Des ténèbres: nocturne. V. VI, 49 (note
d2i HARMONIES POÉTIQUES El RELIGIEUSES
Se pressent de lovis côtés,
Comme d'arides feuillaues
Que rapportent les orages
Au tronc qui les a portes. 9°
C'est une mère ravie
A ses enfants dispersés,
Qui leur tend, de l'autre vie,
Ces bras cjui les ont bercés ;
Des baisers sont sur sa bouclie ; ' g^
Sur ce sein qui fut leur couche
Son cœur les rappelle à soi ;
Des pleurs voilent son sourire,
Et son regard semble dire :
a Vous aime-t-on comme moi ? » loo
C'est une jeune fiancée
Qui, le front ceint du bandeau,
N'emporta qu'une pensée
De sa jeunesse au tombeau :
Triste, hélas ! dans le ciel même, »o5
Pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas,
Et lui dit : « Ma tombe est verle !
Sur cette terre déserte
Qu'attends-tu? Je n'y suis pas !» >io
C'est un ami de l'enfance,
Qu'aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence
Pour appuver notre cœur ;
11 n'est plus, notre âme est veuve; »i5
Il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié :
« Ami, si ton âme est pleine,
De la joie ou de ta peine
Qui portera la moitié? » «ao
C'est l'ombre [)àle d'un père Qui mourut en nous nonuuanl ;
PENSÉE DES MORTS i'2li
C'est une sœur, c'est un frère,
Qui nous devance un moirvont.
Sous notre heureuse demeure, "5
Avec celui qui les pleure,
Hélas ! ils dormaient hier ;
Et notre cœur doute encore
Que le ver déjà dévore
Cette chair de notre chair I i3o
L enfant dont la mort cruelle
Vient de vider le berceau.
Qui tomba de la mamelle
Au lit glacé du tombeau ;
Tous ceux enfin dont la vie, i35
Un jour ou l'autre ravie,
Emporte une part de nous.
Murmurent sous la poussière :
« Vous qui voyez la lumière,
De nous vous souvenez-vous? » i4o
Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême. Mânes chéris de quiconque a des pleurs ! Vous oublier, c'est s'oublier soi-même : N'ètes-vous pas un débris de nos cœurs ?
En avançant dans notre obscur voyage, 145
Du doux passé l'horizon est plus beau ; En deux moitiés notre âme se partage.
Et la meilleure appartient au tombeau !
Dieu de pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères !
Toi que leur bouche a si souvent nommé, i5o
Entends pour eux les larmes de leurs frères !
Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé 1
125. Demeure, pour: toit. V. XXIII, 167 (note), l45. En avançant: à luesiiro que nous avançons. i52. Aimé. Licence, pour aimés
Ils t'ont prié pondant leur couiie vie,
lis ont souri quand tu les as frappés !
Ils ont crié : « Que ta main soit bénie ! » l'jâ
Dieu, tout espoir ! les aurais-tu trompés?
Et cependant |)ourcjuoi ce long silence?
Nous auraicnl-ils onl)liés sans retour?
N'aimcnt-ils plus? Ah ! ce doute t'oironsc !
Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour? 160
Mais, s'ils parlaient à l'ami qui les pleure. S'ils nous disaient comment ils sont heureux, De tes desseins nous devancerions l'heure, Avant ton jour nous volerions vers eux.
Où vivent-ils? Quel astre à leur paupière iC5
Répand un jour plus durable et plus doux ? Vont-ils peupler ces îles de lumière ?
Ou planent-ils entre le ciel et nous ?
Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme ? Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas, 170
Ces noms de sœur, et d'amante, et de femme ? A ces appels ne répondront-ils pas?
Non, non, mon Dieu ! si la céleste gloire
Leur eût ravi tout souvenir humain,
Tu nous aurais enlevé leur mémoire ; 175
Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain?
\h ! dans ton sein que leur âme se noie !
Mais garde-nous nos places dans leur cœur :
Eux qui jadis ont goùlé notre joie,
Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur? i?o
Étends sur eux la main de ta clémence : Ils ont péché ; mais le ciel est un don 1
|65. Paupière. V. XIII, 54 (note).