‹ Poèmes mystiques et champêtresChapitre 5 sur 32 · L'AMIE · texte numérisé non relu

L'AMIE

Quand, cherchant vainement quelque vers immortel J'aurai de mon esprit épuisé les images; Bien loin pour l'amitié, trop vieux pour les hommages, Quand on dira de moi : voici le père un tel;

Conservez-moi, Seigneur, en un proche castel, L'amie aux cheveux blancs, aux robes à ramages, Qui garde, près du Dieu qu'adorent les rois mages, La fleur du souvenir fraîche sur son autel.

Que, tâchant d'expier ma longue gourmandise, Je m'habitue à l'eau bien claire et que je dise Tout haut, dévotement, la prière du soir.

Prolongeant l'oraison muette à la chandelle, Si ma dame un peu lasse enfin daigne s'asseoir, Comme il me sera doux de rester auprès d'elle !

« Joseph et Marie se présentèrent à l'Hôtellerie de Bethléem; elle était pleine de gens de toute espèce. Il leur fut répondu qu'il n'y avait pas de place pour eux... »

J'aurais voulu tenir l'auberge De Bethléem au temps jadis, Afin d'y recevoir la Vierge Et le maître du Paradis.

Sur le seuil de l'hôtellerie Accueillant la divinité, J'aurais aimé que l'on sourie A ma franche hospitalité.

J'aurais dit aux marchands, aux scribes : « Vous allez partir à l'instant.

Je veux bien essuyer les bribes De vos injures en sortant. »

Ayant expulsé la cohorte D'un geste sûr et d'un ton bref, J'aurais dit, penché sous la porte :

« Entrez donc, Monsieur Saint Joseph !

Entrez donc, Madame Marie... »

Plus loin, pliant encor le dos, Du beau lit de l'hôtellerie J'aurais écarté les rideaux.

Faisant signe à mes domestiques :

Ensemble tombez à genoux.

Maintenant, chantez des cantiques, Car le ciel est entré chez nous.

Et maintenant, dressez la table!

Ornez de fleurs le plat du jour.

Il faut, moi, que j'aille à l'étable Afin d'y crier, tour à tour,

A l'âne, au bœuf, voire aux bourriques : Ne soyez pas jaloux, mangez!

Je vais défoncer mes barriques Pour désaltérer les bergers.

Il est né, le Sauveur du monde.

Illuminons, maître et valets.

Il faut que dans la nuit profonde Mon auberge ait l'air d'un palais.

Ah! qu'ils sont faibles nos hommages!

Ah! qu'il est pauvre mon réduit!

Qui donc frappe?... Ce sont des Mages Qu'une grande étoile conduit.

— Auriez-vous dans votre demeure Le Roi des Rois, brave hôtelier?

— Mages, vous verrez tout à l'heure Que j'ai cet honneur singulier.

Vous verrez l'enfant dans ses langes, Beau, magnifique, éblouissant.

Des bergers, sur l'ordre des anges, Sont venus le voir en passant.

C'est le Grand, le Fort et le Juste, Une si haute majesté Que celle de César-Auguste Est bien peu de chose à côté.

Mages, cette auberge est la vôtre; Rois des pays orientaux, Veuillez entrer l'un après l'autre, De peur d'accrocher vos manteaux.

O nuit de Noël! Est-ce un rêve?

Par l'ange en secret avertis, A l'heure où le soleil se lève, Les trois Chaldéens sont partis.

Survient l'âne. Avec lui j'admire Le lingot d'or et les présents, Les grains si légers de la myrrhe, Les grains rubiconds de l'encens.

Ils sont partis, les rois illustres.

Mais le bœuf entre, pesamment.

Alors moi, le dernier des rustres, Je me gonfle, — Dieu sait comment!

Car j'entends la Vierge Marie Dire à Jésus : « Cher enfançon, N'oubliez pas l'hôtellerie, Ce Harel est un bon garçon.

Après un bout de purgatoire, Qu'il a d'ailleurs bien mérité, Accordez-lui, sous votre gloire»

La Bienheureuse Éternité. »

Fils de ceux qui portaient des gourdes, Et comme eux le rosaire en main, Nous avons pris le long chemin Qui de chez nous va jusqu'à Lourdes.

Après nous être recueillis, A la fois joyeux et mystiques, Nous avons jeté des cantiques Aux échos de tous les pays.

Les trains filant dans la nuit noire N'avaient que de pâles clartés, Mais nous nous sentions emportés Vers quelque éblouissante gloire,

Vers la Vierge au front radieux, Mère de la pitié profonde, Et dont le Fils, Sauveur du monde, A détrôné les anciens dieux.

Nos yeux de la sainte vallée Ne pourront plus se détacher :

Voici la grotte et le rocher Où resplendit l'Immaculée.

Quel rayon du ciel est sur nous?

Voile blanc et robe de neige.

Pour que la Vierge nous protège, Chrétiens, chrétiennes, à genoux!

Que tout homme acquitte sa dette.

Et vous, mes sœurs, pour moins trembler,

Efforcez-vous de ressembler

A la petite Bernadette,

Ceignez vos flancs, ceignez vos reins, Prenez la rude discipline; Jusqu'au gibet de la colline Montez, montez, ô pèlerins!

Cherchez du côté de la Lance La Mère aux grands yeux éplorés, Du Fils baisez les pieds sacrés, Puis demeurez dans le silence

Le Christ a d'étranges pâleurs, Et, plein d'effroi, le peuple écoute Le sang qui tombe goutte à goutte Sur Notre-Dame des Douleurs

Mais, à la Grotte revenue, La foule remercie encor Dieu qui couvrit de roses d'or , Les pieds de la Dame inconnue.

Peut-être bien qu'elle sourit :

Offrons-lui les flammes des cierges, C'est elle la Vierge des vierges Et l'Epouse du Saint-Esprit.

Entre elle et nous quelle distance !

Pourtant, elle a daigné venir.

Aux profondeurs de l'avenir Sa voix a crié : « Pénitence! »

Pénitence dans nos rancœurs, Dans notre chair, dans nos pensées.

Amour dans les âmes blessées, Et charité dans tous les cœurs.

Délivrés des mauvaises fièvres, Ayons pour le monde anxieux Plus de lumière dans les yeux Et plus d'oraisons sur les lèvres.

Et nous aurons correspondu

A l'exaltation suprême

Du Christ qui, toujours, en lui-même,

Nous veut, d'un désir éperdu.

A S. G. Mgr Schœpfer.

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