DÉDIÉE AUX HOMMES DE TOUS LES PARTIS
P auvbe petit ruisseau, je suis faible , mourant : Mais advienne un orage , et je serai torrent.
« Poukquoi tes vêtements et de bure et de laine, « En un lin éclatant se sont-ils transformés?
« Jeune fille, pourquoi, d’espérance enflammés,
« Tes avides regards plongent-ils dans la plaine?
« Tu semblés fuir le passant indiscret;
« Et le long des ramparts, solitaire, muette,
« Je te vois, en rêvant, cueillir, d’un air distrait,
« Le bluet, le pavot et l’humble sarriette :
« A qui destines-tu ce champêtre bouquet?
«Jeune fille, un amant sans doute,
« Seul, te fait rêver en ce jour;
« C’est lui que ton regard poursuit sur cette route;
« Ton bouquet l’attend au retour.
« Faible et naïve encor, jeune fille, redoute « Les effets d’un premier amour.
« Pour vous, hélas! beautés novices,
« Votre bonheur, votre tourment,
« Vos vertus, ainsi que vos vices,.
« Tout dépend d’un premier amant.
« Si le tien, jeune fille, étranger au parjure,
« Doué d’un amour vrai , d’une ame noble et pure , a Pense que la eandeur unie à la bonté,
« Sont la plus brillante parure
« Qui puisse resplendir au front de la beauté;
« A ses yeux, pour être plus belle,
Diqi
« Chaque jour tu voudras d’une vertu nouvelle « Revêtir encor tes attraits;
« Et , dans une si douce envie , - « Tu sentiras passer ta vie « Sans ennuis, comme sans regrets.
« Peut-être ce mortel et si noble et si tendre, «Exilé par le sort, moissonné dans tes bras,
« Un jour, va te laisser exposée aux appâts « D’un monde corrupteur que tu ne peux comprendre. « Mais alors, comme lui, son chaste souvenir « Doit protéger encor ton heureux avenir;
« Et si d’un autre amour tu ressentais l’ivresse
« Puisque hélas! il est vrai qu’on peutaimer deux fois,
« Tu voudrais, dans ton second choix,
« Retrouver du premier la paix enchanteresse;
« Car on sent le bonheur alors qu’il nous délaisse :
« Pour nous les jours heureux sont les jours d’autrefois.
« Ainsi ta naïve tendresse « Se survivant dans tes autres amours,
« Viendrait te rappeler sans cesse « Le bonheur de tes premiers jours.
« Tel l’odorant jasmin qui naît avec l’aurore,
« Et que l’aurore voit mourir,
« De ses débris parfume encore « Les plantes qui viennent éclore « Sur le sol qui le vit fleurir.
« Mais si l’amant aimé dont tu reçois l’hommage,
« Corrompu dans ses moeurs , capricieux , volage ,
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LE PREMIER AMANT.* i45
« Du plaisir ne suit que la loi,
« Pour hâter les instants d’un bonheur éphémère,
« Raillant de ta pudeur le salutaire effroi ,
« T’enivrant des poisons d’une morale amère ,
« Il vaincra dans ton cœur les conseils de ta mère, « Et les préceptes de ta foi.
« Bientôt de ses leçons te formant un système ,
« Capable, grâce à lui , de le tromper lui-même,
« Tu verras dans l’amour un lien passager « Qu’un instant peut rompre et changer.
«Alors, réponds-moi, jeune fille;
« Au village , que ferais-tu ?
« Étrangère aux plaisirs communs à ta famille,
« Le cœur de désirs combattu ,
« Empruntant un langage inconnu des campagnes,
« Mais un tel sort jamais ne peut t’atteindre;
« Jeune fille, pardonne aux terreurs d’un vieillard;
« Moi, des jours qui viendront je n’ai plus rien à craindre; « Et de ton avenir j’aime à prendre ma part. »
J’allais parler encor; mais près de la charmille Qui borde le chemin , un homme est descendu ;
Et je vis que la jeune fille De mes discours n’avait rien entendu.
Ses oreilles , ses yeux , tout son cœur éperdu , N’écoutaient, ne voyaient que son amant, sansdoute.
Il franchissait déjà la route :
Son air était leste et tranchant ,
Il marchait à grands pas, fredonnait en marchant;
Un doliman, couvert d’une molle fourrure,
S’attachait à son cou nerveux ;
a/,8 LE PREMIER AMANT.
Un casque de hussard couvrait ses blonds cheveux ;
Un grand sabre, un plumet coinposait sa parure.
Un soldat rarement est fidèle en amour :
J’eusse aimé mieux lui voir le sarrau , la faucille.
Tu penseras ainsi peut-être quelque jour,
Songe au premier amant! au revoir, pauvre fille!
Trois ans après, je la revis, hélas!
Elle, n’attendait plus.... sans espoir, isolée.
Elle était pâle , désolée : •
Un enfant pleurait dans ses bras;
De son village on l’avait exilée,
. Et vers Paris elle portait ses pas.
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