‹ Poèmes sans rimesChapitre 13 sur 13 · À MONSIEUR HERBERT P. HORNE · texte numérisé non relu

À MONSIEUR HERBERT P. HORNE

Dans un rêve béni j'eus cette vision.

Entourée de la chaîne de ses collines nues, bercée au clair chant du vert fleuve Arno, dans la sérénité de la nuit italienne, la fière ville qui porte un lys dans ses armes, Florence la belle dormait, toute argentée de la lumière de la lune. C'était l'heure où meurent les bruits de la ville, où les palais de pierre et les églises de marbre racontent au passant attardé l'histoire glorieuse des siècles écoulés; c'était l'heure solennelle où les tours sombres des vieux palais, les campaniles blancs et les clochers des églises dressés vers le ciel clair, semblent seuls converser entre eux dans le majestueux silence et le calme profond de la nuit. Parfois des cloches harmonieuses et graves vibraient, qui planaient comme une

prière sur toute la ville ; au loin, des églises et des couvents des montagnes, de petites cloches répondaient, affaiblies par la distance, et le silence reprenait et régnait plus grand sur Florence endormie.

Au cœur de la ville, le dôme gigantesque de Brunelleschi, se détachant en noir sur le ciel bleu, semblait comme une image énorme de la terre, et blanc et rose à ses côtés, le campanile de Giotto brillait d'un éclat extraordinaire, comme si toute la sainteté de la patrie italienne fût enserrée dans ses pierres. Dans la blancheur des marbres encadrées, ses fenêtres rayées delà sveltesselumineuse des colonnes torses s'ouvraient, sombres autels élancés, d'où semblaient devoir s'envoler les laudes divines de saint François, et les cantiques débordant d'amour du bienheureux Jacopone de Todi.

A la voûte du ciel, illuminant de leurs feux clairs la ville grise, les routes blanches bordées de cyprès sombres, les champs et les montagnes endormies, d'innombrables étoiles étincelaient. Plus blanche que les autres, comme une fleur de diamant aux gouffres de l'azur épanouie, une étoile scintillait, la plus pure, la plus éclatante de toutes, et qui semblait croître et grandir au fur à mesure que je la contemplais. Elle grandissait, en effet, tournoyant à ce qu'il semblait sur ellemême avec une vertigineuse rapidité. Elle devint plus grande que la lune, plus grande que la lune et les planètes les plus grandes et tous les autres astres disparaissaient autour d'elle ; pendant qu'elle croissait encore, ses feux s'amoindrirent, son mouvement se ralentit, et elle resta enfin immobile, astre nouveau apparu dans l'espace, disque géant où tournoyaient encore, se mêlant, se confondant, des vapeurs d'argent, toutes rayonnantes de lumière et de clarté.

Comme on voit, dans la lumière du matin, les vapeurs monter, se dissiper lentement sous les jeunes rayons du soleil et découvrir enfin la claire forme des choses, ainsi insensiblement les vapeurs s'écartèrent, s'entr'ouvrirent et par degrés dévoilèrent à mes yeux charmés une longue valléeheureuse et protégée du même ciel que j'avais vu tantôt rayonner par-dessus la ville. Le calme, le bienheureux paysage que c'était! Lesombres chassées de la plaine montaient lentement le long des hauteurs qui le bordaient. La verte tranquille vallée, toute émaillée de fleurs vives, toute jonchée de blanches fleurs, s'étendait à perte de vue jusqu'à l'horizon, et à perte de vue aussi, blanche et fluide comme un faisceau de lumière, toute droite comme 49 H

le faisceau de lumière d'une Annonciation, une rivière longeait la vallée heureuse, et l'enchantait au doux murmure de ses eaux. Toutes fières et frêles, des immortelles se dressaient par-dessus les humbles herbes de la prairie, pourpres, violettes, couleur d'automne, couronnes jaunes comme l'or, minuscules, blancs diadèmes triomphant des autres couleurs, étoiles de candeur sanctifiant de leur lumière les herbes et les plantes qui croissaient autour d'elles.

Le rayonnement des fleurs en la vallée augmentait à mesure que la vallée s'éloignait, et les vapeurs qui recouvraient au loin la rivière, se confondaient avec la blancheur des fleurs et voilaient l'horizon de brumes argentées. Volant sur les herbes, glissant sur les ondes lucides, planant sous le chœur des sereines étoiles, du sein des brumes montait un chant, un doux cantique chanté par des voies surhumaines, si bien cadencées, si bien accordées que les paroles jaillies d'un seul cœur, m'en parvenaient aussi comme chantées par une seule voix.

Te Deum laudamus, Te Doniinum confitemur,

chantaient les voix. Le cantique d'adoration, le pur cantique d'actions de grâce aux claires paroles inspirées se développa. Les voix, les douces voix se rapprochèrent, et telle était l'harmonie de leur chant, que les herbes et les fleurs de la vallée diaprée, la limpide rivière et les étoiles rayonnantes semblaient louer et chanter avec elles, vivant et palpitant d'une vie nouvelle.

In te Domine speravi,

Non confundar in œternum,

entendis-je encore, et comme les voix diminuées, pareilles à des sons d'orgue, se prolongeaient, s'élevaient et mouraient dans les hauteurs de l'azur, je vis des formes apparaître et se mouvoir dans les vapeurs argentées. Je vis des âmes bienheureuses, vêtues de tuniques blanches, vertes et rouges, qui lentement s'avançaient vers moi, leurs pieds légers foulant sans les blesser les tapis de fleurs et de gazons clairs. Et je les reconnus aussitôt, car elles étaient telles que je les avais toujours vues au travers des chroniques et des poèmes, et toute mon âme ravie d'enthousiasme et d'amour volait au-devant d'elles. Etincelante de blancheurs et de lumières, semblable à l'étoile du matin affrontant l'aurore, des clairs rayons de ses

yeux illuminant les fleurs qui se penchaient vers elle, la plus chantée, la mieux aimée de toutes les dames florentines, Béatrice s'avançait la première de toutes ces âmes, les guidant à travers les vallées élyséennes. Les tempes couronnées du laurier immortel et dans sa main tenant un rameau d'olivier, symbole de la paix qui fleurissait enfin son âme géniale, le Dante la suivait, s'inspirant encore à ces yeux divins dont elle tournait vers lui les souriantes et sereines lumières. O cœur resplendissant de l'antique Italie, bouche d'or, génie, porteparole de Dieu, quelles visions saintes devaient bénir tes yeux, quand tu marchais élu, auprès de ton amie. Ta bouche n'avait plus cet amer sourire, que l'on voit en tes effigies, mais une calme et suprême douceur, une ineffable joie t'auréolait le visage, et le rendait rayonnant et semblable à celui de tes frères les docteurs célestes. Et, tandis que perdu en des contemplations séraphiques, tu suivais d'amour, et de piété rempli, celle qui fut pour toi l'étoile de salut, brillant à tes côtés, une autre lumière apparaissait dans le ciel. Resplendissants, extasiés, parés de blanc comme des prêtres, vêtus de blanc comme des anges, et sans paroles, tant était parfait leur ravissement de se voir enfin réunis et bénis dans le même cercle du ciel, les mains unies, les yeux chastes, confus de joie fixés en terre, venaient Pétrarque avec madame Laure. Boccace les suivait, l'enthousiaste, le doux savant, l'illustre fondateur de la prose italienne. En sa droite tenant des fleurs, il marchait précédant le cortège de ses Dames Illustres, leur expliquant les fleurs, les plantes et les astres, le calme, la sérénité, l'éternelle béatitude des vallées qu'elles traversaient. Et quand ils furent arrivés enfin dans la zone éclairée, Béatrice s'arrêta et, se penchant, elle montra du doigt à toutes ces âmes élues réunies autour d'elle, Florence qui dormait au-dessous de l'étoile. Et ces âmes penchées, et tout émues de souvenirs, regardèrent la ville, leur ville, les tours, les palais, les églises, les rues, se rappelant des soirs qu'elles les avaient parcourues, les yeux levés vers les étoiles, conjecturant du lieu où se trouvaient alors leurs amis et leurs parents morts, les souhaitant au ciel, priant pour eux, osant à peine espérer de pouvoir un jour les y rejoindre. Des larmes de reconnaissance, des larmes d'amour s'échappèrent de leurs yeux, et comme elles se penchaient encore vers la terre, elles me virent qui les contemplait à travers les espaces. Elles virent mes yeux soumis, suppliants, et me sourirent, et le divin poète des sonnets et des triomphes,

lut dans mon cœur éperdu, l'ardent désir que je n'osais exprimer, d'entendre sa voix et ses précieux conseils. Et sa grande âme fut touchée de mon amour et de mes craintes, et de sa voix mélodieuse résonnant à travers l'air attentif, il exauça ma prière.

" O mon fils, dit-il, cœur croyant, jeune et plein d'espérances, puisque la clémence de Dieu t'a permis de voir les âmes qui habitent ces vallées élyséennes, écoute et tâche de retenir en ton esprit ce que te disent ces âmes par ma bouche. Vois ces fleurs émailler, de leurs fraîches couleurs, ces vallées tranquilles et ces vertes prairies. Le Seigneur tout puissant du ciel t'a donné dans sa miséricorde infinie un cœur pareil à ces fleurs. Plus belles que les fleurs terrestres, elles vivent cependant comme elles, des perles de la rosée du matin, des rayons d'or et de flamme du vivifiant soleil; elles vivent des caresses des brises, des baisers du vent frémissant, de la douceur de l'air et de l'amour du ciel, vers lequel elles sont dressées; la paix des soirs en prière les incline, et la nuit bleue, la calme nuit, par les milliers d'yeux de ses étoiles, les voit endormies et ravies en de beaux rêves angéliques. Semblable à elles, ton cœur doit vivre et s'inspirer aux mêmes sources de vie. Que la nature entière, immense, variée, changeante, infinie, chante toujours à travers toi, comme le vent à travers les cordes d'une lyre. La nature est l'image éclatante et multiple, le seul aspect visible de Dieu qui t'a créé. Regarde-la de toute l'attention de tes yeux, contemple-la de toutes les forces de ton esprit, vénère-la de toute l'affection de ton cœur, et si tu parviens enfin à connaître ce qui est en elle, alors tu pourras la célébrer et la chanter, étant sûr d'être entendu.

" O mon fils, il est un adjuvant puissant à la libération des âmes sur la terre. L'amour, le pur amour venu de Dieu, l'amour le plus noble et le plus élevé doit toujours enflammer ton cœur aussi longtemps que tu marcheras par les champs fleuris de la belle poésie ; cet amour fut pour moi le but de ma vie terrestre ; il fut mon guide unique, il fut l'étoile salutaire, que dans son éternelle pitié, le Seigneur fit briller devant moi, pour éclairer la route obscure de ma vie. Puisses-tu, oh puisses-tu rencontrer en ton chemin une âme aussi aimante, aussi haute, aussi éthérée que celle qui me fut dévolue. Alors tu comprendras la divine nature, alors les chants te seront faciles, les strophes d'or couleront d'elles-mêmes sous ta plume, et tu pourras à ton tour sauver des doutes et des ténèbres, des

âmes indécises, qui ne furent point comme toi, de célestes visions favorisées."

Il dit, et je tenais mes yeux baissés, tâchant de retenir ses paroles ailées en mon esprit ; et quand je relevai mes regards vers lui, les formes chères et la vallée disparaissaient dans les brumes et les vapeurs argentées. L'étoile diminuait, reprenant sa forme et sa clarté primitive. Et quand les autres astres eurent reparu, et qu'elle-même eut repris sa place au haut du ciel florentin, je m'éveillai, et demeurai longtemps émerveillé, songeant à toutes les choses que le divin poète m'avait dites.

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