‹ Poèmes sans rimesChapitre 4 sur 13 · À MONSIEUR EDWARD BURNE-JONES · texte numérisé non relu

À MONSIEUR EDWARD BURNE-JONES

Au milieu de la chambre silencieuse, tendue de soies bleues passées où, sur l'élancement svelte de leurs tiges, rêvent de larges fleurs en broderie, longuement étendu dans legrand lit àcolonnades, repose douce-

ment le jeune prince. Gardiens du sommeil, deuxgrands chiens noirs au poil ras veillent au pied du lit, les pattes allongées, en des attitudes de Sphynx. De temps à autre ils relèvent un peu la tête, ouvrent plusgrands leursgrands yeux humides et dressent leurs oreilles pointues, émues et inquiètes des murmures du vent chantant dans les feuillages.

Encadrée du gracieux enroulement des glycines, languissamment laissant pendre les grappes de leurs fleurs amoureuses, la vénitienne très large laisse voir le parc énorme, en lequel éclatent les verdures nouvelles vaguement ombrées de vapeurs bleues se fondant délicieusement dans les tons gris du ciel. Une chaleur tiède monte des gazons verdoyants et des taillis bleuâtres, et avec le long bruissement de leurs feuilles secouées, les grands arbres se courbent aux caresses du vent, tandis que chantent les oiseaux dans les branches en les bruits vagues et sourds de la terre qui s'éveille.

Le soleil a soudain troué les nuées grises. Ses rayons ont couru sur les feuilles luisantes et humides et illuminé là-bas les jets d'eau fluets, clairs et longs, s'égrenant radieux en les bassins clairs unis ainsi que des miroirs. Ils ont baisé au passage les fleurs des glycines et se sont glissés dans la chambre, se jouant dans les cheveux d'or du dormeur. Ils dansent maintenant devant les claires paupières du jeune prince et il s'imagine qu'une pluie de roses effeuillées est tombée du ciel sur son visage.

Il songe de jeunesse, et revoit devant ses yeux, ses longs yeux bleus voluptueux, pleins de tendresse, ses blonds cheveux ruisselants d'or aux baisers lents des lumières, ses lèvres rouges et de désirs gonflées, et les fins contours parfaits de son rose visage plus doux que celui des femmes. En ses habits de velours blanc, son grand chapeau à larges bords fièrement rejeté en arrière, sa main fine au pommeau de son épée adamantine, il se voit marchant au milieu des dames de la cour qui s'inclinent sur son passage et luttent et rivalisent de grâce pour la faveur d'un de ses regards.

Puis c'est en la salle des fêtes qu'il se retrouve. Aux sons doux des flûtes s'élève une mélodie bizarre cadencée du heurt sourd des tambourins. Sur les tapis épais de fourrure noire, le blanc jaillissement de courtisanes nues, des gorgerins de rubis et d'escarboucles, des saphirs et des améthystes rehaussant les pâleurs de leur chair mate. Suivant les plaintes de la musique, elles s'avancent droites, hiératiques, et soudain

frappent du pied les tapis et s'animent, se courbent et s'allongent, et virevoltent, s'arrêtent les bras en avant tendus et s'agenouillent les seins palpitants, le corps voluptueusement rejeté en arrière, les mains rejointes derrière la tête. Et elles s'élancent de nouveau, dansant, tournant, s'enlaçant amoureusement, guirlande merveilleuse de fleurs charnelles, et tombent enfin mi-pâmées, les bras étendus, devant le trône où il siège.

Mais déjà d'autres images ont passé devant ses yeux. Il rêve de gloire, des éclairs bleus des épées meurtrières, du scintillement des lances aiguës et des cuirasses bossuées, et de meurtre et de pillage, des incendies rougeàtres en les nuits noires, et du sang menaçant coulant des larges blessures. Armé en guerre, pareil au chevalier saint Georges, tueur de monstres, il entrera en tête de ses troupes dans les villes conquises. Les enfants roses et les jeunes filles sèmeront des fleurs sur son passage et des théories de vieux prêtres viendront aux portes en robe blanche, chantant ses louanges, implorant pour tous son pardon et se mettant sous l'égide de son courage. Les jeunes hommes les plus beaux se tiendront au devant de son cheval noir comme la nuit et les rois vaincus, ses ennemis, enchaînés deux à deux, le suivront dans la poussière. Et quand il franchira les portes de la ville, les trompettes et les cuivres sonneront cent fois en son honneur, et les cloches et les carillons égrèneront leurs chants de fer dans les vivats et les triomphales acclamations de la foule, pour sa très grande, sa seule et unique gloire impérissable.

Un plus sombre nuage a tantôt passé sur le ciel et, voilant l'azur, obscurcit en même temps son jeune cœur. Des ombres glissent sur son frais visage, ses lèvres se plissent douloureusement, tandis qu'au travers de ses tempes pâles se gonflent bleuâtres les veines de son sang princier. Qu'adviendra-t-il de lui tous ces plaisirs vécus ? Sa beauté pâlira plus tard et rapide s'évanouira comme celle des fleurs ; sa gloire, naguère éclatante, s'effacera tôt devant d'autres gloires, et les hommes perdront même jusqu'à la mémoire de son souvenir. Cela sera-t-il donc que lui aussi, si héroïquement beau et jeune, se fera vieux et que les maladies horribles et méprisables assiégeront victorieusement son corps svelte et sain et sa chair rose fleurie ?

Ah ! que vienne donc auparavant le pur amour rêvé toujours, seigneur de son cœur et de ses pensées, l'idéale passion pareille à celle des ballades que lui chantèrent les trouvères.

De ces ballades il se souvient et des légendes. De GwennoUe la blanche et de Laïs, de Loreley aux grands yeux bleus, qui chante dans la nuit, peignant ses cheveux d'or, du Seigneur Nann dansant au clair de lune avec les fées, et du blond chevalier au cygne, au souvenir mystérieux. De ceux là qui furent fiers et forts et toujours beaux, des chevaliers armés errants et féeriques il garde la mémoire ; et le cœur soucieux au souvenir de leurs exploits, il se retrouve, dans le parc, chevauchant son coursier favori.

Il souhaite vivre leur vie d'aventures, les apparitions redoutées, les périls effrayants volontairement encourus, les joies pures et les souffrances, et la gloire des délivrances, aux brèves et rouges lueurs des éclairs, au travers d'eaux noires tourbillonnantes, dans les grondements sourds du tonnerre, l'écroulement des ponts, le fracas des mêlées, les cris, les glaives et les lances brisées, pour, après les blessures, le sang, le feu, les flammes, et les gémissements des mourants, la reprise victorieuse de la fière fiancée naguères traîtreusement enlevée.

Dans le bois plus sombre il s'avance. Son cœur est lourd, son cœur est triste de n'avoir point de châtelaine pour qui vivre et puis mourir. La tête blanche et si fière et si douce de la très belle Anabelle, ne pourra-t-il jamais déclore ses calmes paupières abaissées, et ces yeux mystérieux, qu'il sent douloureusement en son cœur, ne se tourneront-ils jamais vers lui ? Ces lèvres roses et minces, ces lèvres vierges ne frissonncront-clles jamais au souffle de cette voLx d'argent qu'il se souvient et rêve d'encore entendre sans l'avoir jamais entendue ? N'effleurera-t-il jamais de ses lèvres tremblantes le front royal et blanc comme les plumes de cygne, de la Princesse Endormie, on ne sait où, en un palais au fond des eaux ?

Ah ! tous les dangers, les courir et les vaincre pour être aimé d'Elle ! Traverser les flammes et les feux dévorants, étouffer dans les eaux recouvrant le palais, soutenir cent combats, être frappé, meurtri, blessé, tué pour Elle et mourir du moins auprès d'Elle, secouru de ses mains merveilleuses, avec dans les yeux l'image de ses yeux noyés de tendresses plus qu'humaines.

Qu'a-t-il donc entendu pour s'arrêter si brusquement. Il prête l'oreille et se penche sur le cou de son cheval pour mieux entendre.

Là-bas, très loin, la voix d'un cor sonnant sauvagement ses appels d'or et se perdant et s'étouffant graduellement en la forêt.

C'est le vieux chevalier gardien de la Princesse Endormie, qui, seul au coucher du soleil, monte à la surface de l'eau chaque fois sonner les trois appels de délivrance. Le prince a soudain reconnu le dernier appel et, à bride abattue, a lancé son cheval, ne sentant rien des branches qui lui fouettent le visage et déchirent son habit précieux de velours. Mais la voix du cor s'est bientôt éteinte entièrement et il se trouve perdu dans la forêt devenue noire. Désespérément il chevauche des heures et des heures jusqu'à ce que la lune apparaisse dans le ciel trouant le feuillage, éclairant l'endroit où s'est arrêté son cheval.

C'est au fond des bois très épais, un petit lac immobile qui semble d'argent sous les rais pâles de la lune : les troncs des arbres sont si serrés tout autour qu'il fait nuit noire par dessous ; les glaïeuls clairs et les éclairs se dressent hautains sur les bords et les feuilles sombres de larges plantes aquatiques flottent à la surface immobile. Languissamment les fleurs saintes, les nénuphars s'entr'ouvrent et font comme des couronnes sur les eaux mystérieuses. Et dans l'absolu silence de la nuit il lui semble entendre un chant charmant monter doucement, insensiblement, mêlé à la mélodieuse plainte des eaux bienheureuses qui s'écoulent et tombent au loin en cascades sous les feuillages.

Le prince a soudain sauté à bas de son cheval; les roseaux minces écartés par lui se referment frémissants sur son passage et de nouveau jaillissent droits et longs. D'une main se retenant aux arbustes qui plient, il se penche gracieux sur le lac et cueille rapide la fleur large d'un nénuphar pour y puiser et boire à cette coupe improvisée. Il se plaît à sentir les eaux s'enfoncer sous la fleur, il regarde les eaux franchir les albes pétales et peu à peu remplir le neigeux calice ; il regarde les eaux, le seigneur ; et voilà qu'il se voit lui-même et s'aperçoit, son attentive et jeune image sur l'eau penchée, en le bleu miroir des eaux réfléchie, et tout au fond, au fond des eaux, le silencieux palais vert et rose de la Princesse Endormie.

C'est lui, il l'a reconnu ; des enroulements de roses noires et rouges, en guirlandes suspendues au dessus des portes sertissent les transparentes colonnades : les lucides coupoles faites de saphirs et les murs de rubis rose s'encadrent durement de la bordure des malachites et le sol est de sable bleu pailleté de reflets, brillant et doux comme l'azur du ciel.

Sur un lit très haut de cristal couchée, en le nimbe magique

de ses blonds cheveux cendrés épandus et perdus en les laiteuses blancheurs de sa robe, sur sa poitrine tranquille les mains rejointes, depuis cent années dort la princesse Anabelle. Aux angles du lit de cristal se cassent les rayons de la lune, auréolant l'Enchantée d'une large nappe de lumière argentée. De bleus iris et des amaryllis s'inclinent et tremblent sur son corps, tandis qu'à son front s'ouvre la fleur mystérieuse de la Vierge, comme une étoile tombée dans un cahce de neige.

Droit et très haut vers le ciel les eaux ont rejailli : sous le poids du corps du prince les eaux se sont brusquement entrouvertes, et referment sur lui leurs lèvres douces écumantes. Les eaux incessamment, les eaux bourdonnent à ses oreilles. Comme des cloches de fête qui sonneraient en son âme, son cœur bat à se rompre dans sa poitrine exaltée ; sous l'ivresse débordante de la joie qui fait resplendir son visage bien aimé, il étouffe et se sent mourir, mourir du désir enfin exaucé. Et quand il effleure de ses lèvres le front royal et blanc de la Princesse Endormie, le cri échappé à ces lèvres soudain entr'ouvertes, le regard de ces yeux d'amour perdus dans ses yeux, font vibrer et trembler son cœur comme le souffle de son amour exhalé à ses lèvres. Dans la merveilleuse et chaste étreinte de sa fiancée, il défaille, défaille, et se réveille, hélas ! éperdu, dans la chambre silencieuse où rêvent aux soies bleues fanées des tentures les larges fleurs en broderies, tandis que les grands chiens noirs s'étirent et le contemplent de leurs yeux longs attendris.

Le cri qu'il entendit et sentit vibrer jusqu'en son âme, c'est la clameur hautaine des claires trompettes joyeuses, qui sonnent, éclatantes et aiguës, et se répondent, affaiblies, l'heure du réveil aux quatre tours de son château, et l'incessant bourdonnement des eaux à ses oreilles, c'est le vague murmure des voix des seigneurs et des dames de la cour, impatiemment attendant à la porte la faveur de son lever.

Oh ! les rêves de soleil dans les réveils printaniers des cœurs adolescents !

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