A MON AMI HENRI DE BORNIER
La pâle paysanne est auprès de la source. Le mal qui la dévore est un mal sans ressource, Et, pour tenter encore un remède incertain, Elle est venue aux eaux, d'un village lointain. Assise tristement dans sa douleur muette. Elle est là, tout le jour, au banc de la buvetle, En bure, en gros sabots, sous son capuchon gris, Qui fait comme un auvent à ses traits amaigris. Sa bouche est déjà close et ne veut plus rien dire;
La mort a mis le pouce à son masque de cire; Et, fixement ouverts, ses deux grands yeux rêveurs D'une étrange façon regardent les buveins.
Ils arrivent en foule et passent devant elle :
La dame au teint de lis, rajustant sa dentelle,
Devant le verre plein fait la moue un moment,
Dans la chaise à porteurs remonte lestement.
Et se balance au son de la valse allemande;
Le bon bourgeois, qui veut tout connaître, demande
A goûter le breuvage, et s'en va satisfait;
Le touriste, en buvant, pose et cherche un effet;
Monsieur l'abbé, soignant sa personne sacrée.
Vide avec onction la coquille nacrée;
L'amazone, essuyant son front, cravache en main,
 laissé sa jument aux grilles du chemin.
Et, d'un geste coquet, troussant sa jupe noire,
Et, pour montrer ses dents blanches, avant de boire;
Tandis que les enfants, à l'entour du bassin, Avant de s'envoler comme un bruyant essaim, Tendent gaîment le verre au filet d'eau qui fume !
Cependant la malade en son coin se consume : Elle a posé, tremblants et déjà refroidis, Sur ses genoux serrés ses longs doigts engourdis; Un souffle haletant, poussé par intervalle. Des poumons caverneux en sons rauques s'exhale; Et, quand on l'aperçoit de loin, chacun tout bas Se dit, rien qu'à la voir : a Tu ne guériras pas! » Mais elle reste là, jusqu'au soir, immobile : On dirait de ces lieux l'impassible sibylle. Au milieu du joyeux concert des instruments, Elle a pour nos oublis des avertissements. Et fait asseoir, troublant ces heureux qu'elle envie, Le spectre de la mort à la source de vie!