‹ Poèmes tragiquesChapitre 61 sur 69 · I. I.S r. KIN'N Yi;s · texte numérisé non relu

I. I.S r. KIN'N Yi;s

KM.I.IKIIor. .

Pour nous, à qui les Dieux ont loui pris, sauf les larmes, Soumises au destin de maîtres malheureux, Laissons notre misère, et gémissons sur eux.

Va! sur la noble proie, inerte et chaude encore, La meute aux yeux ardents hurle et s'entrc-dévore! Nos temples, nos loyers, nos pères d'ans char^^cs, Nos trères, nos époux, nos enfants sont vengés : Troie est morte! qu'Hellas meure de sa victoire!

KALLIKUOÉ.

O femmes, laissons faire au Sort expiatoire : Gardons-nous d'ajouter à ces calamités Par le contentement de nos cœurs irrités. La bienveillance sied à l'esclave lui-même.

Nous aimons la divine Elektra qui nous aime. Innocente des maux que nous avons soufferts, Toujours ses belles mains ont allégé nos fers. La voici. Que pour elle un jour meilleur renaisse!

Les Précédentes, ÉLEKTRA.

Femmes de la maison, douces à ma jeunesse,

Conseillez mon cher cœur amèrement troublé.

Sur ce tertre où mes pleurs ont tant de lois coulé,

Où gît sans gloire, hélas ! celui que je révère,

Que faut-il que je dise à son Ombre sévère?

Que l'Epouse m'envoie à l'Epoux? Ah! grands Dieux!

Ou faut-il que, muette et détournant les yeux.

Ayant versé trois fois la libation due.

De ce funèbre lieu je m'enfuie éperdue?

Ne m'abandonnez pas en cet ennui mortel.

KALLIRHOÈ.

Approche du tombeau comme d'un saint autel, Et prie, en répandant la coupe funéraire, L'Ombre auguste du Chef pour Orestès, ton frère

Elektra! que mon cœur chérit pour ta bonté. Vers celui que la haine et la ruse ont dompté Hausse tes blanches mains de vierge, et le supplie, Afin que toute chose un jour soit accomplie.

LLS tUINNYES. 295

Que l.i Justice é'datc, et qu'il arrive enfin, L'Enfant prédestiné, le jeune iiomnie divin, L'irréprochable fils d'une eftrayante mère.

KALLlKHOt .

Pour tous ceux qu'il aima dans la vie éphémère, Prie, ô noble Élektra, ton père vénéré; Et les Dieux entendront ton appel éploré.

É L E K T R A prend une coupe et s'approche du tombeau.

Hermès! prompt Messager qui montes d'un coup d'aile De la pâle Prairie où germe l'asphodèle Jusques au pavé d'or des Princes de l'Aithèr, A toi d'abord, Hermès, le vin pur du Kratèrl

Elle verse la libation.

Daimones très puissants. Rois de la terre antique, Qui siégez côte à côte en son ombre mystique, Toi, Dieu terrible, et toi qui fais germer les fleurs, O Déesse ! écoutez le cri de mes douleurs : Faites que l'Atréide, errant dans l'Hadès blême, Exauce le désir de son enfant qui l'aime!

Elle verse la seconde libation.

Maintenant, ô mon père, entends aussi ma voix,

Et, du fond de la Nuit irrévocable, vois!

Je gémis, opprimée, et ton fils est esclave !

Ta demeure est aux mains d'un lâche qui te brave,

Qui tient ton lit, ton sceptre, et dévore tes biens.

O Vénérable, entends mes prières! Oh! viens.

Viens! Se glorifiant du meurtre qui la souille, Celle qui t'égorgea nous hait et nous dépouille. Chère Ombre ! sois terrible à ce couple pervers, Et dresse le Vengeur promis à nos revers!

Elle verse la troisième libation. — Orestès sort du milieu des rochers.

Les Précédentes, ORESTÈS.

ORESTÈS

Les Dieux accompHront tes vœux, ô noble fille ! La nuée est déjà moins sombre où l'aube brille, Et la mer est moins haute, et moins rude le vent.

Que nous veut l'Étranger ?

ORESTÈS

Orestès est vivant.

Il approche, il est là. — Si tu l'aimes, silence ! Ne crois pas qu'il recule ou que son cœur balance Il vengera d'un coup son père avec sa sœur.

ÉLEKTRA.

O parole sacrée et pleine de douceur!

Orestès est vivant?

LKS f-KlNN Yi;s. 297

|-cmiiic, il vit. Je l'atteste.

ii I, I. K r K A .

() Dieu.x, cachcz-ic bien à ce couple funeste! Mais, étranger, d'où vient que tu parles ainsi? Dis-tu vrai? Mon cœur bat, mon œil est obscurci.

Ne me trompes-iu pas? As-tu suivi sa trace? Orestès! Lui! L'espoir unique de sa race! Il respire? O mes yeux, de larmes consumés! due je le voie, et meure entre ses bras aimés!

Chère Elekira, c'est moi! je suis ton frère. Écoute! Qu'il n'y ait dans ton sein ni tremblement, ni doute : Reconnais-moi, je suis ton frère! Oui, par les Dieux! Crois-en les pleurs de joie échappés de mes yeux. Et le cri de ton cœur. Je suis ton sang lui-même. Ton souci, ton regret, et ton espoir. Je t'aime! O Princes, qui siégez dans la hauteur du ciel, Soyez témoins! Et toi, sépulcre, saint autel, Et toi, vieille maison des aïeux! rochers sombres, Feuillages qui m'avez abrité de vos ombres, Terre de la patrie, ô sol trois fois sacré. Parlez tous! Soyez tous témoins que je dis vrai, Qu'Orestès est vivant, et que je suis cet homme!

ÉLEKTRA.

Oui, c'est toi, douce tête ! Oui, tout mon cœur te nomme!

O rêve de mes nuits, cher désir de mes jours,

Que je n'attendais plus, que j'espérais toujours!

Oui, je te reconnais, ô mon unique envie!

Mon âme en te voyant se reprend à la vie,

Ami longtemps pleuré! Tu dis vrai, je te crois :

Tous mes maux sont finis. Tu seras à la fois

Mon père qui n'est plus, ma sœur des Dieux trahie,

Et cette mère, hélas! de qui je suis haïe.

Viens, et, me consolant de tous ceux que j'aimais,

O mon frère, sois-moi fidèle pour jamais!

ORESTÈS

Rien ne brisera plus cet amour qui nous lie : Que l'Hadès m'engloutisse avant que je t'oublie!

ÉLEKTRA.

Mais du fond de Texil, ami, dis-moi, quel Dieu, Quel oracle te pousse en ce sinistre lieu ? Le sais-tu? C'est ici qu'un homme lâche et sombre Se repaît de nos pleurs et de nos biens sans nombre, De l'Épouse perfide et d'un peuple opprimé! Aigisthe est là, prends garde ! — O frère bien-aimé, Sais-tu renchaînement des noires Destinées, Le meurtre de ton père après les dix années, Et la femme sanglante, et l'impudique amant?

ORESTÈS

J'ai vécu dans l'opprobre et l'asservissement. Ployant mon cou rebelle au joug d'un maître rude;

Il; s riKINNYKS. 2y^

Mais cr.iiicicns st)iivL'iiiis li.iiit.iiciu ma solitude,

Mille images : un liouiinc aux yeux fiers, calme et^ranJ

Comme un Dieu; puis, sans cesse, un peuple murmurant

De serviteurs joyeux empressés ;\ me plaire;

Des femmes, un autel, la maison séculaire,

l£t les jeux de renfance, et l'aurore, et la nuit;

Puis, dans l'ombre, un i^rand char qui m'cnij^orte et s'enfuit;

lit l'injure, et les coujxs, et le haillon servile,

L'eau de la pluie après la nourriture vile;

Et toujours ce long rêve en mon cœur indompté,

QjLie je sortais d'un sang fait pour la liberté!

Et j'ai grandi, j'ai su les actions célèbres :

llios cntlamnice au milieu des ténèbres,

La gloire du retour, le meurtre torcené,

Et le nom de mon père, et de qui j'étais né!

Oh! quel torrent de joie a coulé dans mes veines!

Comme j'ai secoué mon joug, brisé mes chaînes,

Et, poussant des clameurs d'ivresse aux cieux profonds,

Vers la divine Argos précipité mes bonds !

ÉLHKTRA.

O fils d'un héros mort, crains ta mère inhumaine! Pour ses enfants, hélas! elle est chaude de haine. Malgré mes pleurs, mes cris, l'étreinte de mes bras, A peine reconnu, mon frère, tu mourras!

Rassure ton cher cœur. Va! le Dieu qui m'envoie

)00 POfiMKS TRAGIQUES,

Saura bien aveugler ces deux bêtes de proie.

Je l'envelopperai sûrement du filet

De la ruse, tout lâche et défiant qu'il est;

Et, si Zeus Justicier m'approuve et me seconde.

Je le tuerai, comme on égorge un porc immonde 1

Pour ma mère, les Dieux justes m'inspireront.

Puisque l'heure est venue, il convient d'être prompt;

La soif du sang me brûle et le Destin m'entraîne.

Femmes, qu'une de vous se hâte vers la Reine,

Et dise : « Un voyageur, qui nous est inconnu,

« O fille de Léda, dans Argos est venu.

« Il annonce — que Zeus fasse mentir sa bouche! —

(' Qu'Orestès est couché sur la funèbre couche. »

A Elektra.

Elle viendra, joyeuse! Et toi, ma sœur, gémis; Accuse hautement les Destins ennemis; Sur le père et le fils, sur notre race éteinte, Répands toute ton âme en une ardente plainte; Lamente-toi, ma sœur! lève les bras aux Cieux! Pleure ma mort enfin, et laisse agir les Dieux.

Une des femmes rentre dans le palais. Orestès prend une coupe et s'approche du tombeau.

Père, père ! Entends-moi dans l'argile trempée De larmes. Tu n'as point, par la lance et l'épée. Rendu l'âme au miheu des hommes, ô guerrier! Comme il sied, le front haut et le cœur tout entier. Un bûcher glorieux de grands pins et d'érables N'a point brûlé ta chair et tes os vénérables;

m: s r-iuNNYi-.s. 301

Ht ta ccndiL- licioiqiic, aux longs bruits de la mer,

Ne dort point sous un tertre inniiense et noir dans l'air.

Non ! connue un bivul inerte et lié par les cornes,

lu ijui saigne du niiillc en roulant des yeux mornes, Le l'orlc-sceptre est mort lâchement égorgé! Père, console-toi : tu vas être vengé!

// vers/" la hlmlwn.

KAI. I, IKIIOfi.

La clémence est semblable à la neige des cimes:

Im mortellement pure en ses blancheurs sublimes,

Elle rayonne au cœur des sages, ses élus;

Mais quand le sang la touche, il n'en disparait plus :

La souillure grandit sans cesse, ronge, creuse,

Et la neige s'écroule en une fange affreuse.

O jeune homme irrité, laisse aux Dieux de punir!

ISMÈNA.

Non! c'est dans le passé que germe l'avenir;

C'est la loi qui commande à la race perverse

Qu'un sang nouveau, toujours, paye le sang qu'on verse;

L'inévitable mal revient à qui l'a fait,

Et chaque crime engendre un plus sombre forfait.

Qu'importe la clémence à la Justice auguste?

Venge ton père, ami ! car cela seul est juste.

Une vague terreur fait trembler mes genoux ! Du fond de ce tombeau, mon père, inspire-nous!

ORESTÈS

L'Infaillible a pesé ceux-ci dans sa balance. Ce qui sera, sera. Tout est dit.

Klytaimnestra paraît sous le portùpte. Orestès l'aperçoit.

Ah! Silence!

Quelqu'un vient. Dis-moi, sœur! cette femme qui sort Du palais, grande et blanche, et pareille à la mort. Quelle est-elle ? Quel est son nom ? Toi qui m'es chère. Réponds-moi. Tout mon cœur a frémi.

ÉLEKTRA.

C'est ta mère !

Les Précédents, KLYTAIMNESTRA.

KLYTAIMNESTRA, a Èlektra.

Est-ce l'homme?

ÉLEKTRA.

C'est lui.

KLYTAIMNESTRA

Certes, j'ai vu ces yeux Dans mes songes! Cet homme a le front soucieux. C'est quelque mendiant vagabond, plein de honte

IIS f i( I ss V I', . 303

( )ii ilr Irayciir. - • Ai)pr()clic, lur;in;;cr. On r;iconte ()jic' tu nous portes un hiiiit de mort, list-il vrai? Je suis Kl\tainiiK'str;i. l'arlc, je t'eiitemlrai.

Noble loninie, il est dur, et sans doute peu sage, D'apporter brusquement un funèbre message, Et c'est répondre mal au bienveillant accueil Qiie de parler de mort sur les marches du seuil; Mais je pense que, si la nouvelle est mauvaise. Elle est d'un intérêt trop grand pour qu'on la taise.

Tu penses prudemment. Rassure tes esprits:

Par quelque autre, plus tard, nous aurions tout appris.

Notre hospitalité ne t'en est pas moins due.

ORESTÈS

Reine, je cheminais dans la montagne ardue,

En Phocide, et non loin de Daulis. Vers le soir,

Près de moi, sur la route, un homme vint s'asseoir,

Déjà vieux, et courbé sur un bâton d'érable.

Nous causions. Il me dit : « Un Dieu m'est favorable,

« Ami, puisque tu vas au pays Argien.

« Mon nom est Strophios, de Daulis. Garde bien

« Ce nom dans ton oreille, afin que l'on te croie;

« Car, souvent, qui se fie en aveugle est la proie

« De la ruse, et les soins tardifs sont superflus.

« Va donc. Dis aux parents d'Orestès qu'il n'est plus; « Que dans l'urne d'airain sa cendre est enfermée; « Et sache de sa mère auguste et bien-aimée « S'il faut que je la rende ou la garde en ces lieux. « Ce qu'elle ordonnera sera fait pour le mieux. » Reine, ainsi m'a parlé le vieil homme. J'ignore Le reste. Mais, demain, dès la première aurore, Je retourne à Daulis. Que dirai-je en ton nom? Veux-tu qu'il rende l'urne où sont les cendres ?

KLYTAIMNESTRA

Non.

Tu diras qu'il la garde, et qu'il Tensevelisse.

O race misérable et vouée au supplice !

Mon frère, ma dernière espérance! Je meurs. -

KLYTAIMNESTRA

A quoi sert de pleurer? A quoi bon ces clameurs? Les cris n'éveillent point les morts.

ÉLEKTRA.

o chère tête !

Les Dieux ont englouti dans la même tempête Le père plein de gloire et le fils malheureux. Tu n'es plus, frère !

i.ns f:KiNNYES. 305

Assez tant larmoyer sur eux!

(jains pluiùt de gtimir sur toi-mOmc, insensée!

f. I.KKTRA.

Sombre Exécration, sur nos fronts amassée, Est-ce ton dernier coup?

KLYTAIMNI-STRA.

Non, si tu n'obéis.

Vivant ou mort, toujours chassé de ton pays,,

Frère, tu dormiras dans la terre éloignée :

Ta cendre de mes pleurs ne sera point baignée !

KL YTAIMNESTRA.

Les ordres que je t'ai donnés, médite-les. Tu feras sagement. — Suis-moi dans le palais. Étranger. Il convient que tu parles au Maître, L'avis étant de ceux qu'on ne peut pas remettre.

A Elektra et aux Khoèphores.

Pour toi, pour vous aussi, femmes, sur ce tombeau Versez le vin funèbre, apaisez de nouveau Par les chants consacrés l'Ombre irritée encore, Et rendez à mes nuits le sommeil que j'implore!

Elle rentre dans le palais, suivie d'Orestès.

ÉLEKTRA, KALLIRHOÈ, ISMÈNA, Le Chœur des Khoèphores.

kallirhoè.

Cette femme n'a point reconnu son enfant!

ISMÈNA.

Sans doute il est aimé d'un Dieu qui le défend. Aussi bien, il est doux, après les nuits sans nombre, De n'entendre plus rien d'invisible dans l'ombre. En arrière, et de voir avec des yeux hardis L'aube croître et le jour tomber. Je vous le dis : Elle croit qu'il est mort, et l'embûche est certaine!

ÉLEKTRA.

Hélas! toujours l'attente, et l'angoisse, et la haine. Après la sombre veille un sombre lendemain. Et jusques au tombeau toujours l'âpre chemin! Qu'avons-nous fait, ô Zeus, pour cette destinée? Quel crime ai-je commis depuis que je suis née? Et mon cher Orestès, où donc est son forfait? Nos pères ont failli; mais nous, qu'avons-nous fait?

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