À MADEMOISELLE LOUISE DANSE
J'écoute chanter de la musique en souvenir. C'est la princesse de Borodine, qui, par le charme d'une fée, depuis si longtemps repose en la forêt enchantée.
Ses cheveux d'or épandus, ses lèvres roses entrouvertes, elle dort en le rhythme lent de la musique charmeresse. Sur un lit blanc Elle est couchée, d'une longue robe blanche entourée, les bras en croix recourbés sur la poitrine qu'abaisse et soulève tour à tour son souffle léger. A quoi songe-t-EUe, à qui pense-t-EUe, la tête pâle, et qu'ont-ils vu ces yeux voilés depuis des siècles fermés ?
Dans le palais, autour d'EUe, tout dort d'un sommeil pareil ; valets, guerriers et pages et nobles dames, en le geste interrompu s'immobilisent dans les salles silencieuses. Veillent, seuls, les dragons verts, aux corps luisants d'écaillés couverts, dardant hors gueules leur langue rouge, leur langue rouge comme le sang, leurs griffes aiguës d'acier sorties, leurs yeux de flamme sur la forêt.
Les matins violets ont relui, les fleurs se sont redressées et sont retombées, les oiseaux ont chanté et se sont tus, les soleils rouges sont venus illuminer la forêt sombre, et les vitraux des verrières, soudainement, se sont enflammés aux baisers de feu des lumières. Au travers des branches et des ramures grises, la Lune s'est levée pensive et s'est mirée dedans les lacs, argentant les tours et les armures des guerriers au palais, enveloppant l'endormie d'une caresse douce plus qu'aucune autre. Chants des oiseaux, langueur des fleurs, aubes violettes, couchants vermeils, pâles lueurs des froides lunes, tout a commencé et tout a fini pour recommencer ensuite. Toujours l'immobile princesse dort en le rhythme lent de la musique charmeresse. A quoi songe-t-EUe, à qui pense-t-EUe, la tête pâle, et qu'ont-ils vu ces yeux voilés depuis des siècles fermés. Viendra-t-il le chevalier, le duc, le prince, le preux guerrier qui, de son premier baiser, doit réveiller la Fiancée ?
AISON PATERNELLE.
Vieille maison, vieille maison où je suis né,
que je vous aime.
Vous êtes vieille, ô chère maison et bâtie
simplement ; vos briques et le mortier qui les rejoint ont été battus par les vents et les bourrasques, usés par les pluies, noircis par les fumées du pays industriel.
Et pourtant comme vous êtes heureuse encore, les premiers jours de printemps avec vos grandes fenêtres au large ouvertes comme pour respirer des forces et de la vie, tandis qu'un clair i6
soleil luit au travers des nuages gris, que votre toit d'ardoise fraîchement lavé de pluie, reflète les nuages qui passent pardessus lui, et de clairs gouffres d'azur forme's par les nuages qui s'écartent. Les brises pénètrent dans la maison par les fenêtres larges ouvertes, les murs des corridors peints à la colle suintent et laissent échapper l'humidité des longs mois d'hiver, les escaliers craquent, des voix joyeuses retentissent, la maison tout entière revit, tandis qu'au jardin qui l'entoure de pâles bourgeons verts s'entr'ouvrent aux tiges des lilas noirs, et que bordant les chemins les douces violettes embaumées s'épanouissent en la terre rajeunie.
Mais comme vous êtes triste aussi l'hiver, vieille maison ; vos briques semblent alors plus sombres et désolées, les crevasses de vos murailles paraissent vous menacer de ruine, le vent s'engouffre lugubrement dans les encadrements de pierre disjointoyés des fenêtres et des portes, et vos trois grandes fenêtres refermées, regardent comme des yeux tristes, les lilas noirs et desséchés, les blancs chemins, les blancs gazons gelés, la campagne nue, et le pâle ciel mort où grondent et s'apprêtent des tourmentes de neige.
Pourtant, si vous semblez alors si triste et désolée du dehors, et si vous reflétez alors pour moi l'image de toutes les choses tristes que nous avons vues tous deux, ô chère maison, la vie s'écoule toujours calme et heureuse en vos murs. J'aime à me rappeler vos chambres tranquilles, familiales et douces comme la vie qu'on y menait, vos chambres paisibles, palais de mon souvenir, peuplés de voix et d'om.bres qui me sont chères. J'aime à me rappeler votre salon démodé, les meubles revêtus de velours bruns encadrant des tapisseries anciennes aux croix violettes sur champ jaune, la massive cheminée de marbre noir aux bronzes sévères, lourds et luisants, les portraits qui ornaient les murs, et le piano en bois de palissandre devant lequel on m'apprenait à chanter. J'aime votre salle à manger, les vieux vases roses de la cheminée, les chaises hautes et droites le long des murs et surtout j'aime cette tapisserie où des herbes de marais et des roseaux bleus disposés régulièrement entourent de leurs gerbes de larges et rouges fleurs décolorées.
Je me rappelle aussi vos bruits, vos rumeurs et vos voix, ô vieille maison ; dans tous les pays que je traverse je les entends quand je veux et depuis que je vous ai laissée, nul bruit, nul chant, nulle musique ne m'a ému comme ces
simples bruits, qui disaient la vie de la maison et de ceux qui l'habitaient.
Je sais le bruit que font les portes des armoires lorsqu'on les ouvre et les referme, je sais le bruit soudain, inquiétant que font pendant les longues nuits d'hiver les escaliers qui tressaillent ; je sais le bruit du vent pleurant dans les cheminées, et la plainte des branches de glycine qui sans cesse, comme un oiseau blessé qui voudrait entrer en la chambre, gémissent et pleurent contre les vitres du bureau de mon père ; je connais le chant de la pluie tombant sur les toits et revois mes rêves d'enfant bercés au chant de la pluie, et dans le monotone gargouillement des gouttières trop pleines. Jerevoisleslongues soirées passées autour de la même lampe, j'entends sonner les heures, je revois les regards se dirigeant vers la pendule et l'impatience avec laquelle nous attendions l'heure du retour de mon père. Je l'entends encore ouvrir la grille, je reconnais ses pas dans le chemin, devant la porte j'entends la plaque de fer qui sourdement résonne, j'entends la porte de la rue qui s'ouvre et la voix joyeuse nous crier : " Bonsoir, mes chers petits."
Vieille maison, combien m'est cher votre souvenir, maintenant que je suis loin de vous, et quelle douce émotion ces pensées font revivre en moi ; maison qui m'avez protégé, maison qui m'avez aimé et m'avez vu grandir, je voudrais vous revoir toujours et vous garder éternellement telle que je vous ai connue. En mon cœur dormez, ô vieille maison, et que toujours votre image bénie m'accompagne gravée en mon cœur et me rappelle le calme et le bonheur des jours passés.
ONSOLATRIX.
Assis devant la fenêtre large ouverte, regardant le soir qui tombait, le jeune homme repassait en son esprit les douloureux événements de sa journée ; les ténèbres de la nuit reflétées par ses yeux descendaient lentement en son âme, et une seule et toujours même pensée gonflait son cœur de tristesse.
" Hélas, hélas, dit-il enfin, cette femme ne m'aime pas, aucune femme ne m'a jamais aimé, et nulle femme sans doute ne m'aimera comme j'eusse tant souhaité être aimé ; pourquoi donc, ô Dieu, avoir mis en mon cœur cet amour qui me brûle et me consume, et que nulle fontaine n'est destinée à rafraîchir; pourquoi m'as-tu mené. Seigneur, parmi des étrangers, et pourquoi m'avoir envoyé sur la terre, moi
qui ne puis vivre sans amour, et qu'un amer destin condamnait à vivre isolé ? "
Et à la pensée de cet isolement, une telle douleur le saisit, que des sanglots l'étreignirent à la gorge et que des larmes abondantes jaillirent de ses yeux.
Mais au même instant, dans la chambre, une ombre se glissa, légère, vêtue de noir, l'ombre attristée de sa mère morte depuis longtemps. Elle s'avança sans bruit dans la chambre et elle se tint debout auprès de son fauteuil, anxieusement penchée vers lui ; elle écarta les mains qui voilaient ses yeux gonflés de larmes, et doucement deux fois elle l'appela par son nom, disant :
" Mon enfant, pourquoi m'oublies- tu ? Regarde-moi, reconnais-moi, je suis ta mère bien-aimée ; je t'ai donné la vie, ô mon enfant, et quand tu vins au monde, je priai ardemment le Seigneur, la Vierge et tous les saints pour qu'une vie heureuse et longue te fût donnée, et je priai aussi pour que toute grande douleur te fût épargnée même au prix de mes souffrances et même au prix de ma vie tout entière. Et ma prière fut agréable à Dieu, et il m'accorda plus que je n'avais osé demander, car il me fut donné de te voir grandir heureux et fort pendant toute l'insouciante et belle saison de ta première enfance. Et comme je t'ai aimé tu t'en souviens encore, ô mon cher fils, et il n'y a pas de plus grand ni de plus doux amour sur la terre. Car tu étais tout mon orgueil et toute ma joie, bel enfant souriant que je portais avec fierté dans le berceau caressant de mes bras ; et j'ai baisé tant de fois ton visage et ta bouche, que tes lèvres ont pour toujours gardé l'empreinte et la forme de mes lèvres et qu'aucun autre baisir ne pourra plus maintenant les faire changer ; alors, à la moindre crainte, au moindre léger chagrin tu te réfugiais en hâte dans le sûr refuge de mes bras, te cachant la tête en mon sein ; de tes deux petits bras tu m'enlaçais follement, fébrilement le cou et jamais collier ne me parut plus beau ni plus doux à porter. Et si je mourus depuis pour les autres, pour toi, ô mon enfant, tu sais que je ne t'ai point quitté; car les mères mortes jeunes et dont les prières furent exaucées, reviennent auprès de leurs enfants toute leur vie, et toute leur vie les protègent et les veillent, ayant pris la place de leur ange gardien. Ainsi il me fut permis de t'apparaître parfois lorsque tes nuits et ton esprit étaient troublés et toujours, tu le sais, ces visions t'ont été utiles et bienfaisantes. Or, maintenant, ne pleure plus, ne déplore plus,
ô cœur aimant, l'ardent amour qui est en toi, pensant que cet amour ne t'est point retourné ; car il n'est point d'amour profond, dévoué, absolu qui n'engendre tôt ou tard un semblable amour. Mais bien plutôt réjouis-toi de ce qu'un pareil amour t'a été accordé, qui te permet d'aimer et de sentir plus vivement que les autres et qui te fait goûter doublement en ceux que tu aimes et en toi les joies et les bonheurs de la vie. Rappelle-toi aussi, ô mon enfant, qu'il n'est pas de bonheur sans peine, non plus que de belles roses sans épines. Mais la fleur reste à qui veut bien se blesser pour la cueillir, et le bonheur acquis s'augmente au souvenir des peines qu'on a eues à l'obtenir."
Elle dit et le jeune homme sentit son cœur s'apaiser à ces douces paroles ; et tandis qu'y réfléchissant encore, et les pesant en son esprit il tenait les yeux fixés en terre, il lui sembla qu'un doux baiser pareil à ceux que jadis il sentait passer sur ses rêves d'enfant, lui effleurait le front, et relevant ses yeux reconnaissants il ne vit plus à ses côtés l'ombre chère, mais devant lui, par la fenêtre, le ciel que la nuit avait obscurci, et les étoiles qui s'y levaient radieuses et claires, et scintillaient, ranimant en son cœur les fraîches fleurs de la douce Espérance.