TOMBEAU DE GUSTAVE LE VAVASSEUR
A son père, à sa mère, en attendant l'épouse Qu'un silence timide ici rendrait jalouse.
Ton nom, Le Vavasseur, ne s'est point affaibli; Tu dors dans le silence et non pas dans l'oubli Et la terre normande, où l'on te goûte encore, A gardé les échos de ton œuvre sonore. Pâtres ou laboureurs, les hommes d'autrefois Se dressent devant nous à l'appel de ta voix. Tu les as tous fixés, du vieillard à l'éphèbe. Le Chant des Moissonneurs éclate sur la glèbe, Et dans le crépuscule emportant le blé noir, Le chartil monstrueux cahote au fond du soir. C'est l'heure où dans le ciel, sur les côtes prochaines, Frémissent les bouleaux, les hêtres et les chênes, Les beaux arbres que nul n'a chantés mieux que toi. Dans leurs ombres souvent tu passais comme un roi. Oui, seigneur d'un canton, roi de la poésie, Voyant de toutes parts à ta forme choisie, Aux facettes des mots que tu faisais briller, Jusque dans les festins des gens s'émerveiller. Tu fus de nos banquets et l'honneur et la joie. O Maître, il suffisait que le peuple t'y voie Pour qu'y vienne à grand bruit un flot de paysans. Pendant un demi-siècle et vingt fois tous les ans
Tu chantas ton pays, son sol ou son histoire Et chaque hymne ajoutait quelque chose à ta gloire. Tu redressais ton front hardi, ton œil brillait, Comme un cidre écumeux ton esprit pétillait; Ta verve éblouissait tous ces gens de culture Qui comptaient fièrement des siècles de roture. Qu'ils en eussent l'orgueil, ce n'était pas mauvais. Poète, historien, érudit, tu savais Que des lacs aux rochers, des vergers aux vignobles, Les habitants des vieux pays sont tous des nobles. Et quand tes vers partaient comme des feux grégeois, Les hauts terriens entre eux exaltaient le bourgeois, L'héritier d'un vieux nom, le fils du grand comptable Dont la muse en riant s'asseyait à leur table!
Ils t'aimaient comme un chef, ô Maître vénéré. Dans les bruits de ta mort quelques-uns ont pleuré, Tous ont vu tristement fuir avec ta pensée Une âme du pays qu'on n'a pas remplacée. Maître, voilà pourquoi des pèlerins en deuil, Des passants, désireux d'une halte à ton seuil, Viennent sur ton granit, embelli d'une palme, Mêler la strophe émue à la prière calme. Ils sont venus de loin, des horizons picards Où la Bresle et la Somme élèvent leurs brouillards,