, Celle-ci se tourna vers son horrible amant Qui la voyait bercer son fils farouchement, Et, raillant, lui cria :

« Frappe donc. Qui t'arrête?

Noire homme, j'attendais ton retour. Je suis prête. L'hiver est-il moins dur? le pain est-il moins cher? Dis. Et n'es-tu pas ivre aujourd'hui comme hier? »

Mais le père, accablé, ne parut point l'entendre;

LE PÈRE. 89

Et, fixant sur son fils un œil stupide et tendre, Craintif, ainsi qu'un homme accusé se défend, Il murmura :

« J'ai peur de réveiller l'enfant. »

LE DEFILE

A ma Sœur Annette Coppée

LE DÉFILÉ

Dans le faubourg planté d'arbustes rabougris, Où le pâle chardon pousse au bas des murs gris, Sur le trottoir pavé que limitent des bornes, Lentement, en grand deuil tous deux, tristes et mornes, Et vers le couchant d'or d'un juillet étouffant Vont ensemble une mère et son petit enfant. La mère est jeune encore; elle est pauvre, elle est veuve. Résignée, et pourtant droite encor sous l'épreuve , Elle songe sans doute au sombre lendemain ; Et le petit garçon qu'elle tient par la main

A déjà, dans ses yeux agrandis par les jeûnes, L'air grave des enfants qui s'étonnent trop jeunes.

Ils marchent, regardant le coucher du soleil.

Mais voici que parmi le triomphe vermeil Des nuages de pourpre aux franges d'écarlate. Là-bas, soudaine et hère, une fanfare éclate; Et, poussant devant eux clairons et timbaliers, Apparaissent au loin les premiers cavaliers D'un pompeux régiment qui vient de la parade. Des escadrons? mais c'est comme une mascarade. Les enfants et le peuple, hélas I enfant aussi, . S'arrêtent en chemin pour les voir. Or ceux-ci Sont très-beaux; et le fils de la veuve regarde. Lui qui vécut dans les murs froids d'une mansarde. Il n'a jamais rien vu de tel. Il est hagard ; Et sa mère lui dit, bénissant ce hasard Lt distraite, elle aussi, de ses rêves austères ■

LE DÉFILÉ. Q5

« Restons là. Nous verrons passer les militaires. »

Ils s'arrêtent tous deux, et le beau régiment,

Sombre et pesant d'orgueil, défile fièrement ;

Ce sont des cuirassiers; ils vont, musique en tête,

Répandant alentour comme un bruit de tempête.

Les casques sont polis ainsi que des miroirs ;

Les sabres sont tirés. Tous les chevaux sont noirs;

Ils ont la flamme aux yeux et le sang aux narines.

— Les cuirasses d'acier qui bombent les poitrines

Jettent à chaque pas des éclairs aveuglants.

Et les lourds escadrons, impassibles et lents,

Se succèdent au pas, allant de gauche à droite,

Avec leurs officiers dans la distance étroite,

Si bien que le passant sur la route arrêté,

Cependant qu'il peut voir s'éloigner d'un côté

Des croupes de chevaux et des dos de cuirasses,

Voit de l'autre, marchant de tout près sur leurs traces,

S'avancer, alignés comme par deux niveaux,

Des casques de soldats et des fronts de chevaux ;

g6 POËMES MODERNES.

Et ce spectacle est plus sublime et plus farouche Dans la rouge splendeur du soleil qui se couche.

Mais, l'œil tout ébloui des ors et des aciers, L'enfant cherche surtout à voir ces officiers Qui brandissent, tournés à demi sur la selle, Leur sabre dont la lame au soleil étincelle, Et sont gantés de blanc ainsi que pour le bal, Et commandent, tandis que leur fougueux cheval, Se rappelant sans doute une ancienne victoire, Secoue avec orgueil son mors dans sa mâchoire. Et plus que tous ceux-là l'enfant admire encor Le plus jeune, qui n'a qu'une aiguillette d'or Et marche dans les rangs ainsi qu'une recrue, Mais qui semble toujours à la foule accourue Le plus heureux, le plus superbe et le plus beau, Car il porte les plis somptueux du drapeau.

Le régiment défile et l'enfant s'extasie. Craintif, et se tenant à la jupe saisie

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De sa mère, il admire, avide et stupéfait, Et tremble. Tout a coup celle-ci, qui rêvait, Le regarde, et soudain elle devient peureuse. La pauvre femme, qui naguère était heureuse Que pour son fils ce beau régiment paradât, Craint maintenant qu'il veuille un jour être soldat : Et même bien avant que ce soupçon s'achève, Son esprit a conçu l'épouvantable rêve D'un noir champ de bataille où, dans les blés versés, Sous la lune sinistre, on voit quelques blessés Qui, mouillés par le sang et la rosée amère, Se traînent sur leurs mains en appelant leur mère, Puis qui s'accoudent, puis qui retombent enfin ; Et, seuls debout alors, des chevaux ayant faim Qui, baissant vers le sol leurs longs museaux avides. Broutent le gazon noir entre les morts livides!

Elle entraîne son fils; elle a le cœur glacé. Et, bien que le brillant régiment soit passé Et qu'au coin du faubourg tourne l'arrière-garde, L'enfant se plaint tout bas, et résiste, et regarde

Son rêve qui s'enfuit, espérant voir encor Là-bas, dans la poussière, une étincelle d'or, Et détestant déjà les amis et les mères Qui nous tirent loin des dangers et des chimères.

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