‹ Poèmes tragiquesChapitre 45 sur 69 · DON INIGO · texte numérisé non relu

DON INIGO

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V^ccidcni de T)on Ihigo

Quatre-vingts fidalgos à chevelures rousses, Sur mulets harnachés de cuir fauve et de housses Écarlates, s'en vont, fort richement vêtus : Gants parfumés, pourpoints soyeux, souliers pointus. Triples colliers d'or fin, toques à plumes blanches, Les vergeties en main et l'escarcelle aux hanches. Seul, Rui Diaz de Vivar enfourche, roide et fier, Son cheval de bataille enchemisé de fer. Il a l'estoc, la lance, et la cotte maillée Qin de la nuque aux reins reluit ensoleillée. Et, pour garer le casque aux refiets aveuglants, Un épais capuchon de drap rouge, à trois glands.

La guêpe au vol strident vibre, la sauterelle Bondit dans l'herbe sèche et rase, le bruit grêle

256 POÈMES TRAGiaUES.

Des clochettes d'argent tinte, et les cavaliers Mêlent le rire allègre aux devis familiers : Ruses de guerre et rapts d'amour^ et pilleries Nocturnes par la ville et dans les Juiveries, Querelles, coups de langue et coups de merci-Dieu. Mais, immobile en selle, et plus ferme qu'un pieu, Le Rui Diaz ne dit rien, étant d'une humeur sombre .

Donc, à travers les champs pierreux qui n'ont point d'ombre,

Comme il est convenu, tous cheminent ainsi

Pour rendre grâce au Roi, qui leur a fait merci

Et vient au devant d'eux avec ses feudataires.

Son Alferez-Mayor et ses quatre notaires

Chargés de Hbeller allégeance et serment.

Et trois cents compagnons armés solidement.

Vers midi, dans la plaine où l'air poussiéreux brûle, Don Hernando s'arrête, et siège sur sa mule. Toque en tête, le gant de la main droite ôté, Et l'autre, du revers, appuyée au côté. Chacun, après l'hommage et la mercuriale, Va mettre un prompt baiser sur la dextre royale; Mais, lenteur ou dédain, le grave Aventurier, Rui Diaz, ne descend point de son haut destrier.

Alors, Don Inigo Lopez, Porte-bannière

De Castille, d'humeur rogue et fort rancunière.

Dont les rudes aïeux soutinrent sur les 'monts

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Les assauts de 'lliâric] cl de ses noirs démons,

Très lier, consèqueninienr, de sa vieille lignée,

Voyant un tel orgueil, en a l'imc indignée.

Or, il pique des deux, et, dressé sur l'arçon,

Fait ;\ Kui de Vivar âprement la leçon,

D'un geste violent et bref, ;\ pleine gorge.

Et l'œil plus allumé qu'un charbon dans la forge:

— A bas! à bas! Don Rui! C'est votre tour. Vrai Dieu!

Ce cadet se croit-il issu de trop bon lieu

Pour fiiire ce que fait, sans regret ni grimace,

Tout Riche-homme portant bannière, épée et masse,

Possédant vassaux, terre, honneurs et droits entiers?

Saii-il, ce détrousseur de gens, fils de routiers.

Si n'était notre Sire et sa miséricorde,

Qu'on ne lui doit, en toute équité, qu'une corde

Ou qu'un vil couperet pour lui scier le cou?

A bas! Ne tranchez pas du hautain et du fou,

Parce qu'impunément, soit dit à notre honte,

Vous avez, d'aventure, occis le vaillant Comte

Lozano, qui fut, certe, un des meilleurs soutiens

De Castille et de Dieu parmi les Vieux-chrétiens.

Pour vous, êtes-vous pas More ou Juif, ou peut-être

Hérétique? A coup sûr, du moins, menteur et traître!

C'est assez d'arrogance, et trop d'actes félons :

Faites qu'on vous dédaigne et vous oublie. Allons!

Il est grand temps. Sinon, par la Vierge et le Pape!

Aussi vrai qu'on me nomme Inigo, je vous happe

A la jambe, et vous traîne à travers les cailloux, Pour supplier Sa Grâce et baiser ses genoux. —

Ainsi parle Inigo. Don Rui tire sa lame,

Et lui fend la cervelle en deux jusques à l'âme.

L'autre s'abat à la renverse, éclaboussant

Sa mule et le chemin des flaques de son sang.

Et chacun s'émerveille et cric, et s'évertue :

— Holà! — Jésus! — Tombons sur l'homme! Alerte! Tue!

Haut les dagues! — Par Dieu! toque et crâne, du coup,

Sont fendus jusqu'aux dents! — En avant! sus au loup!

— Saint Jacques! dit le Roi tout surpris, cette épée,

Si lourd que soit le poing, est rudement trempée !

Mais ceci m'est fâcheux, et j'en suis affligé.

Don Inigo, ce semble, est fort endommagé;

Il gît, blême et muet, et sans doute il expire.

Rengaine ton estoc. Don Rui, si tu n'es pire

Que le Diable et Mahom, très féroces tous deux. —

— Voilà ce que l'on gagne aux propos hasardeux.

Dit Rui Diaz. Ce seigneur eut la langue un peu vive . —

Puis, sans s'inquiéter qu'on le blâme ou poursuive,

Avec ses fidalgos, devers Calatrava,

Le bon Campeador tourne bride, et s'en va.

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