‹ Poèmes sans rimesChapitre 1 sur 13 · U CHEVALIER PRINTEMPS · texte numérisé non relu

U CHEVALIER PRINTEMPS

Chevalier printemps, que ton visage est charmant !

Quand tu parais, chevalier, le vieux monde change et se transforme; la terre émue tressaille et de joie se soulève; sous la caresse de tes regards les champs reverdissent, de clairs tapis de mousse recouvrent les prairies, et les marguerites, fleurs candides et chères aux enfants qui s'en couronnent, blanches petites étoiles émaillant les champs de la terre, fleurissent en foule sous tes pas ; à ta voix bouillonnent les rivières qui chantent et s'élancent heureuses de couler à pleins bords, et de leurs longs lacets d'argent illuminent les champs en fête.

Chevalier printemps, radieux seigneur de clarté, que tes yeux sont bleus ! Le grand ciel d'azur s'éclaire et rit dans tes yeux; il scintille de lumière, de fraîcheur et de pureté, et son éblouissante allégresse triomphe dans tes yeux et se répand sur la nature tout entière.

Chevalier printemps, chevalier du ciel, que ton nom est riant et beau, qu'il est doux à prononcer. Plongé dans des songes inconnus et des contemplations éternelles, le vieux roi du ciel lui-même est ravi quand il t'appelle, et dans sa grande barbe blanche il sourit en t'envoyant transformer la terre.

Chevalier printemps, qu'ils sont soyeux et blonds tes cheveux ; des rayons d'or s'en échappent qui flottent et se confondent avec les rais du soleil. O Seigneur couronné du laurier d'espérance, que tes lèvres sont rouges et belles ! Leur soufiîe embaume toute la terre et fait éclore partout les douces et pénétrantes violettes. Ta bienfaisante haleine réchauffe le cœur glacé des pauvres, et sur les grand'routes, et dans les rues des villes, se croyant vêtus d'or neuf, ils marchent fièrement, les yeux ravis, faisant de beaux rêves de bonheur et d'inaltérable prospérité.

Chevalier printemps, ô fleur vive de poésie, que tes larmes sont fraîches et douces. Ce sont elles qui font aux humides jardins jaillir les fleurs nouvelles et fleurissent les arbres des tranquilles vergers. Et le jeune homme qui le matin s'éveille et pousse les volets de sa chambre, demeure interdit, voyant dans le réveil du ciel, la blanche floraison pâmée des poiriers et des pommiers qui resplendissent, et songe tout ému que cette nuit peut-être les fées se sont en ce jardin magique promenées.

Chevalier printemps, radieux chevalier d'amour, qu'ils sont

larges et somptueux, qu'ils sont lumineux, flamboyants tes manteaux. Celui que tu portes le jour est d'un azur resplendissant ; de blancs nuages y sont brodés tout traversés de soleil, et la nuit, chevalier, se drapent et flottent autour de toi de grands manteaux de soie bleue, voilés de transparentes vapeurs roses ; des étoiles y brillent par milliers, et la jeune fille qui rêve accoudée à la fenêtre croit voir des yeux, de tendres yeux briller dans chaque étoile, et tremblante découvre des traits chéris dans la forme changeante des nuages.

Et ton cœur, chevalier printemps, est fait de feu, de neige, de flamme et de lumière ; le divin amour y règne avec l'espérance, et c'est lui qui de joie et d'amour nous transporte et nous fait penser un instant que nous sommes jeunes comme toi, et capables de ton amour, ô chevalier béni, printemps radieux, splendide et fier.

D-^ AYSAGE NOCTURNE.

j À MONSIEUR JEAN-MARIE GASPAR.

Bercées, caressées des souffles du vent, dorment, dorment les collines au bord des vallons assoupis. Vertes sont les collines, bleues les vallées, blanches les routes, les routes poudreuses, poussiéreuses qui méandrent, serpentent et se perdent au loin dans le calme sommeil de la vallée.

Des voiles et des ombres bleues flottent aux contours adoucis des collines, et les roches des falaises étincellent et brillent comme des boucliers de pierre précieuse aux rayons purs de la lune.

Des nuages blancs et roux passent sans cesse devant la lune, des nuages blancs et roux qui la voilent, s'éclairent d'elle et s'effilochent, formant au ciel des lacs d'azur aux bords de neige.

Des flots de lumière très douce s'épandent, inondent la vallée. Elle semble une claire et jeune ville grecque, avec son acropole et ses temples dominant la ville, ses blanches maisons carrées aux toits plats, et ses rues étroites et toute ombre comme des rivières resserrées en des gorges profondes et bleues. Le ciel est très pur par dessus, et un vent frais, parfumé au baiser des vagues, souffle de la mer voisine.

De grands nuages blancs, comme de géants flocons de neige vierge, montent lentement dans le ciel et d'une grande couverture d'ouate recouvrent l'azur nocturne. En ce duvet

velouté de cygne des gouffres béants et bleus ; bordés du velours neigeux des nuages des abîmes éperdus, au fond desquels, comme en un écrin gigantesque, scintillent des diamants changeants, et les lueurs tremblantes, indécises, d'émeraude, de rubis et de saphir des étoiles miraculeuses.

Le vent, de la mer voisine, souffle plus fort, et chasse, chasse au ciel les grands nuages. Ils sont longtemps, longtemps à gasser et tout le paysage est devenu triste et sombre. Et tout à coup reparaît, dans les plaines du ciel, la lune nouvelle, claire, jeune, étincelante, comme un grand miroir de topaze enflammé sur l'azur.

Mais les nuages repassent et dominent, de mauvais nuages froids et tristes ; et c'est au ciel des steppes immenses désolés et mornes, aveuglés par d'incessants tourbillons de neige stérile.

Sur la terre tout est ombre et tristesse.

ARILLONS.

Dans la ville étrangère, la nuit, je me suis couché en la froide chambre d'auberge. De hautes fenêtres l'éclairaient, derrière lesquelles se profilait la fantaisie ancienne des toits de tuile rouge, mélancolique et charmant paysage gothique, sous la garde sévère et lourde d'une tour d'église, noire, carrée, massive, pleine de prières, de religion et de mystérieux sons de cloches.

Je me suis couché en ces draps humides du lit d'auberge, qui font songer avec regret aux draps blancs, odorants des campagnes, au doux parfum mêlé d'herbe et<ie fleurs. Le sommeil ne m'est point venu, et devant mes paupières baissées, les images changeantes, heurtées des choses vues ce jour là se sont longtemps, longtemps poursuivies.

Des rues, de l'eau, des cris, des gens, des paysages. Le clair fleuve large et rapide sur lequel passent et glissent au soleil, les voiles déployées des barques légères, comme de grands oiseaux de mer qui raseraient les eaux de leurs ailes blanches étendues ; les noirs canaux étroits bordant les maisons hautes, et le bizarre et rauque appel des rameurs au détour des rues.

Les rues désertes, les rues tortueuses qui montent vers la

citadelle, et la tour noire du sommet de laquelle on voit la

ville rouge, les forêts vertes, les collines formant le golfe et

par delà, la mer immense et bleue. La forêt sans cesse agitée

des mâts des grands vaisseaux à l'ancre dans la rade, et sur la soie rouge du ciel au coucher du soleil, allant en décroissant vers l'horizon, les taches noires des barques se hâtant vers la ville des pêcheurs.

Interrompant le cours silencieux des heures, se détraquent et tintent tout à coup les carillons surannés de l'antique tour d'église ; fluettes, vieillottes, les notes déséquilibrées empUssent la chambre froide et close ; elles volent et sautillent par la chambre ; l'on dirait qu'elles tombent une à une et s'étouffent en les couvertures ouatées de mon lit, et la chanson naïve et claire, et toujours jeune à travers les années, remplit mon cœur de souvenirs.

Car lorsqu'elles se sont tues, et que lourdement, une à une sonnent et tombent les heures dans la nuit épaisse, je pense que là bas, là bas, dans la très ancienne et maintenant si lointaine petite ville de mon pays, une jeune fille que j'aime rêve peut-être de mon souvenir, accoudée à une fenêtre encadrée de bleues clématites ; à la fenêtre de sa chambre, dominant les toits de tuile rouge de la petite ville, écoutant s'égrener, dégringoler du glorieux beffroi les carillons surannés, dont les notes dernières s'atténuent ralenties, et meurent dans le clair de lune de ce décor imaginaire.

Tf^ LAINTES D'AUTOMNE.

I yJU Du vent dans les hauts et minces peupliers du parc.

I J^ Sur les cieux gris où passe le noir galop des nuées J y pluvieuses, se balancent les jaunissants peupliers ; ils se balancent et se dénudent les jaunissants peupliers, et leurs feuilles d'or tombent en cascade mélancolique sur la terre mouillée.

Bruit du vent dans les feuilles languissantes, comme de brusques rafales de pluie balayant les vitres la nuit, comme les plaintes voilées de la terre souffrante, comme la lourde masse des vagues retombant en écume sur le sable, comme de l'eau qui tombe, monotone grand bruit triste qui passe sur le cœur et semble en balayer les joies, comme les vagues éternelles le sable de la plage.

Longues plaintes du vent dans les cheminées, longues veillées : vieux châteaux isolés, déserts, perdus au faîte des montagnes. Sur les ailes du vent, dans les noirs couloirs humides passent, volent effarées les âmes désolées des seigneurs morts sans rémission.

Sifflements aigus, continus du vent dans les branches, aux jointures des fenêtres et sous les portes ; soupirs stridents, plaintes et pleurs du vent, menaces, périls inconnus, pièges tendus dans l'ombre ; tourbillons épais de ruses ténébreuses, cruelle et noire trahison ; ennemis ignorés apostés le long des chemins de notre vie, dans la nuit de menaces suspendue sur notre tête.

Le cœur s'effraie, l'âme pleure sa détresse, et dans les sifflements du vent, la solitude s'empare du cœur perdu, sans foi et sans amour, et la pâle mélancolie y établit son trône éternel.

Par les cieuxgris obscurcis de nuées pluvieuses des oiseaux volent en troupes effarées. Ils tournent décrivant au ciel de grands cercles noirs, et soudain en longues files avec de grands cris discordants, douloureux, ils s'essorent et s'éloignent vers les pays du soleil. Sur la terre courent, tournoient, voltigent au gré du vent les feuilles mortes, et dans les souffles du vent passe quelque chose de l'âme des morts. Car un grand frisson les a saisis eux aussi sous la pierre glacée de leur tombe et dans la terre humide et froide, ils se retournent et gémissent et se plaignent avant de s'endormir du sommeil d'hiver.

Le vent s'est tu. Du silence dans les hauts peupliers immobiles du parc jaune. Entre de lourds nuages gris filtrent des rais humides de soleil qui éclairent soudain le paysage, le parc aux arbres fauves et roux, les gazons couleur d'ambre et au lointain là bas la forêt d'or.

Saison bénie, automne, belle saison chérie des artistes et des rêveurs, saison divine qui calme et apaise les yeux et les cœurs meurtris, saison des lentes songeries devant la merveilleuse nature, court temps de la vie passé hors de la vie dans la contemplation de magiques et féeriques paysages, comme une salutaire vision du Purgatoire, à perte de vue s'étendent les forêts d'or sous l'immensité calme des cieux gris.

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