‹ Poèmes mystiques et champêtresChapitre 29 sur 32 · LE LANCE · texte numérisé non relu

LE LANCE

Piétons et cavaliers. On entoure l'enceinte. Abois des rapprocheurs. L'animal, plein de crainte, S'est redressé. Bientôt, prince de la forêt, Dans sa marche orgueilleuse et lente, il apparaît Il traverse la ligne au pas, la tête droite. Pendant que la lumière aux pavillons miroite, Dans les trompes de cuivre éclate le Lancé. Le cerf fait un élan, il est loin du fossé. Maintenant il bondit dans le fourré qu'il ploie. La meute tout entière est collée à la voie. Le grand dix-cors ayant les chiens sur ses talons, A franchi les coteaux, traversé les vallons, Déhardé quelque cerf, multiplié les ruses Et la chasse n'a plus que des rumeurs confuses. La bête se forlonge, on n'entend pas un cri. Mais, tout à coup, galops, clairs appels, hourvari ! Les chiens font rage en bloc sur la voie empaumée. De leurs flancs secoués s'échappe une fumée. Le fauve saute en plaine, on l'a jugé par corps. C'est la Vue! Écoutez le chant lointain des cors :

la vue (fanfare)

Que la fanfare éclate En longs accords, C'est un dix-cors!

Il traîne un peu la patte Et ses bois sur le dos Semblent des fardeaux.

La brume A son corps fume.

Venez voir, Le poil est tout noir!

Le cerf descend le val profond, portant la hotte. Il saute dans l'étang dont l'eau lourde clapote. Derrière lui, l'écume et la colère aux dents, Sous l'appel du bat-1'eau nagent les chiens ardents. Il veut faire un moment face à l'horrible troupe. Un bâtard vendéen lui déchire la croupe.

le bat-l'eau (fanfare)

Comme il est beau Le cerf qui saute dans l'eau !

L'étang sera son tombeau.

Sous nos clameurs sans pitié

Il nage effrayé, Bientôt il sera noyé.

Des chiens hardis

Les crocs maudits

Mordent en chœur La bête au grand cœur.

Comme il est beau Le cerf qui lutte dans l'eau !

L'étang sera son tombeau.

Il ne veut pas mourir, il s'éloigne, il arrive En un lit de roseaux et touche enfin la rive.

la sortie de l'eau (fanfare)

Du sombre étang l'animal est sorti.

Prend-il encore un grand parti? Comme il gagne en boitant le haut du coteau, Déjà Lafeuille a tiré son couteau...

C'est l'hallali sur pied dans le jour qui décline. Le maître et le piqueur sonnent sur la colline. Le dix-cors, renâclant et les yeux élargis, Plonge au ventre des chiens ses andouillers rougis.

l'hallali sur pied (fanfare)

Le cerf fait tête,

Gare à la bête!

Nos chiens la tiennent aux abois.

Ils sont bien là (Dieu, quelle fête!) Trente à hurler à pleine voix

Dans les bois...

Tout au fond de la lande où la bête recule

Sinistrement flamboie un rouge crépuscule.

Le grand fauve tombé regarde en frémissant

Les bois de pourpre et d'or, l'horizon plein de sang.

Il meurt, sa langue pend, déjà décolorée.

Tristement la nuit vient. On sonne la Curée.

la curée (fanfare)

Lugubre décor Où le chant du cor Nous redit encor :

Le grand cerf est mort.

Là, sous le ciel gris, Les chiens qui l'ont pris A l'odeur du sang poussent de longs cris. La meute en grondant s'est ruée au festin, Le bois cache au lointain Le soleil qui s'éteint.

Lugubre décor Où le chant du cor Nous redit encor :

Le grand cerf est mort!

Là-haut, l'étoile tremble à ta cime pâlie,

Noire forêt, vouée à la mélancolie.

Du carnage nocturne au radieux Lancé,

Forêt, dans tes hasards tout un drame a passé.

Le plus beau de tes fils, dès l'aurore aux écoutes,

De son sabot rapide a martelé tes routes.

La lutte longuement jusqu'au soir anxieux

En toi s'est poursuivie, elle a fermé les yeux

Du grand cerf. Et la biche a senti son veuvage.

La guerre s'est mêlée à ta beauté sauvage,

O Forêt! Dans la nuit tu tressailles encor :

L'écho répète au loin le dernier chant du cor.

En tayautés plaintifs, en notes désolées

Il se déploie et va jusqu'au fond des vallées.

Sous la feuille on dirait qu'il berce les douleurs

De quelque faon perdu, de quelque biche en pleurs,

De ces hôtes des bois qui s'étonnent d'entendre

Les plaintes de Y Adieu mélancolique et tendre.

l'adieu des piqueux (fanfare)

A demain, La nuit tombe, tout s'efface, Les champs, les bois et le chemin.

A demain.

Et que l'écho dans l'espace Prolonge notre adieu lointain.

Dans vos retraites,

Biches distraites,

Beaux cerfs jaloux,

Tranquilles, couchez-vous...

A demain La nuit tombe, tout s'efface, Les champs, les bois et le chemin.

A demain Et que l'écho dans l'espace Prolonge notre adieu lointain...

Aux terres que Dieu m'a données, Tous mes pommiers bien à l'abri, Profitant de belles journées, En une semaine ont fleuri.

Quelques sujets du premier âge Portent des panaches coquets Et quelques vieux, suivant l'usage, Ont arrondi leurs gros bouquets.

La nuit doucement les arrose, Mais le jour, au brillant réveil, Sur leur couronne blanche et rose Verse les clartés du soleil.

Mon voisin qui trouve dans l'herbe Quelques poussins à peine éclos, Les repousse d'un pied superbe.

Il fait le tour de son enclos.

Il dit : la terre n'est point sèche, Tout va bien, l'herbe pousse encor.

De l'autre côté de la brèche, L'herbage est plein de boutons d'or.

Mais soudain, redressant sa taille, Mon voisin, le roi des fermiers, Soulève son chapeau de paille En apercevant mes pommiers.

Le bonhomme sur chaque joue A les splendeurs de la saison.

Pourvu que la pomme se noue Dit-il, après la floraison!

Si la lourde meule en automne Tourne, tourne dans le pressoir, Auprès de ma plus forte tonne Qu'avec plaisir j'irai m'asseoir!

Par des maximes trop sévères Ne nous faisons point remarquer.

Sous les pichets tendons nos verres.

La vie est belle, il faut trinquer!

Devant le bon cidre qui mousse, Voisin, ne te fais plus prier, Mon fils est beau, ta fille est douce; Il est temps de les marier.

La cloche doit dans la tour grise Sonner pour eux comme pour nous.

Va-t-on s'émouvoir à l'église Lorsqu'ils se mettront à genoux!

Puis, dans une joyeuse agape, Rapprochant les cousins bourrus, Nous ferons passer sur la nappe Toutes les couleurs de nos crus.

Voisin que j'aime et que j'honore, Aïeul de nos petits enfants, Puisses-tu voir longtemps encore, Dans ce verger que tu défends, Épris de la beauté des choses, Quand les pommiers refleuriront, Tomber des fleurs blanches et roses, Comme une neige sur ton front!

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