YSEULT. — L'ERMITE. — ALAIN. — YVELINE
L'ERMITE
La paix du Seigneur soit avec vous !
YSEULT
Sire moine,
Voici ma sœur.
L'ERMITE, (a Yveline)
Salut, enfant. Dieu vous bénit, YSEULT.
Mais vous que j'ai reçu dans mon vieux patrimoine, Qu'êtes-vous ?
L'ERMITE
Moi, je suis la voix de Jésus-Christ.
— On n'entendait que des chocs effrayants d'épéc ; On s'égorgeait, on se tuait pour quelques biens, Et, taillant en morceaux les grands Etats chrétiens, Les Barons oubliaient toute règle et tous liens : Je suis venu chanter la nouvelle Epopée !
YSEULT
Alors, c'est vous, c'est vous qui m'avez pris les miens! Oui, c'est vous, le Prêcheur !
L'ERMITE
Je suis Pierre l'Ermite, — Huit jours déjà passés ils prenaient tous la Croix ; Du Concile aucun d'eux n'a su prendre la fuite. Ils étaient là, Barons, Soldats, Peuples et Rois, Pressés d'abandonner leur domaine et leurs vices. D'aller chercher au loin de formidables lices. Pour reprendre aux Païens le Tombeau du Seigneur i Il a suffi d'un cri, d'un geste, pour que l'Ame
De l'Europe, plongée en sa sombre torpeur, Secouât, comme un vil fardeau, ses mauvais rêves Et bondit d'un élan vers les lointaines grèves. Sentant passer sur soi, dans un brusque réveil, Un souffle, qui chassait au loin les lourds miasmes. Et rallumait, avec l'ardeur d'un chaud soleil, La sève des Espoirs et des Enthousiasmes !
YSEULT
Ah! leur devoir était, à tous ces chevaliers,
De rester près de nous, non de courir le monde !
La famille...
L'ERMITE
Le Christ dit à ses alliés 0 Le Sacrifice est la seule vertu féconde ! Hommes, il faut jeter au loin, pour M'obéir, Tout ce qui fait l'Orgueil, l'Envie ou le Plaisir ! Il faut ôter de vous jusqu'à son souvenir ! » — C'est pourquoi j'ai voulu bouleverser le Monde, Moi, pauvre être chétif, mais qu'inspirait le Christ, Et j'ai montré pour tous un seul devoir écrit : S'oublier pour le Dieu qui vint racheter l'homme !
YSEULT
Cependant, les devoirs de chaque jour, pourquoi
L'ERMITE
Tout pour Dieu ! Vous aurez le reste par surcroît.
— Ai-je jamais cherché mes habits ou mon toit ? De Bysance à Paris, et de Paris à Rome,
Et de Jérusalem à Clermont, j'ai trouvé Le gîte et le coucher ; sinon l'abri rêvé C'était le ciel des nuits pullulantes d'étoiles Où j'entendais passer des hymnes triomphales I J'ai donc fait mon devoir parce que Dieu parlait. Moi, je ne savais rien, mais le sait Paraclet Animait mon regard, et mettait dans ma bouche La grâce qui remue et qui trouble et qui touche, Et tout s'est ébranlé, sans qu'en un seul instant Je me sois occupé même du jour suivant !
— Ah ! sacrifiez-vous femmes ; c'est la Loi juste !
YSEULT
Ma sœur a donc raison, elle qui veut s'enfuir Chez les nonnes ?
L^ERMITE, (a Yveline)
Enfant, vous avez ce désir ?
Êtes-vouspour cela préparée à souffrir ?
YVELINE
A la grâce je crois et d'une foi robuste.
L'ERMITE
Cette enfant a choisi la meilleure part.
YSEULT
Quoi !
Lorsque s'en vont mourir loin de nous, pour la Foi, Tant de nobles soldats, fonder une famille N'est-ce pas le devoir suprême d'une fille ?
L'ERMITE
Qu'importent les soldats, les armes et le fer !
Par la main d'une enfant Dieu peut sauver le Monde î
En Son pouvoir vous n'avez pas de foi profonde...
Ce qui nous sauve, c'est le Sacrifice offert ;
C'est la virginité blanche, immolée au Cloître,
Qui, fleur incomparable et sublime, veut croître,
En offrant son parfum supraterrestre à Dieu !
Sachez-le : le Seigneur opère ce qu'il veut !
Il n'a donc nul besoin de nous pour Ses ouvrages,
Et malgré nos Barons et leurs rudes courages,
Le Tombeau restera captif des Mécréants,
Si nous ne prions pas pour l'œuvre des Géants !
— Les Cloîtres ! Les voilà, les hautes citadelles. Qui, malgré les assauts, restent toujours fidèles ; Voilà ce qui nous sauve et nous défend encor ; Car, malgré nos efforts à tous taiU que nous sommes, La terre aurait croulé sous les péchés des hommes. Sans l'offrande des lis aux étamines d'or !
L'Héroïsme guen ier n'est qu'un rêve et qu'un leurre, La Science inquiète ouvre des yeux obscurs, L'Ardeur se décourage, et la Foi sainte pleure. Si la Prière n'ouvre pas les clairs azurs ;
Sans son souffle de feu, tout demeure stérile ;
Sans les nonnes, pleurant leur extase d'amour,
Le Monde rampe sous le joug de la chair vile,
Et cherche, — aveugle — , en vain quelque reflet de jour!
Sans les Vierges de Dieu qui prient pour nous le Père, Les Peuples croupiraient sans âme et sans esprit , Et, le cœur desséché sous un vent délétère. Révoltés, monteraient jusqu'au roc du Calvaire, Essayant d'arracher de Sa croix — Jésus-Christ 1
— Tout pour Dieu î — Rejetez tout le reste, ô ma fille ! Amplement, Il suffit aux cœurs les plus ardents. Quand on s'attache à Lui par d'éternels serments. Oue du cloître sur vous se referme la grille.
Désormais votre cœur vers le divin Époux Montera, dans le chant des psaumes, dans les ombres De l'encens, dans l'ampleur des grandes orgues sombres, Dans les essaims tremblants des cantiques sans nombres, Et parmi les parfums des fleurs, dolents et doux...
Allez, ma fîlle, allez. Je prierai Dieu pour vous.
YSEULT
Yveline !
YVELINE
Ma sœur î
YSEULT, A l'Ermite.
Vous partez ?
L'ERMITE
Je regagne Ma route sans espoir de repos ; je le dois. Je vais courir encore la plaine et la montagne ; Dans tous les carrefours retentira ma voix.
— Je suis l'écho de Dieu qui parle aux Egoïstes, yui redit la chanson sublime de Jésus
Ouvrant sur l'infini des temps Ses deux bras tristes î
— Je dois, bénissant Dieu de Ses bienfaits reçus, Continuer la route âpre qu'il m'a tracée :
Tout est de Lui. Son rêve a rempli ma pensée ; Je ne suis plus à moi ; c'est Lui qui parle et dit : « Le Sacrifice est le secret de l'Evangile ! »