‹ Poèmes tragiquesChapitre 27 sur 69 · SI L'AURORE · texte numérisé non relu

SI L'AURORE

Si r^yiurore

Si l'Aurore, toujours, de ses perles arrose Cannes, gérofliers et maïs onduleux; Si le vent de la mer, qui monte aux pitons bleus. Fait les bambous géants bruire dans l'air rose;

Hors du nid .frais blotti parmi les vétivers Si la plume écarlate allume les feuillages ; Si l'on entend frémir les abeilles sauvages Sur les cloches de pourpre et les calices verts;

Si le roucoulement des blondes tourterelles

Et les trilles aigus du cardinal siffleur

S'unissent ça et là sur la montagne en fleur

Au bruit de l'eau qui va mouvant les herbes grêles;

Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d'or Et sa varangue basse aux stores de Manille, A l'ombre des manguiers où grimpe la vanille Si la maison du cher aïeul repose encor;

O doux oiseaux bercés sur l'aigrette des cannes, O lumière, ô jeunesse, arôme de nos bois. Noirs ravins, qui, le long de vos âpres parois, Exhalez au soleil vos brumes diaphanes !

Salut! Je vous salue, ô montagnes, ô cieux, Du paradis perdu visions infinies, Aurores et couchants, astres des nuits bénies, Qui ne resplendirez jamais plus dans mes yeux!

Je vous salue, au bord de la tombe éternelle. Rêve stérile, espoir aveugle, désir vain. Mirages éclatants du mensonge divin Que l'heure irrésistible emporte sur son aile!

Puisqu'il n'est, par delà nos moments révolus. Que l'immuable oubli de nos mille chimères, A quoi bon se troubler des choses éphémères? A quoi bon le souci d'être ou de n'être plus?

J'ai goûté peu de joie, et j'ai l'âme assouvie Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens. Dans le sable stérile où dorment tous les miens Que ne puis-je finir le songe de ma vie !

SI L AUROKE.

Que ne [uiis-jc, couche sous le cliiencient amer, (lli.iir iiKiie, vouée au temps qui l;i tlévore, M'engloutii" clans la nuit qui n'aura point d'aurore, Au grondement innnense et morne de la mer!

i.jr

HIÉRONYMUS

H ir l'on V unis

Vêtus de bure blanche et de noirs scapulaires, Cent moines sont assis aux bancs Capitulaires, Ayant psalmodié VAiigeliis Dom'uii Et clos les lourds missels sous le vélin jauni, Sans plus mouvoir la lèvre et cligner la paupière Que les Saints étirés dans les retraits de pierre, Impassibles comme eux, ils attendent, les bras En croix. La cire flambe et sur leurs crânes ras Prolonge des lueurs funèbres. La grand'salle Est muette. Érigeant sa forme colossale, Un maigre Christ, cloué contre le mur, au fond, Touche de ses deux poings les poutres du plafond Et surplombe la Chaire abbatiale, où siège, Avec sa tête osseuse et sa barbe de neige, Ascétique, les mains jointes, le dos courbé,

lO

Hiéronymus, le vieil et révérend Abbé.

En face, seul, debout, sans cape ni sandales,

Et du sang de ses pieds tachant les froides dalles,

Un autre moine est là, silencieux aussi.

L'œil dardé devant soi, bien loin de ce lieu-ci,

Au travers de ces murs massifs son âme plonge

Dans le ravissement d'un mystérieux songe;

Un sourire furtif fait reluire ses dents ;

Mais il reste immobile et les deux bras pendants,

Dédaigneux du pardon ou de la peine atroce.

Enfin, l'Homme sacré par la mitre et la crosse.

Qui peut remettre aux mains de son proche héritier

Dix mille manants, serfs de glèbe ou de métier,

Plein droit de pendaison sur ces engeances viles,

Droit d'anathème et droit d'interdit sur deux villes,

Et devant qui bourgeois et séculiers jaloux

Et barons cuirassés fléchissent les genoux,

Hiéronymus, levant son front strié de rides

Et ses yeux desséchés par les veilles arides,

Se signe lentement, et dit à haute voix :

— Le chemin est mauvais, mon frère, où je vous vois. Après tant de longs jours et tant d'heures damnées. Cette désertion, Jésus! de deux années!

D'où sortez-vous ainsi ? Qu'avez-vous fait, perdu Dans la fange du siècle à qui l'Enfer est dû ? Est-ce l'horrible soif des voluptés charnelles

lllf'.KONYMtJS. 1(7

Qui cliaii(Tait votre gorge et troublait vos prunelles?

jusqu'au dégoût linal ètes-vous abreuvé?

Que chcrchiez-vous au monde, et qu'avez-vous trouvé?

Kien. Honteux, ;ill.iuié, chargé d'ignominie,

Vous haletez autour de notre paix bénie

Comme un mort clFra\aiu qui clierche son cercueil;

Mais l'exjiiation rigide est sur le seuil.

Désormais, dussiez-vous trépasser centenaire,

Il faut pa\ cr le prix de ce qui régénère,

l:t, face à face avec l'horreur de son péché,

Vivre en sa tombe avant d'y demeurer couché.

Ne le saviez-vous point? Qui méprise la règle

N'est qu'un oison piteux qui tente d'être un aigle.

La paupière cousue, il va par monts et vaux,

Culbutant d'heure en heure en des pièges nouveaux.

Jusqu'à ce qu'il trébuche au bord de la Géhenne

Où sont les grincements de dents, les cris de haine

Et la flamme vorace où cuisent les maudits.

Mon frère, sachez-le! vraiment, je vous le dis:

Mieux vaut le fouet qui mord, mieux vaut l'càpre cilice,

Quand la Béatitude est au bout du supplice,

Que la chair satisfaite et pour le Diable à point.

Malheur à qui Jésus sanglant ne suffit point!

Malheur à qui, brisant le joug divin, oublie

Que penser est blasphème et vouloir est folie !

Car les siècles s'en vont irréparablement

Et l'Éternité s'ouvre après le Jugement!

Hélas! voici bientôt que l'ultime des heures

Sonnera le dernier des glas sur nos demeures;

Nulle rémission, ni délai, ni merci.

Le vent se lève et va nous balayer d'ici

Comme la paille sèche aux quatre coins de l'aire,

Enfant à la mamelle et vieillard séculaire,

Serfs et maîtres, palais, chaumes, peuples et rois.

Le mur de Balthazar allume ses parois!

Tout désir est menteur, toute joie éphémère,

Toute liqueur au fond de la coupe lest amère.

Toute science ment, tout espoir est déçu.

La sainte Église a dit ce qui doit être su !

Qui doute d'Elle est mort déjà durant la vie;

Qjai pousse par delà son rêve et son envie,

Qui veut mordre le fruit d'où sort la vieille faim.

Sans jamais l'assouvir meurt pour le temps sans fin.

Donc, le fait est sûr : croire,, obéir et se taire,

Ramper en gémissant la face contre terre

Et s'en remettre à Dieu qui nous tient dans sa main.

C'est la sagesse unique et le meilleur chemin.

Oui! pour l'âme en sa foi tout entière abîmée,

Puisque aussi bien le monde est misère et fumée.

Sans Dieu que reste- t-il? Leurre et rébellion

Venant du Tentateur affamé, ce lion

Qjai rôde et qui rugit, qui s'embusque et regarde,

Cherchant à dévorer les brebis hors de garde.

Vagabondes, la nuit, sans souci du danger,

Loin de l'enclos solide et des chiens du berger,

Et, brusque, bondissant du fond des ombres noires

Il I f KON YMtJS. lyj

l'our les liappcr d'un coup lic ses larges mâchoires!

Voyez! songez combien les choses valent peu

Pour qui vous encourez l'inextinguible Feu,

Outre le désespoir des minutes prochaines.

Mais vous n'endure/ point le doux poids de nos chaînes;

Frère, l'humilité n'est pas votre vertu.

Vous étiez colérique, indocile, têtu,

Téméraire, offensant par vos actes et gestes

Notre maison pieuse et vos patrons célestes,

Ht vous multipliant en exemples malsains.

Le mal était fort grand. Il est pire. Les Saints,

Voyant la discipline à ce point amoindrie

Et que l'agneau galeux souille la bergerie,

S'en irritent. Voici l'heure du châtiment.

Cette tâche est amère et lourde assurément

Pour mon insuffisance et ma décrépitude ;

Mais ma force est en Dieu, si le labeur est rude.

Et le salut final du pécheur fort chanceux.

Sinon désespéré. Mon frère, étant de ceux

Qui raillent la douceur et la miséricorde,

Vous serez éprouvé par le jeûne et la corde;

D'après le monitoire et les canons anciens,

Vous vivrez du rebut des pourceaux et des chiens;

Vous dormirez, couché sur des pierres fort dures,

Au fond de Vln-pace, dans vos propres ordures,

Macérant votre chair et domptant votre esprit;

Et lorsque vous rendrez l'âme, à l'instant prescrit,

Du moins les Bienheureux l'attestent, ira-t-elle

150 POÈMES TRAGiaUES.

S'ébattre, blanche et pure, en sa gloire immortelle, Soustraite pour jamais au Tentateur subtil Dont l'Archange Michel nous garde ! — Ainsi soit-il ! La volonté de tous, mon frère, étant la même. Tel est l'arrêt du Saint-Chapitre qui vous aime. Selon la bonne règle et le commandement, A genoux! Confessez vos crimes hautement; Ouvrez-nous votre cœur et que le Diable en sorte ! —

L'autre dressa la tête, et parla de la sorte :

— Très révérend Abbé Hiéronymus, et vous,

Frères, juger en hâte est l'office des fous.

La meilleure harangue, en tel cas, est pareille

Au son vide du son qui souffle dans l'oreille .

Oyez! car il y va de mort ou de salut.

J'ai fait ce qu'il lallait et ce que Dieu voulut.

Quiconque veut nier la vérité, qu'il l'ose !

Oh! que d'ardentes nuits, dans ma cellule close,

M'ont vu veillant, priant, le front sur le pavé,

Plein de l'âpre désir du triomphe rêvé.

De l'éblouissement de l'Eglise éternelle.

Hors du monde et de l'ombre, et d'un coup de son aile

Emportant ses Elus dans les cieux rayonnants !

Que de fois j'ai meurtri mes reins nus et saignants

Pour que de chaque plaie et de chaque blessure

Mon âme rejailht d'une vigueur plus sûre

Aux sources de la vie et de la vérité

Ou riiomnic ;ispirc et dont l'homme est déshérité!

Que de lois, desséclié d'une ahstineiicc austère,

Assiiiiiant le fardeau des péchés de la terre.

Baigné des pleurs versés pour tous, ivre, éperdu,

j'ai crié jusqu'à Dieu qui n'a pas répondu!

Dieu hiisait hieii. Les cris, les extases, les larmes?

Inepte sacrifice et misérables armes!

Méditer, solitaire, au fond des noirs moutiers,

Quand l'Agneau, dépecé par les loups, en quartiers.

Lamentablement bêle, et sans qu'on vienne à l'aide!

N'être ni chaud, ni froid, dit l'Apôtre, mais tiède!

jeûner, meurtrir sa chair, user de ses genoux

Les marches de l'autel où Jésus meurt pour nous!

Mesurer l'Agonie éternelle à notre heure !

Gémir dans l'ombre enfin pendant que le Ciel pleure,

Et que l'Enfer s'égaie, et que ruisselle en vain

L'intarissable Sang du supplice divin!

Était-ce donc le temps des inertes prières,

Quand le Démon soufflait ses rages meurtrières

Aux princes affolés autant qu'aux nations.

Et les engloutissait dans ses perditions,

Sans qu'on fit rien de plus pour la cause sacrée

Qu'offrir le maigre prix de sa chair macérée,

Ayant cette insolence et cette vanité

De songer que le monde est ainsi racheté?

Par les Saints tout sanglants de leurs combats, la tâche

Serait aisée et douce et favorable au lâche,

Et la Béatitude à bon marché! Non, non!

Dieu met à plus haut prix la gloire de son nom. Frères, je vous le dis : l'Equité vengeresse Nous commande d'agir et maudit la paresse. Il faut laisser les morts ensevelir leurs morts, Et se ceindre les reins pour le combat des forts, Ou la race d'Adam perdra son patrimoine ! —

L'Abbé, d'un brusque geste, interrompit le moine :

— Confessez vos erreurs, frère! Ne touchez point Au reste. J'ai reçu mission sur ce point. Or, vous êtes hardi par delà la mesure. Est-ce au serf de juger, du fond de sa masure, Les princes de la terre en leurs secrets conseils ? Dieu, sachant ce qu'il fait, les voulut-il pareils? Est-ce à l'enfant, dans ses vanités effrénées, D'avertir follement mes quatre-vingts années. De gourmander la foi d'autrui de son plein chef En m'arrachant du poing la barre de la nef? Lourd de péchés, rongé de démence et de bile, Est-ce à vous de peser dans votre main débile Les choses de ce monde et les choses d'en haut, Disant ce qu'elles sont et comment il les faut? Vous sied-il d'augurer des Volontés divines ? Un très risible orgueil vous enfle les narines, Frère ! et vous délirez, en ce triste moment, Certes, plus que jamais et fort piteusement. Entendez la raison, n'aggravez point vos fautes;

Illf- KOM YMUS. 155

Car 011 chute plus bas des cimes les plus hautes, Car plus de honte attend le plus ambitieux, Et le plus vieil Orgueil s'est écroulé des cieux! Donc, laisse/ h\ le monde et ses rudes tempêtes : La poussière convient à ce peu que vous êtes. Le Seigneur équitable a donné sagement Le reptile à la fange et l'astre au firmament, L'herbe au pré vert, la neige aux montagnes chenues, La mousse au rouge-gorge et l'aigle aux sombres nues! —

— Dieu met son signe auguste au front de qui lui plaît;

Il a négligé l'aigle et choisi l'oiselet.

Dit le Moine. Pourquoi? Qui le dira? Personne.

Je suis le trait qu'on darde ou le clairon qu'on sonne.

Et le clairon sonore ou le trait encoche

S'en remet à qui l'enfle ou qui l'a dépêché.

Mes frères, une nuit, de celles que j'ai dites,

Tandis que gémissant des victoires maudites.

Je veillais, prosterné devant mon crucifix.

J'entendis une Voix qui me disait : — Mon fils! —

Elle était douce et triste et cependant immense

Et semblait déborder l'universel silence.

Tremblant, je soulevai ma face pâle, et vis.

Non la pure lumière où les Saints sont ravis.

Hélas ! mais un ciel noir tout lardé de feux blêmes

Où tournoyaient, hagards, des spectres de blasphèmes.

Des faces de damnés, et de hideux troupeaux

De bêtes, chats et loups, dragons, pourceaux, crapauds

Énormes, qui bavaient une écume de soufre

Et pleuvaient comme grêle au travers de ce gouflre.

Et je vis un Rocher sans herbes et sans eaux

Où des milliers de morts avaient laissé leurs os,

Et qui montait du fond de l'abîme. A son faîte

Le Gibet d'où pendait la Sainteté parfaite

Se dressait dans la nue affreuse; et, tout autour,

Les carnassiers de l'air, aigle, corbeau, vautour.

De la griffe et du bec, effroyables convives,

Du sacré Rédempteur déchiraient les chairs vives!

Car les Onze, à ses pieds, rêvant du Paradis,

Dormaient tranquillement comme ils firent jadis.

Et la voix de Jésus emplissait les nuées :

— Mon flanc saigne toujours et mes mains sont clouées ;

L'apôtre et le fidèle, en ce siècle de ter.

M'abandonnent en proie aux bêtes de l'Enfer,

Et d'heure en heure, hélas! leur tourbillon pullule.

Lève-toi! C'est assez gémir dans ta cellule;

L'inactive douleur est risée aux Démons.

Va, mon fils! Fuis dans l'ombre, et traverse les monis.

Pour ton Dieu qu'on blasphème et pour l'âme de l'homme,

Sans trêve, ni répit, marche tout droit sur Rome;

Va, ne crains rien. Secoue avec un poing puissant

Le Siège apostolique où sommeille Innocent;

Allume sa colère aux flammes de la tienne;

Et qu'il songe à sauver la Provence chrétienne

Des légions de loups qui lui mordent les flancs :

lllfiliON YMUS. 155

l'i'iiiccs de ruse ourdis, eu leur foi eli.iucelants,

Poussant iPuu jiied Imiil sur la nier écuniantc

La Barque de l'Apotre en proie à la tourmente;

ÏLvôques arborant avec des airs royaux

La crosse d'or massif et là mitre à joyaux,

Tandis que sous l'injure et l'âpreté des nues

Les ouailles sans bert^ers grelottent toutes nues;

Moines qui, n'ayant plus ni d'oreilles, ni d'yeux,

S'endorment, engraissés de paresse, oublieux

Que les heures du siècle infaillible sont proches

Ht que les porcs trop gras ne sont pas loin des broches ;

Hérétiques enfin, par le Diable excités,

Emplissant plaine et mont, les champs et les cités,

Dévorant la moisson comme des sauterelles,

Furieux et cherchant d'insolentes querelles

Aux mystères sacrés accomplis au Saint lieu,

A mes élus, à mes Anges, et même à Dieu!

Dis-lui que la Caverne, autrefois bien scellée,

Comme une éruption vomit sa tourbe ailée

A travers les débris du Couvercle infernal;

Qu'abandonnée aux flots, en proie aux vents du mal,

La Croix, phare céleste où raj'onnait ma gloire

Espérance enflammée au sein de la nuit noire,

Tremble et s'éteint avec mes soupirs haletants!

Mon fils, mon fils, debout! Voici les derniers temps !

Va! Que le Serviteur des serviteurs se lève.

Qu'il brûle avec le feu, qu'il tranche avec le glaive.

Qu'il extermine avec la foudre et Tlnterdit,

Et que tout soit remis dans l'ordre. Va! J'ai dit. —

Tel parla le Seigneur Jésus, triste et sévère.

L'ombre soudainement engloutit le Calvaire;

Tout le ciel éteignit sa sinistre lueur;

Un long frisson courut dans ma chair en sueur,

Et je restai muet. Sainte épouvante ! ô joie

Terrible de l'Élu que la Grâce foudroie!

O nuit noire où flamboie un immense soleil !

Arrachement sacré du terrestre sommeil!

Une aurore éclatante inonda mes prunelles

De la brusque splendeur des choses éternelles !

Mon cœur s'enfla de Dieu, je me dressai, plus fort

Que l'homme et que le monde et que l'antique mort.

Croyant voir, pour navrer Lucifer et sa clique.

Resplendir à mon poing l'Épée archangélique!

Et je partis. L'étoile éclairait mon chemin

Qui mena les trois Rois au Berceau surhumain.

Et je passai les monts, leurs neiges, leurs abîmes;

J'allai, seul, nuit et jour, plein de songes sublimes.

Sous la nue orageuse ou le ciel transparent,

Mangeant le fruit sauvage et buvant au torrent;

A travers les moissons florissantes des plaines,

A travers les cités, ces ruches de bruit pleines

Où chacun fait un miel dont le Diable est friand,

J'allai, j'allai toujours, mendiant et priant.

En haillons, les pieds nus, tout chargé de poussière.

Jusqu'à l'heure où je vis monter dans la lumière

Illf- KONYMIJS. 157

La Ville aux sept coteaux, en qui Dieu se complaît,

Ht qu'abrite \ jamais l'aile du l'araclet,

i,a Source baptismale où se lavent nos langes,

La Piscine d'eau vive où s'abreuvent les Anges,

Le Port où vont les C(vurs conliants et hardis,

La Citadelle où sont les clefs du Paradis!

O Kome! ô Cité sainte! ô vénérable Mère!

Refuge des vivants dans la tourmente amére,

Recours des morts auprès du Seigneur irrité,

Centre de la justice et de la vérité,

Mes lèvres ont baisé ton sol deux fois auguste

Où le sang du martyr lit la pourpre du juste!

O Siège de Grégoire et d'Urbain! saint Autel

Qu'enveloppe d'amour le Mystère immortel,

Mes yeux ont contemplé ta beauté que j'adore,

De la Béatitude éblouissante aurore !

J'ai vu Celui par qui Dieu règle l'Univers,

Qlu hausse l'humble au ciel et dompte le pervers,

Qui frappe et qui guérit, qui lie et qui dénoue,

Qui renverse d'un mot dans l'opprobre et la boue

Et foule également de son talon d'airain

Les peuples trop rétifs et les rois durs au frein.

Et les audacieux enfiévrés d'insolence

Qui, pesant l'homme et Dieu dans la même balance.

Mettent l'Enfer qui brûle et qui hurle en oubli.

Mon cœur n'a point tremblé, mon œil n'a point faibli;

Le Charbon prophétique a flambé sur ma bouche !

J'ai parlé, moi, le moine, humble, inconnu, farouche.

Devant la majesté du Saint-Siège romain,

Pour le rachat d'hier et celui de demain.

Oui! l'infaillible Esprit m'a fait jaillir de l'âme

La foi contagieuse en paroles de flamme;

Et le très glorieux Pontife m'a commis

Le soin de faire affront, Christ, à tes ennemis,

Et d'appliquer le feu sur toute chair malsaine.

Frères! du Tibre au Rhône et du Rhône à la Seine,

J'ai couru, j'ai prêché, voici deux ans entiers,

Aux princes, aux barons, aux bourgeois, aux routiers,

L'extermination par Dieu même prescrite

Du Kathare hérétique, impur, lâche, hypocrite,

Et des peuples souillés par son attouchement.

Et tous ont entendu mon appel véhément.

Non que l'unique amour de Jésus les attire:

Ils vont à la curée et non pas au martyre;

Mais il importe peu que le flot déchaîné

Soit impur, s'il fait bien le travail ordonné;

Si, de la sainte Eglise embrassant la querelle,

Prince hors du palais, baron de sa tourelle.

Bourgeois de son logis et routier vagabond.

Comme un torrent gonflé par la neige qui fond,

S'épandent à travers la Provence infidèle

Afin que rien n'échappe et ne survive d'elle !

Que j'entende, Jésus! flamber les épis mûrs.

Rugir les mangonneaux et s'efibndrer les murs,

Les cadavres damnés, rouges de mille plaies.

Nus et les bras ballants, tressauter sur les claies

Il I f;i<c)N YM us. 15g

Aux loties ci'is cr.iiiatliciiK- L'chit.uit thiiis les cicux!

(^uc j'l'IIIciuIl- hurler les jeunes et les vieux,

l'A r.'iler sous mes pieds celle race écrasée!

Qiw la vapeur tiu sam; lave de sa r(jsée

Le ciel qu'ils blasphémaient dans leur impunité,

Cet air, pur autrefois, et qu'ils ont infecté,

Ht ce sol qu'ils souillaient comme des immondices!

l't qu'ils meurent têtus, pour que tu les maudisses,

Jésus! — Debout! Voici l'heure d'agir. Allons!

Debout! Troussez le h'oc qui vous bat les talons;

Laissez les vieux prier pour la proche victoire,

Et la croix d'une main, la torche expiatoire

De l'autre, pour l'iiglise et pour Dieu, sans repos,

Combattez au soleil le Diable et ses suppôts! —

Sur ce, le vieil Abbé se leva de sa chaire :

— C'est assez de démence. Endossez votre haire^ Bouclez votre cilice et rentrez dans la nuit. Si l'esprit d'imprudence et d'orgueil vous y suit, Vous y combattrez mieux le Démon qui vous navre, Et nous prierons pour l'âme au sortir du cadavre. Car vous avez menti, si vous n'avez rêvé. Or, le mensonge est dit, le rêve est achevé. Descendu tout au fond de la chute effroyable, Vous connaîtrez bientôt l'illusion du Diable! Nous vous affranchirons de ses fers mal scellés. Silence! Qu'on le mène aux ténèbres. — Allez! —

l6o POÈMES TRAGiaUES.

Mais le Moine arracha de sa robe entr'ouverte Le Parchemin fatal scellé de cire verte, Le déroula d'un geste impérieux, tendit La droite, et d'une voix dure et hautaine, dit :

— Tu t'abuses, vieillard, et tu tombes au piège ! Je suis Légat du Pape et l'élu du Saint-Siège. Voici le Bref signé d'Innocent. Tu n'as point Pressenti que j'avais les deux glaives au poing? Or, je vais dissiper ta cécité profonde. Éveille-toi, vieillard, ouvre les yeux au monde: Voici le Bref papal. Écoute. Tu n'es plus Chef d'ordre, Abbé mitre. Les temps sont révolus De ta puissance inerte et de ta foi muette. A la main sans vigueur succède un bras qui fouette, A l'aveugle un voyant, un mâle au décrépit; Car l'heure nous commande et ne veut nul répit. Car Dieu, que le salut de ce monde intéresse. Allume entre mes mains sa torche vengeresse; Et dans mon cœur saisi de joie, ivre d'horreur, Sa patience à bout fait place à sa fureur! C'est à moi de brandir la crosse qui t'échappe : Par la grâce et le choix je suis Légat du Pape, Je tranche la courroie et romps le joug ancien. Prends donc. Lis, soumets-toi, va-t'en, tu n'es plus rien !

Hiéronymus lui dit : — L'éternel Adversaire,

Non content du blasphème est par surcroît faussaire.

Il I ^:i<C)N YMUs. 161

lit voici le icnan.1 qui vient après le loup! —

11 lut, et tressaillit, et cliaucela tiu coup. Puis, coiuiue un iiénitent eût lait d'inie relique, lluniblement il baisa le Bref apostolique, Le relut, et, signant trois fois son pâle front:

— Béni soit le Saint-Père, et béni soit l'affront Qui me loudroic au bord de ma tombe prochaine! Béni soit le Seigneur qui descelle ma chaîne ! Le poids en était lourd à mon cou faible et vieux, Et l'ombre de la mort a passé dans mes yeux. C'est le temps de partir, c'est le temps qu'on m'oublie. Tout est dit, tout est bien. Frères, je vous délie. Obéissez, priez, vivez. Moi, je m'en vais, Ma tâche faite, ayant vécu des jours mauvais. Mais rendant grâce au Ciel jusqu'à mon dernier râle. Amen ! Voici la mitre et la croix pectorale. Et la chape, et l'étole, et la crosse, et l'anneau. Au nom du Père, au nom de l'éternel Agneau, Au nom de la Colombe et de la Vierge mère. Amen! Heureux qui sort de la vie éphémère Et rentre dans la paix de son éternité! Amen! amen! au nom de l'unique Equité!

Nous le savons : le champ que Dieu même ensemence, Hors du monde fleurit dans la lumière immense. Puissé-je contempler sa gloire, en qui je crois! Amen! Amen! Je m'en remets au Roi des Rois. —

Et le vieillard, courbant sa tête vénérable. Traversa le Chapitre, et s'en alla, semblable Au spectre monacal qui traîne son froc blanc, Sans insignes, débile, et l'humble corde au flanc. Une rumeur confuse emplit la salle sombre; Et tous le regardaient disparaître dans l'ombre; Mais le Moine bondit dans la chaire et cria :

— A l'œuvre ! Dieu le veut ! à l'œuvre ! Alléluia 1 —

^îr

L'ABOMA

V^homn

Du pied des sommets bleus, là-bas, dans le ciel clair, Épandu sur les lacs, les forêts et les plaines, Le vaste fleuve, enflé de cent rivières pleines, S'en va vers l'orient du monde et vers la mer.

L'or fluide du jour jaillit en gerbes vives. Monte, s'épanouit, retombe, et, ruisselant Comme un rose incendie au fleuve étincelant, Semble le dilater au-dessus de ses rives.

Sous les palétuviers visqueux, aux longs arceaux, Dans l'enchevêtrement aigu des herbes grasses, Tourbillonne l'essaim des moustiques voraces Et des mouches dont l'aile égratigne les eaux.

I66 POÈMES TRAGiaUES.

L'Ara vêiu de poupre éveille les reptiles, Crotales et corails, agacés de ses cris, Et qui bercent le nid grêle des colibris Par l'ondulation de leurs fuites subtiles.

Au loin, à l'horizon des pacages herbeux. Où la brume en flocons transparents s'évapore. Passent, aiguillonnés des flèches de l'aurore. Des troupeaux d'étalons sauvages et de boeufs.

Ils courent, les uns fiers et joyeux, l'œil farouche. Crins hérissés, la queue au vent, et par milliers Martelant bonds sur bonds les déserts familiers. Et ceux-ci, mufle en terre et la bave à la bouche.

Les caïmans, le long des berges embusqués. Guettent, en soulevant du dos la vase noire, Le jaguar qui descend au fleuve pour y boire Et qui hume dans l'air leurs efllaves musqués.

Mais sur l'ilot moussu que la rosée imbibe, Par les vagues rumeurs troublé dans son sommeil. Se déroule, haussant sa spirale au soleil, Le vieux roi des pythons, l'Aboma caraïbe.

La mâle torsion de ses muscles d'acier

Soutient le col superbe et la tête squameuse;

Sa queue en longs frissons fouette l'onde écumeuse;

Il se dresse, du haut de son orgueil princier.

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