‹ PoésieChapitre 137 sur 274 · Des ténèbres: nocturne. V. VI, 49 (note · texte numérisé non relu

Des ténèbres: nocturne. V. VI, 49 (note

d2i HARMONIES POÉTIQUES El RELIGIEUSES

Se pressent de lovis côtés,

Comme d'arides feuillaues

Que rapportent les orages

Au tronc qui les a portes. 9°

C'est une mère ravie

A ses enfants dispersés,

Qui leur tend, de l'autre vie,

Ces bras cjui les ont bercés ;

Des baisers sont sur sa bouclie ; ' g^

Sur ce sein qui fut leur couche

Son cœur les rappelle à soi ;

Des pleurs voilent son sourire,

Et son regard semble dire :

a Vous aime-t-on comme moi ? » loo

C'est une jeune fiancée

Qui, le front ceint du bandeau,

N'emporta qu'une pensée

De sa jeunesse au tombeau :

Triste, hélas ! dans le ciel même, »o5

Pour revoir celui qu'elle aime

Elle revient sur ses pas,

Et lui dit : « Ma tombe est verle !

Sur cette terre déserte

Qu'attends-tu? Je n'y suis pas !» >io

C'est un ami de l'enfance,

Qu'aux jours sombres du malheur

Nous prêta la Providence

Pour appuver notre cœur ;

11 n'est plus, notre âme est veuve; »i5

Il nous suit dans notre épreuve

Et nous dit avec pitié :

« Ami, si ton âme est pleine,

De la joie ou de ta peine

Qui portera la moitié? » «ao

C'est l'ombre [)àle d'un père Qui mourut en nous nonuuanl ;

PENSÉE DES MORTS i'2li

C'est une sœur, c'est un frère,

Qui nous devance un moirvont.

Sous notre heureuse demeure, "5

Avec celui qui les pleure,

Hélas ! ils dormaient hier ;

Et notre cœur doute encore

Que le ver déjà dévore

Cette chair de notre chair I i3o

L enfant dont la mort cruelle

Vient de vider le berceau.

Qui tomba de la mamelle

Au lit glacé du tombeau ;

Tous ceux enfin dont la vie, i35

Un jour ou l'autre ravie,

Emporte une part de nous.

Murmurent sous la poussière :

« Vous qui voyez la lumière,

De nous vous souvenez-vous? » i4o

Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême. Mânes chéris de quiconque a des pleurs ! Vous oublier, c'est s'oublier soi-même : N'ètes-vous pas un débris de nos cœurs ?

En avançant dans notre obscur voyage, 145

Du doux passé l'horizon est plus beau ; En deux moitiés notre âme se partage.

Et la meilleure appartient au tombeau !

Dieu de pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères !

Toi que leur bouche a si souvent nommé, i5o

Entends pour eux les larmes de leurs frères !

Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé 1

125. Demeure, pour: toit. V. XXIII, 167 (note), l45. En avançant: à luesiiro que nous avançons. i52. Aimé. Licence, pour aimés

Ils t'ont prié pondant leur couiie vie,

lis ont souri quand tu les as frappés !

Ils ont crié : « Que ta main soit bénie ! » l'jâ

Dieu, tout espoir ! les aurais-tu trompés?

Et cependant |)ourcjuoi ce long silence?

Nous auraicnl-ils onl)liés sans retour?

N'aimcnt-ils plus? Ah ! ce doute t'oironsc !

Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour? 160

Mais, s'ils parlaient à l'ami qui les pleure. S'ils nous disaient comment ils sont heureux, De tes desseins nous devancerions l'heure, Avant ton jour nous volerions vers eux.

Où vivent-ils? Quel astre à leur paupière iC5

Répand un jour plus durable et plus doux ? Vont-ils peupler ces îles de lumière ?

Ou planent-ils entre le ciel et nous ?

Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme ? Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas, 170

Ces noms de sœur, et d'amante, et de femme ? A ces appels ne répondront-ils pas?

Non, non, mon Dieu ! si la céleste gloire

Leur eût ravi tout souvenir humain,

Tu nous aurais enlevé leur mémoire ; 175

Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain?

\h ! dans ton sein que leur âme se noie !

Mais garde-nous nos places dans leur cœur :

Eux qui jadis ont goùlé notre joie,

Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur? i?o

Étends sur eux la main de ta clémence : Ils ont péché ; mais le ciel est un don 1

|65. Paupière. V. XIII, 54 (note).

Page 1