LE TRIOMPHE DE LA PAUVRETE
Sous l'antique porche à la voûte d'azur semée d'étoiles d'or de Saint-Germain l'Auxerrois est assise une mendiante. Et si vieux sont ses vêtements et si grise est sa face de douleurs, qu'elle semble, au seuil de cette église, une statue de pierre par les ans ravagée, œuvre d'un prodigieux et pieux artiste de la Renaissance. La tête droite, appuyée aux colonnes
de pierre, depuis des ans, elle regarde sans voir les choses et les gens qui passent devant elle et ses yeux fixes sont pleins de rêve et de mystère, comme l'ombre et le silence de l'église qui la protège. Elle a sous ses vêtements en loques des allures de prophétesse et de sibylle, et les gens couverts de péchés qui franchissent le seuil de l'église, en ont crainte et pitié, et d'aucuns regrettent longtemps en leur cœur de ne lui avoir point fait l'aumône; mais la pauvresse ne voit plus rien ici-bas, et tant de prières ont passé sur ses lèvres que le Seigneur l'exauça et qu'elle perçoit déjà le ciel, et les joies divines qui là-haut l'attendent. Immobile au seuil de l'église, elle écoute sonner, sonner les cloches, et dans les vibrations dernières, voit des âmes monter toutes blanches dans la lumière. Elle écoute chanter les orgues ; sous leur voix puissante des prières semblent monter des pierres ellesmêmes et des colonnes de l'église, tandis qu'aux coupoles élevées, comme un vol d'anges, s'élèvent et planent les voix pures des enfants innocents. Les orgues ronflent dans l'église en prière, la voix des enfants jaillit dans l'église en extase, comme un faisceau de lumière transperçant les glorieux vitraux des fenêtres, et l'antique porche de Saint-Germain, à la voûte d'azur semée d'étoiles d'or resplendit alors pour la pauvTesse, et son cœur gonflé d'amour s'entr'ouvre alors aux sublimes visions du paradis.
Elle voit, sur des gazons scintillants semés de mille fleurs, glisser les longues robes légères des anges. De fraîches couronnes de fleurs dans leurs cheveux d'or, les mains unies, ils chantent et dansent en rondes enfantines, aux jardins azurés qui s'étendent aux portes du paradis. Par-dessus les arbres toujours verts, sur de brillants nuages arrondis et légers dans l'azur, comme de blancs nénuphars sur les eaux profondes, des anges aux soyeuses ailes ocellées, contemplent de leurs yeux clairs les routes couleur d'arc-en-ciel qui mènent aux jardins célestes. Des rayons d'or, fête et gloire perpétuelle, filtrent des murailles de verdure et de fleurs qui entourent le divin séjour, et sous des arcades de verdure et de fleurs, des archanges de leurs doigts harmonieux font vibrer les harpes célestes suspendues aux portes du ciel, et chantent penchés vers la terre pour sauver des âm^es à la lumière.
En des allées de mousse tapissées, de fleurettes blanches et rouges émaillées, passent en leurs robes blanches et rouges les élus et les anges. Les arbres toujours verts se rejoignent
par-dessus les allées et les protègent ; des fruits veloutés pendent aux branches, et dans l'ombre, sous la verdure, de cristallines sources jaillissent et s'écoulent. D'éblouissants oiseaux volent par les airs, qui semblent sur leurs ailes étendues porter des prières et de saints cantiques; cachés sous les feuilles, de pauvres rossignols bienheureux, tremblants d'amour et de passion, chantent l'extase de toutes les âmes, et se répondent en longues notes énamourées, tandis que des troupeaux de bêtes aux beaux yeux suivent les anges, ou dorment dans les profondeurs des bois célestes. L'éternel azur tout vibrant de clarté resplendit à travers les branches des arbres ; de fraîches rivières coulent et murmurent invisibles sous les tapis de mousse diaprée, et les brises qui caressent la figure des anges et gonflent leurs longues robes légères vibrent chargées de douces et mystérieuses harmonies.
Sur la terre, des cloches sonnent, des cloches sonnent comme dans un rêve, et dans les rayons du soleil qui dorent les dalles et montent le long des colonnes du porche de l'église, de nouvelles visions transportent l'âme de la pauvresse.
Des arbres de joie, des arbres de soleil et de printemps, des arbres noirs aux pâles feuilles entourant l'éclosion radieuse des fleurs printanières, des arbres d'été tout parés de blanches fleurs, abritent de leur inaltérable sérénité le merveilleux concert des anges. De roses roses, de blanches et rouges roses, décorant des haies bien taillées, entourent d'une ceinture embaumée des gradins de verdure et de mousse. Des anges y sont assis, vêtus de couleurs claires, de couleurs claires, sereines et gaies, de la couleur de leurs pensées. Ils tiennent en leurs mains des luths et des mandores recourbées, et de leurs doigts harmonieux font vibrer et passer leur âme céleste dans les harpes célestes.
Agenouillés devant eux, des anges enfants, les mains repHées sur leur blanche poitrine, chantent de tout leur cœur les éternelles louanges du Seigneur. Blancs et roses parmi les roses, plus beaux et purs que les fleurs elles-mêmes, de tremblantes étoiles claires dans leurs cheveux d'or, ils chantent les anges enfants :
" Gloire à Dieu, gloire à Dieu notre Seigneur, qui fait croître les fleurs belles et parfumées, qui dispense la lumière dorée du bienfaisant soleil, et le calme argenté des nuits sereines ; gloire à Dieu qui vit dans le chant des oiseaux, dans le murmure des sources qui s'écoulent et dans le grand silence des
forêts profondes ; gloire à Dieu dans le clair azur recouvrant les champs en fête, dans l'azur semé d'étoiles recouvrant les champs endormis : Gloire à Dieu dans les nuages qui passent, dans le vent qui souffle, dans les voix confuses de l'immense mer mugissante ; gloire à Dieu dans les vivifiants sourires de la rosée du matin et dans l'harmonieuse paix des soirs, dans les roses levers de l'aurore et les blanches lueurs de l'aube, dans les couchants aux yeux de flamme et les ténèbres de la nuit, gloire à Dieu qui vit dans de simples âmes et dans la paix des cœurs, gloire à Dieu, notre Seigneur."
Ainsi chantent les anges, et leur voix cristalline éclaircit audessus d'eux l'azur attentif; et s'émerveillent et chantent avec eux tous les oiseaux du paradis ; les roses énamourées s'ouvrent et palpitent aux haies bien taillées ; sur les gazons se répand en pluie parfumée la blanche floraison des arbres d'été, et de nouvelles fleurs s'épanouissent et s'ouvrent plus éclatantes à leur place.
Et sur la terre la voix des anges, le chant des anges, gonfle de joie et d'amour le simple cœur de la pauvrette. Elle les reconnaît et se souvient les avoir vus passer et glisser sur les rayons lumineux qui traversent les vitraux de l'église ; devant ses yeux éblouis elle voit passer les merveilles du monde, le ciel radieux, le ciel bienheureux, le soleil énorme, la lune et les étoiles innombrables, les champs, les plaines, les bois, les étangs, les montagnes neigeuses, et les nuages éblouissants flotter sur la mer sans limites ; et dans son cœur extasié, pareil aux fleurs célestes de là-haut, il lui semble que la nature tout entière se meut et se transforme sous l'œil tranquille du Créateur.
Des cloches encore, de lointains sons de cloches lui parviennent ; une grande prière semble monter des tours et des campaniles des églises de toute la terre ; et dans le grave concert des cloches, s'apaise enfin son cœur passionné, tandis que ses pauvres yeux rougis de veilles et de larmes s'illuminent, et se sanctifient aux suprêmes visions élyséennes.
Tout au fond des jardins du paradis, s'étend un grand lac éternellement couronné de lotus, de blancs nymphéas et de nénuphars. De grands champs de lys courbés en prière par les souffles célestes le bornent et s'inclinent sur ses rives. Les brises embaumées courbent les tiges des fleurs vierges. Ave, Ave, chantent les lys prosternés ; Alléluia, Alléluia, murmurent les rivières qui s'écoulent et chantent par-dessous les
fleurs saintes. D'albes vapeurs montent des fleurs et des eaux du lac invisible. De neigeux nuages de velours se forment et s'arrondissent, s'amoncëlent par-dessus les autres, formant les degrés d'un trône, transpercés de lumières et de rayons à mesure qu'ils s'élèvent. De blancs arcs-en-ciel l'éblouissent, et tout à coup elle voit, en des cercles de lumière, et de nuage, et d'or, et de lumière, devant le disque d'or resplendissant du soleil, ayant derrière lui la lune pâle et toutes les constellations, le Seigneur lui-même, le Père tout-puissant, le Créateur.
Des faisceaux de lumière l'auréolent et jaillissent autour de lui. Ses yeux sont deux miroirs limpides où se reflètent et se glorifient les splendeurs et les fêtes immaculées du paradis ; le sourire éternel de ses lèvres répand la suprême béatitude dans l'âme de ceux qui le contemplent et il demeure toujours immobile, perdu dans la contemplation des choses et des êtres qu'il a créés.
A ses pieds s'incline, les bras repliés en croix sur la poitrine, dans un geste d'adoration et de soumission éternelle, devant son Fils tout-puissant, l'humble Vierge mère, et tout autour d'eux se range, nimbés de candeur et de pureté, la gloire des saints et des saintes.
Et des cloches sonnent, plus harmonieuses et plus belles que toutes celles que la pauvresse a jusqu'alors entendues, et qui semblent contenir en elles les voix mêlées du ciel et de la terre. Aux derniers battements des cloches, les lèvres de la pauvresse remuent convulsivement ; des prières s'en échappent pressées, des remercîments et des actions de grâces, et dans un ravissement, elle reconnaît et voit son âme monter à son tour toute blanche dans la lumière. Etincelante de candeur, elle s'avance, conduite par les âmes élues vers la divine assemblée, et des anges volent à sa rencontre, et la saluent en chantant au nom de Notre-Seigneur.
" Chère sœur, notre sœur bien-aimée, chantent les anges, bénédiction, gloire et bénédiction sur toi pour toujours. Parmi nous tous qui sommes les serviteurs de Dieu tu es à jamais la bienvenue. La plus pauvre tu as vécu, la plus humble et la plus fidèle des âmes, et c'est pourquoi tu es la préférée du Seigneur et sa grâce t'a touchée et t'a sanctifiée pour toute ta vie éternelle. La paix céleste a fleuri ton cœur et de perpétuelles félicités t'attendent au divin séjour du paradis. Le temps de tes épreuves a cessé, et pour chaque tourment que
tu as souffert dans ta vie, des joies non pareilles te sont réservées au royaume bienheureux du ciel.
L'âpre cortège des souffrances et l'amère infortune t'ont suivie partout, pendant le dur chemin de ta vie terrestre : et nous avons pleuré, chère sœur, en te voyant trembler et prier dans le malheur, et nous avons chanté, notre sœur, en te voyant prier et triompher des tourments et des souffrances de la misère, car nous savions que ton cher exemple résigné sauvait des âmes des tortures et des douleurs éternelles. Et tes pieds se posaient allègrement sur les épines et les ronces, et tu marchais sans faiblesse, les yeux fixés seulement sur la divine lumière. Et tant de cantiques se sont envolés de ta bouche, et tant de prières se sont échappées de tes lèvres, que le Seigneur eut pitié et t'exauça. Ainsi te fut-il permis de vivre dans le ravissement et l'extase des visions célestes, oubliant les maux qui t'accablaient, pleine de joie et d'amour pour tous ceux qui vivaient autour de toi.
Et tu ne sentais plus les ronces des sentiers ardus, et tu demandais toi-même de nouvelles épreuves, pour fortifier ta constance et te rendre plus agréable à Dieu. Car dans la beauté de ton cœur, tu ne te croyais pas digne de franchir les portes sacrées du divin séjour, et tu l'implorais en tremblant, qu'il voulut bien te recevoir parmi la foule silencieuse des âmes qui songent et font pénitence dans les vallées pleines d'ombre du purgatoire. Et par la volonté de Dieu qui sait tout, de nouvelles épreuves te furent envoyées, et le froid, la faim, la misère et les maladies assiégèrent ton pauvre corps débile ; mais la foi brillait en toi, comme une étoile visible des seuls élus, et jour et nuit tu bénissais Dieu et le remerciais, voyant que les maladies te délivraient peu à peu de ton enveloppe charnelle. Déjà tu ne songeais plus à toi, et tu priais ardemment pour les âmes de tes frères et sœurs les créatures, oublieuse de tous tes maux, ne songeant qu'à leur salut ; les laudes et les cantiques avaient usé ta poitrine et tes lèvres, et assez de prières s'en étaient échappées pour couvrir le chemin de la terre au ciel. Et Dieu te bénit; et il nous envoya, nous, les anges, pour t'emporter dans les vallées paradisiaques. Car toutes tes prières lui furent agréables, et son infinie miséricorde s'est étendue à tous ceux que tu as aimés. Ta piété t'a rendu tes enfants perdus, tous ceux que tu as pleures et tous ceux pour qui tu l'as imploré ont été sauvés par toi, et te serviront et te rendront grâces, célébrant tes vertus et ta louange, glori-
fiant ta pauvre simplicité et ta résignation parfaite pendant toute leur vie éternelle. Par la grâce de Dieu sois bénie et transfigurée par l'amour de notre Père tout-puissant, et vis à jamais heureuse, parmi nous les élus du ciel, dans les béatitudes infinies et les contemplations sereines, au royaume de Dieu, notre Père et notre Seigneur."
En blanches mousselines, en vêtements plus élouissants que la neige et la rosée, se sont transformés les haillons sordides qui recouvraient le corps de la pauvresse : les rides qui sillonnaient son visage ont disparu ; à chacun de ses pas s'ouvrent épanouies des fleurs nouvelles qui tremblent sur leurs tiges, vacillent et deviennent à la voûte du ciel de nouvelles étoiles rédemptrices des âmes terrestres; aux dernières paroles que chantent les anges son visage extasié s'illumine et se nimbe des sourires de l'immortelle sainteté; pleurant de joie, les saints et les saintes, en de longs embrassements étreignent leur nouvelle sœur, tandis que tous les anges rassemblés autour d'elle, chantent en chœur sa céleste glorification, et que par tout le paradis, retentit le triomphe de sa bienvenue, et les immortelles louanges de la pauvreté.
Et sur la terre, au déclin du jour, regardant de ses yeux sans vie la foule des hommes qui se pressent et passent devant l'église, insoucieux de leur salut, les lèvres restées entr'ouvertes par la suprême oraison, une statue de plus orne l'antique porche à la voûte d'azur semée d'étoiles d'or de Saint-Germain î'Auxerrois.