‹ Poèmes tragiquesChapitre 46 sur 69 · DON FABRIQUE · texte numérisé non relu

DON FABRIQUE

Le ^offKince de Don F a cJ ri que

Enchemisé d'acier du col à la cheville, Et le long manteau blanc de l'Ordre par dessus, Avec dix chevaliers d'un sang très noble issus. Don Fadrique s'en vient de Coïmbre à Séville.

Le jeune Maître, né de Doua Léonor, Sur sa mule à grelots précède l'équipée, En silence et songeur, laissant pendre l'épée Contre ses pieds maillés et ses éperons d'or.

Don Pedro l'a mandé par lettre expresse et brève, Pour qu'il le vienne joindre en hâte au Vieux-Palais, Vu que la chose est grave et ne veut nuls-délais. Le Maure, en algarade, ayant rompu la trêve.

242 POÈMES TRAGIQ.UES.

S'il est vrai, tout est bien. Mais voici, d'autre part, Que son dogue, très doux et très joyeux naguère, A mordu les naseaux de son cheval de guerre, Et hurlé de façon lamentable au départ.

Le présage est mauvais, sans conteste, et mérite Qu'on y songe. De plus, au gué du fleuve, un soir, En se courbant sur l'eau sombre, il a laissé choir, Hors la gaine, et perdu sa dague favorite.

En sus, le Roi son frère est dangereux aux siens : Sa merci n'est pas franche et sa haine est tenace; Rarement il oubHe et jamais ne menace, D'autant plus rancunier que les torts sont anciens.

Lui, Fadrique, pourtant, n'a-t-il point, pour son compte, Depuis lors, et fidèle au pardon octroyé. Suivi de l'Ordre entier, bravement guerroyé Contre le Grenadin, l'Aragon et le comte ?

Sa conscience est nette, et, Saint Jacques aidant, Qu'est-ce que le danger? Rien, pour qui le méprise. Sans doute Don Pedro le requiert sans traîtrise. Le Maître songe ainsi, soucieux cependant.

De la plaine au coteau, durant douze journées. Sous les chênes touffus, par les sentiers pierreux, Avec ses chevaliers qui devisent entre eux, Il fait sa route, allant où vont ses destinées.

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Au trci/.icnic miili, d.ms l'air cliaiui ik- pnrlunis, Apparaissent les tours, la cathédrale neuve, Les nuits banderoles hé-rissant le [;rand lleuvc Et le vieil Alcazar des Khalyfes défunts.

Sous la poterne basse h voussure de brique,

Un clerc tonsuré sort de l'ombre brusquement.

Saisit la mule au mors d'un geste véhément,

Et dit : — Par tous les Saints, retournez, Don Fadrique!

Sire Maître, pour Dieu! N'allez pas plus avant! Mieux vaudrait traquer, nu, le loup dans son repaire.

— Qu'est-ce à dire? Quittez le mors, quittez, bon Père.

— Si votre Grâce y va, n'en sortirez vivant!

— Ce serait chose Lâche et guet-apens insigne;

Le Roi mon frère est juste, et non point si mauvais. Il m'aime, il me convie en sa ville, et j'y vais. — Cela dit, le chien hurle et le prêtre se signe.

Don Fadrique descend dans la grand'Cour d'honneur. On verrouille la porte afin que nul n'en sorte; Et le chef des niassiers vient, et dit de la sorte :

— Notre Sire le Roi vous mande seul, Seigneur.

— Pero Lopez, laissez entrer mes Riches-hommes; Ce sont bons chevaliers fidèles et prudents.

— Ils logeront dehors, et vous. Maître, au dedans. Le mieux est d'obéir au Roi, tant que nous sommes.

Or, Don Pedro s'avance au balcon, et d'en haut S'écrie : — A la maie heure êtes venu vous mettre Entre mes mains, Bâtard! Lopez, tuez le Maître! - L'autre lève sa masse et frappe comme il faut.

Fadrique, chancelant, veut dégainer sa lame; Mais la masse de fer est brandie à nouveau, Retombe, rompt la nuque, écrase le cerveau, Et le sang noir écume et fait ruisseler l'âme.

— Lopez ! Coupez la tête, et laissez le tout là. Dit Don Pedro. Justice est faite, et félonie De ce Bâtard, du moins, bien et dûment punie. — Puis, le Roi va dîner avec la Padilla.

La salle est haute, étroite et fraîche, à demi close De gaze diaphane et d'un treilHs léger; Et, de l'aurore au soir, la fleur de l'oranger Y mêle son arôme à celui de la rose.

La terrasse mauresque, aux trèfles ajourés, Domine les jasmins et les caroubiers sombres Qui jettent, çà et là, de lumineuses ombres Où palpitent des vols de papillons pourprés.

Le bon Roi de Castille et la femme qu'il aime Dînent là, tous deux, gais, amoureux, sans souci. Un hurlement lugubre éclate. Qu'est ceci? Le page qui leur verse à boire en devient blême.

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