LE LIS BLANC
Tout est mort. Prends le deuil, ô foyer domestique! Maudit soit le premier, pour tant de lâcheté. Jeune ou vieux, riche ou pauvre, amoureux ou sceptique. Qui, voyant ce front-là, ne l'a point respecté!
A M. ERNEST LEOOUVÉ
Ue l'Académie française.
Dans un village, au bord du chemin, sur un banc, Grave sous sa pelisse et son haut bonnet blanc, Une vieille, qui rêve au soleil, est assise. Auprès d'elle, une enfant l'examine, indécise. Et semble ruminer au fond de son cerveau Quelque dessein profond, téméraire et nouveau. Elle vire alentour, se consulte, s'arrête. Hésite encore; enfin, hochant sa jeune tête,
Elle avance et, d'un air assuré, bravement, La tirant par la manche et par le vêtement :
Œ Grand'mère, lève-toi!
— Que me veux-tu, petite?
Dit l'aïeule, et pourquoi me lever ?
— Allons vite !
Reprit l'enfant, je veux t'emmener ; il est lard ! » La vieille sur l'enfant fixa son clair regard, Et sourit : « Où veux-tu me conduire?...
— A l'école !
— A l'école?
— Oui. C'est dit. Tous les jours.
— Es-tu folle ?
Que veux-tu que j'y fasse à mon âge ? on dirait Que je tombe en enfance, et l'on se moquerait ! Veux-tu qu'à mes dépens chacun s'eii vienne rire? s Mais i'eniant :
a Non ! suis-moi. Je veux l'apprendre à lire ! Je sais déjà, grand'mère, et ce n'est pas bien long. Je le veux. Viens. L'école est tout près. Pourquoi donc Les vieux n'y vont-ils pas, puisque c'est pour apprendre?»
La femme regarda l'enfant sans la comprendre.
Celle-ci tiraillait l'aïeule par le bras :
Œ On épelle d'abord les lettres, — tu verras, —
Sur de grands tableaux noirs, pendus à la muraille;
Puis...
— Mais je ne ferai, mon enfant, rien qui vaille, La mémoire me manque, et je n'ai plus mes yeux Tu ne songes donc pas qu'ils se font déjà vieux I Pour tricoter tes bas, j'ai besoin de lunettes. Et mes conceptions ne sont plus assez nettes ! Ce qu'on dit aujourd'hui, je l'oublîrai demain. — Je ne t'ai jamais vu de livre dans la main, Grand'mère! sur ton banc, sans rien faire et rien dire.
Tu restes tout le jour, tristement. Il faut lire!
Le livre que je lis, comme à moi, te plaira;
Et, si tu veux dormir, cela t'endormira !
Tu pourras suivre aussi la messe, le dimanche.
Dans le vieux paroissien que j'ai vu sur la planche;
Et, quand on lira haut, toi, tu liras tout bas.
Enfin, c'est mon idée, et l'on ne rira pas ! »
Et l'enfant, obstinée à sa sainte chimère, Sans vouloir de raisons, répétait : a Viens, grand'mère ! » Et, tandis qu'une main l'attirait, l'autre main Montrait, d'un geste ardent et sacré, le chemin'
0 naïve ferveur! volonté magnanime!
0 des devoirs nouveaux pressentiment sublime I Oui, quand l'homme a besoin de ces enseignements. Les plus humbles d'esprit s'éveillent instruments :
Toute maia peut semer la graine salutaire; El parfois l'on entend sorlir, — touchant mystère! — Comme du ver luisant monte à nous la clarté, Des lèvres des petits la grande vérité.
Dans un étroit sentier je cheminais songeant; L'aube aux pâles clartés m'invitait à poursuivre. La brise du matin, par les bois voyageant, Tournait les pages de mon livre.
Ali ! si j'avais la voix du doux pasteur latin, Comme je chanterais ce jour qui vient d'éclorb
Lr TAILLIS. 71
Chaque rayon nouveau glisse et joue inceriaiii Sur l'herbe ou la feuille quil dore
L'œil aime à s'égarer dans les taillis épais, Ou sous la verte allée aux profondeurs magiques, Séjour qu'auraient jadis, dans les âges de paix. Peuplé les dieux mythologiques I
0 repos des grands boîs! pénétrante beauté! Aux fêtes du printemps comme tout nous convie. Partout des bruits, des chants, le réveil, la gaîlé! Partout l'espérance et la vie !
Les oiseaux sont partis : tous les nids sont désoi is , Mais chaque rameau cache une troupe Joyeusr La mésange en sifflant s'élève dans les airs. D'où descend sa note rieuse.
La fleur s'épanouit pour l'insecte qui naît: Sous l'efl'ort des fourmis le brin d'herbe s'agite ; Le frelon sous son poids fait trembler le genêt ; Le lézard frétille en son gîte.
Dans ce temple d'azur, où tout germe et fleurit, J'aspire à pleins poumons la joie et l'innocence ; Et les rêves d'amour, quand la terre sourit, Voltigent avec complaisance I
S'il est des malheureux, qu'ils viennent! que ces lieux, Comme un songe enchanteur, endorment leur tristesse ! La nature essuîra tous les pleurs de leurs yeux : La nature est la bonne hôtesse !
Où voit-on des douhurs que son mâle entretien Ne calme? Où nourrit-on des regrels sans remède!
Uu invisible chœur murmure : « Tout est bien Sous un ciel bleu, quaad l'air est tiède! »
Mais déjà le soleil monte plus éclatant; Couleurs, bruits et parfums, tout m'emplit, tout m'enivre. Quand la nature ainsi se réveille en chantant, 0 mon Dieu! qu'il fait bou de vivre!
La brume se dissipe à l'horizon vermeil ; Je veux dormir : cherchons un taillis solitaire. Vieux chêne, prête-moi, pour goûter le sommeil, Ton ombre pleine de mystère I
Le sommeil est plus doux sur le penchant des bois* L'air est tout imprégné des senteurs de la sève* La mousse où l'on s'endort semble cacher des voir^ (Jui bourdonnent dans \oUe rê^e'
:i LE TAILLIS.
Mais soudain j'ai pâli, j'ai reculé d'efifroi. Ah! misère des cœurs! ah! vanité des choses: Un homme s'est tué : son corps livide et froid Gît au pied des églantiers roses 1