ROSES FLEURIES
A ma Mère.
Les roses ont fleuri, ce jardin en est pâle ; On les voit s'alourdir en grappes sur le mur, Pendre au treillage usé, ceindre le puits et sur La haie crouler en avalanche qui s'étale Jusqu'au chemin ; et nous marchons dans les pétales. 3a0S entrer, par la porte ouverte, penchons-nous. Je vous dirai leurs noms. Voyez-les à la grille S'enrouler et pleuvoir dans l'allée en vol mou. C'est ï Etoile de Mai là, devant la charmille ; La FraHçe met soQ cœur ardent un peu partout,
Le Maréchal Niel pèse comme une poire
A la branche qu'il ploie et Torgueilleuse Gloire
De Dijon semble un fruit mûr, mielleux et roux
Le Souvenir de la Malmaison se déplie,
Rose à peine à ses bords, la Perle des Jardins
Se fait rare, la Noisette des Prés s'oublie,
La Bengale et la Mousse ont déjà l'air ancien ;
Quelle exquise langueur fait pencher la Sylvie !
Mais silence, partons I car, au seuil, éblouie,
Les yeux clignés, sortant de l'obscure maison,
La jeune fille vient finir sa broderie
Sur le banc où la lourde odeur semble endormie,
Sur le banc où, petite, elle écrivait son nom
Oh 1'^ roses des jardins silencieux, oh ! roses Des jardins de petite ville où l'on n'ose Pas vous cueillir, que l'on voit soudain défaillir Par le cri du portail chancelant, effrayées.
Fraîches d'aube ou pleurant vos corolles mouillées Dans le vent qui voudrait vous sauver de vieillir
Roses du Presbytère à l'Autel destinées
Qu'ua vieux prêtre écussonne et soigne avec amour,
Somnolent dans l'ennui de la chaude journée ;
Fleurs des processions, tapis vivant et sourd,
Roses des Fêtes-Dieu et du mois de Marie,
Se fanant sous le cierge en des vases bénits,
Ou saignant au pavé, de pas traînants meurtries.
Dans la rue aux draps blancs tendus où meurt le bruit
Du cortège, le chant mineur des Litanies.
Roses du Cimetière en qui, triste, s'unit
Un sentiment profond au parfum qui s'exhale,
Roses rouges, rosées, roses d'ambre, d'or pâle.
Nids de senteurs, bouches touffues, ô sans égale.
Votre luxe abondant, royal et capiteux.
Revêt en ce beau mois la maison ruinée.
Le solitaire enclos, l'humble toit, la croisée,
La tombe qu'on oublie et le mur miséreux . . .
Roses de Mai, roses d'amour dont l'âme tendre
Trouble l'enfant rêveuse au soir, sur le perron,
O vous par qui je crois, jeune et penchée; entendre
Ma mère, avec sa voix qui m'apprenait vos noms.