‹ Poèmes mystiques et champêtresChapitre 8 sur 32 · LE COUVENT · texte numérisé non relu

LE COUVENT

Toi-même tu devras, bergerette exilée, Prendre en main le calice et boire tout le fiel. Bientôt tu laisseras dans la sainte vallée La grotte où dix-huit fois tes yeux virent le Ciel.

Si tu fuis librement ton pays, ta famille,

Tu veux au moins pleurer la terre où sont les tiens,

Unissant dans ta peine, ô douce jeune fille,

Les regrets naturels aux sentiments chrétiens .

De loin, chercher tous ceux que la tristesse gagne, Puis, tout à coup, revoir, au bout d'une oraison, La ville qui s'accroche au flanc de la montagne Et le toit paternel qui fume à l'horizon!

Bernadette, on sent bien que, sous ton voile sombre^ Pays, famille, tout s'est noyé dans les pleurs. Et pourtant le Seigneur peut accorder dans l'ombre La paix conventuelle aux humaines douleurs.

Mais le rocher béni, mais la grotte perdue,

Mais tous les battements de ton cœur anxieux

El les ravissements de ton âme éperdue

Quand les clartés d'en haut venaient frapper tes yeux;

Qui donc te les rendra dans cette vie amère? Serais-tu condamnée à l'appeler en vain Celle qui, devant toi, comme une tendre mère, Sur le rosier sauvage ouvrit son cœur divin?...

Te voilà résignée et bienveillante et sage. Dis-moi, quoique tes sœurs, épiant ton regret, N'aient plus remarqué d'ombre à ton calme visage, N'es-tu pas quelquefois la plus triste, en secret?

Oh! qu'importe... Cachée et soumise et fervente, Tu pratiques la règle avec humilité, Trouvant le dénuement d'une pauvre servante Agréable et conforme à ta simplicité.

C'est bien. Reste fidèle à ton doux béguinage. Couvre tes yeux profonds de tes petites mains. La terre, suspendue à ton clair témoignage, En tumulte est venue et par tous les chemins!

Le cœur des nations brûle où brûlait ton cierge. S'il fallait que le Ciel te permît d'approcher, Tu verrais, sous le vide où rayonnait la Vierge, Des lèvres par milliers qui baisent le rocher.

Ne viens pas : le démon guette ton innocence, Plein d'astuce et de haine il est prêt à baver. De l'antique serpent redoute la puissance. Aux tortueux sentiers comment se retrouver?

Songe à l'esprit du mal, à l'ennemi suprême Qui nous fait brusquement donner contre l'écueil. S'il allait, désireux de t'approcher lui-même, Faire trembler ton voile au souffle de l'orgueil?

Reste donc sur toi-même à jamais repliée, Aimant tes Visions, repassant tes Secrets, Tout entière au bonheur d'être enfin oubliée, En attendant la mort qui vient à pas discrets.

Offre à Dieu ce désir de la gloire inconnue, Pour être devant Lui la fleur d'humilité, Ou le lys merveilleux qui dresse vers la nue Sa blancheur idéale et sa rigidité.

Écoutez l'oraison fervente D'une petite âme au saint lieu :

« J'ai quinze ans, je suis la servante De l'Enfant-Dieu.

Il m'attendait, je suis partie Et tout à coup, sœur des Élus, Je me suis comme anéantie En mon Jésus.

La petite âme s'est donnée, Le petit jouet s'est offert, Mais vous m'avez abandonnée Et j'ai souffert.

Du ciel je suis redescendue.

Jésus voulait d'autres combats, Je suis retombée, éperdue, Si bas, si bas...

J'ai, tourmentée et solitaire, Côtoyé l'abîme béant Où l'on voit sombrer le mystère Dans le néant.

Mon voile était noir, j'étais veuve.

Au pain qui devait me nourrir Nulle saveur... J'ai, dans l'épreuve, Pensé mourir.

Que peut donc faire à la nuit sombre Le même cri cent fois jeté?... »

— Il peut faire éclore dans l'ombre Une clarté.

Faire que l'aube coutumière, Descendant jusqu'aux noirs ravins, Te restitue à la lumière Des yeux divins.

Et voici les divines fièvres, L'Époux redevient caressant :

L'oraison jaillit sur tes lèvres, Avec ton sang.

Thérèse, au feu qui te dévore Si tes beaux traits semblent pâlis, Ta belle âme, plus blanche encore, Est comme un lys

Agité du vent, mais qui brûle, Illuminant, dans le combat, L'Autel, la stalle, la cellule Et le grabat !

Légère, après ton agonie, Petite servante au grand cœur, Tu gagnas la sphère infinie Où le Seigneur

Vint couronner sa bien-aimée, En lui disant : « Tu répandras, Cette couronne parfumée, Où tu voudras.

Épands tes roses merveilleuses, Je les bénirai tour à tour :

Ce sont les fleurs mystérieuses De notre amour. »

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