JUSQU'AUX MÉDITATIONS
« Dieu m'a fait la grâce de naître dans une de ces familles de fuôdilcrlion qui sont comme un sanctuaire depiélé où l'on nn respire que la bonne odeur que quelques générations y ont répandue en traversant successivement la vie ; famille sans grand éclat, mais sans tache, placée par la Providence à tin de ces rangs intermédiaires de la société où l'on tient à la fois à la noblesse par le nom et au peuple car la modicité de la fortune, par la simplicité de la vie et par la résidence à la campagne, au milieu des paysans, dans les mêmes habitudes et à peu près dans les mêmes travaux. « Ainsi s'exprime' Lamartine au premier livre de ses Confidences. On ne saurait caractériser plus nettement la vieille souche provinciale d'où il était issu, le genre de vie qui fut le sien durant la plus /grande partie de sa jeunesse, les sentiments profonds que déposèrent dès lors en lui le spectacle et la jouissance des choses rustiques. « Si j'avais à renaître sur cette terre, ajoute- ' l-il, c'est encore là que je voudrais renaître. »
Heureux de sa famille, heureux de sa fortune, heureux du sol où il avait vu le jour, il évoqua toute sa vie avec un pieux attendrissement les souvenirs de sa longue enfance privilégiée.
Par son père, il appartenait à une ancienne famille du Maçonnais. Sa mère était une demoiselle des Pioys, dont les parents, originaires du Bugey, avaient quitté leur province pour la cour : M. des Roys était intendant général des fmances du duc d'Orléans, Mme des Roys sous-gouvernante des enfants
VI LAMARTINH : fM.UVHES CHOISIES ,
(ie ce piiiicc (^esl au Palais- Royal et à Saint-CIoud que Mme (le r.amaitiue avait clé élevée, dans la société l'ainilière (lu jeune Louis-Philippe et de la princesse Adélaïde. Mlle avait seize ans et venait denlrer comme chanoinesse au cliapitre de Salles en Beaujolais, quand elle y lenconlra le chevalier Pierre de Lamartine, «jeune, beau, en riche uniforme » (il était capitaine dans un régiment de cavalerie), qui faisait visite à sa sœur. Une mutuelle inclination décida de leur avenir. Malgré une assez longue résistance de la part des de Lamartine, les jeunes gens finirent par s'épouser. Alphonse-Marie-Louis de Lamartine fut leur premier enfant ; il naquit à Mâcon, le '21 octobre i790.
Les événenienls révolutionnaires ne lardèrent pas à t rouiller leur félicité : M. de Lamartine fut jeté en prison par la Terreur, ainsi que ses deux frères et un oncle. Tliciinidor, heureusement, lui rendit la liberté, et, vers l'auloiiuie de ■1794, il emmenait femme et enfants dans son domaine de .Milly. C'était la part, très modeste, des biens de la famille qui lui était dévolue au moment de sou mariage.
« Je commençais à voir et à comprendre les choses extérieures, quand mon père et ma mère nous amenèrent, toute leur tribu d'enfants, dans une longue lile de chariots à bœufs, nous établir à Milly. Notre mère était dans le chariot qui marchait le premier, avec deux petites filles entre ses genoux, une autre à son sein. Une foule de pacjuets remplissait la carriole, ftlon père allait à pied, en chasseur, un fusil dans une main, soutenant de l'autre main la voiture dans les inauvais pas; ses de^ix chiens tenus eu laisse et deux chariots, pleins de fenmies de chambre, d'ustensiles, de bagages, suivaient au pas... Tout cela foiinait une longue colonne d'équipages baroques roulant dans la bouc. Les aiguillons des botiviers, les gémissements et les regimbements des bccufs, les clameurs épouvantées des femmes, le rire des enfants dans les chars, faisaient un spectacle moitié pittoresque, moitié touchant'. » Plusieurs traits sont inexacts dans ce charmant tableau, tracé par Lamartine à plus de soixante ans de dislance; il faut le prendre comme un symbole de la vie familiale, librement et sainement rustique, toute parfiunée des bonnes odeurs des champs et des forêts, qu'il allait, pendant des années, mener au milieu des siens. A peu près à l'âge où le petit Hugo franchira les Alpes à la suite des