SUR LA NAISSANCE DE MON PETIT-FILS
Bravo! Pas de vanités sottes.
Ce qu'on doit souhaiter, au fond, C'est qu'il ait du foin dans ses bottes, Reprit l'homme à l'accent profond.
Les Provost, dit une commère, Furent d'excellents cordonniers, Soit. Mais du côté de la mère, Tous les Harel étaient meuniers.
Ah ! s'il avait, ce petit homme, Le meilleur moulin du canton, Il serait joli, Dieu sait comme, Avec le bonnet de coton !
J'attends plutôt sa réussite, Fit l'oncle Auguste, du labour.
Ou bien que ce Paul ressuscite La vieille auberge, au fond du bourg.
Qu'en cet endroit il donne à boire Aux gens fortunés comme aux gueux.
Ainsi que dans leur humble histoire L'ont pratiqué ses bons aïeux.
Mais, tout à coup, Paul fit un geste, Disant : « Il faut vous arrêter.
Ils boiront du lait, s'il en reste.
En attendant, je vais téter.
« Si pour tous la vie est amère, Le sein que je presse est bien doux.
Laissez-moi donc avec ma mère Et retournez chacun chez vous. »
Sous des peupliers d'Italie Je connais un petit moulin.
La meunière est assez jolie Et le meunier n'est pas vilain.
Le Ciel a doté la famille D'un bon gros garçon qui moudra- On soupire après une fille.
Je crois que Dieu les entendra.
En été quand le soleil troue Des peupliers l'épais rideau, Il fait étinceler la roue Et resplendir la chute d'eau.
Le moulin tourne, gronde, éclate, Et l'homme, un instant accablé, Se ranime quand il constate La hauteur de son tas de blé.
En voyant tomber la farine Le meunier dit : elle sent bon.
Il en a dans chaque narine.
Cela vaut mieux que du charbon.
A son front la farine joue Comme de la poudre de riz; Elle retombe sur sa joue Et jusque dans ses favoris.
A midi le moulin s'arrête.
Alors on mange un beau poisson.
On en écarte chaque arête,
A cause du petit garçon.
Poisson fameux. Est-ce une tanche?
Est-ce une carpe? Est-ce un mulet?
Je n'en sais rien, mais le dimanche
Je sais qu'on mange un bon poulet.
Vers la maison qui n'est pas neuve Il vient d'ouest un souffle amer.
Le moulin touche au bras d'un fleuve Qui va se jeter dans la mer.
Parfois, venus de ses rivages, Sous le ciel bas, par les temps gris, Se montrent des oiseaux sauvages Dont la brume étouffe les cris.
Mais tout cela n'est qu'un passage Sur le petit moulin normand.
D'ordinaire le paysage Est plutôt gai, clair et charmant.
On n'a pas besoin de formule Pour y faire un joli tableau Quand la meunière est sur sa mule Et qu'elle passe au bord de l'eau.
Tâchez de la voir un dimanche Dans son corsage zinzolin, Quand elle met sa coiffe blanche Devant la glace du moulin.
Tout en elle brille et chatoie, Elle est contente, elle a souri En voyant le gilet de soie Craquer au flanc de son mari.
Quel gilet! Quel état prospère Chez ce gros meunier diligent!
Le petit gâs dit à son père :
« Faut pas oublier ton argent ! »
Le père, en veine de promesse, Tenant son fils par le menton, A dit : « Boug'pas pendant la messe, T'es sûr d'avoir un mirliton. »
Pendant neuf mois le fils unique Sans relâche a mirlitonné.
Mais un beau jour, autre musique, Voici qu'un autre enfant est né.
Le meunier, redoutant la lutte, Parle à son fils avec douceur :
« Mon p'tit gâs, faut lâcher ta flûte Pour venir embrasser ta sœur! >
Quand tout les menaçait, qui les a défendus? Enfants du crime, enfants trouvés, enfants perdus, Qui donc leur a souri dans la joie ou la peine? Quels bras affectueux les ont jamais portés? Ils ont dû presque tous, à des seins révoltés, Boire la souffrance et la haine.
Plus tard, comme ils suivaient des chemins hasardeux Ils n'ont trouvé partout, devant eux, autour d'eux, Que jugements amers et noires pénitences; Mais plus tard, au-dessus de l'ombre et de l'affront, Sans amertume au cœur et sans souillure au front, Ils ont révoqué les sentences.
(1) Société de Protection des Engagés volontaires.
Hier, sous la pitié de ceux qui les aimaient, Les blessures du cœur en eux se refermaient, Ils laissaient la bonté leur expliquer le monde; Leurs lèvres souriaient à de nouveaux destins Et, pour eux, l'avenir ouvrait dans les lointains Son arche magique et profonde.
Après les jours de honte, après les jours amers, Demandant un baptême à l'écume des mers, Demain les matelots passeront les tropiques. Et les petits soldats descendus des faubourgs Empliront la caserne où roulent les tambours, Où chantent les clairons épiques.
Leur première gaîté fleurira dans les rangs, N'ayant ni sou, ni bien, ni maison, ni parents, Ils ne verseront pas de pleurs à la veillée. De la diane, au loin, quand les voix s'éteindront, Aussitôt, d'un pied vif et jeune, ils frapperont La terre poudreuse ou mouillée.
Ils trouveront là-bas le village endormi. Mais, au bout du hameau, peut-être qu'un ami
Matinal et joyeux saura les reconnaître. Que ce soit vous ou moi, s'ils reviennent le soir, Ne pouvant leur parler, au moins pour les revoir, Nous reviendrons à la fenêtre.
Ils sauront que l'enfant du peuple nous est cher, Que le fils de l'esprit vaut le fils de la chair, Et que nous mesurons l'amour à la souffrance. Les très vieux préjugés touchent à leur déclin : Il n'est plus de bâtard, il n'est plus d'orphelin, Tous les soldats sont fils de France!
Je vois les mêmes gens sous le même drapeau. Demain les parias qui risqueront leur peau, Vont faire à la Patrie une sublime offrande, Et cet enfant perdu qu'affligeaient des haillons, Aux périls de la mer suivra les pavillons De la France terrible et grande.
Plus haut que le canon qui salue en passant, Ils entendront s'unir dans un accord puissant Les musiques du Nord aux musiques françaises. Ils s'en iront joyeux vers l'Océan peu sûr, Comme ceux du Vengeur et ceux de Port-Arthur, Mourir aux sons des Marseillaises.
Entendez-vous là-bas les sifflements du fer, L'accompagnement sourd des torpilles d'enfer? Le ciel tremble, écoutez : une clameur s'élève : Les marins, saluant la mort du cuirassé, Jettent des cris! La mer ouvre le lit glacé Qui bercera le dernier rêve.
Pour le libre pays qu'on ne détruira pas, Pour la terre qui fut si douce aux premiers pas, Pour le taudis lointain, pour le foyer des autres, Ils meurent... Quand un jour les survivants du deuil Entreront dans la rade, ah ! comme orgueil Nous irons embrasser les nôtres!
Sortis des ateliers, débarqués des vaisseaux, Par les rudes chemins de la terre et des eaux, Des affranchis viendront dans le monde où nous sommes; Ils ont compris l'honneur et ses devoirs sacrés, Les esclaves d'hier se sont régénérés Et les parias sont des hommes.