‹ PoésieChapitre 17 sur 274 · XX.1V' LAMARTINE ŒUVRES CHOISIES · texte numérisé non relu

XX.1V' LAMARTINE ŒUVRES CHOISIES

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières. Vains objets dont pour moi le charme est envolé? Fleuves, rochers, forets, solitudes si chères. Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé 1

(L'Isolement.)

O lac! rochers muets! grottes! foret obscure ! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir. Gardez de cette nuit, garde/, belle nature, Au moins le souvenir I

(Le Lac.)

Do pareils exemples font assez entendre ce qu'est la desciiplion pour Latuartine. Q" '' l'associe à ses tristesses nu à ses espérances, la nature ne lui appâtait que viviliée par I une [)ensée ou par un sentiment, ([ue participant en quehpie I sorte à la joie et à la douleur hiunaines. Jamais elle nest pour lui un pur spectacle. Il suit en cela, d'instinct assurément, une des lois essentielles de l'art le plus classi([ue. \ olontiers je comparerais les paysages des Méditationfs à ces beaux tableaux du Poussin où le ciel, les arbres et l'eau offrent un si vaste et si harmonieux ensemble,^ mais d'où l'homme n'est jamais absent, comme pour allirmer que la pensée -immai ne, l'àmi- humaine donnent seules leur sens aux plus magnili()ues créationsde la nature. Plus tard, LaHuir-" tine doimera pour centre a ï.es descriptions c?s"àmes humbles et passionnées qu'il a si sympathi((uement comprises : .locelyn, le pauvre prêtre de village: Geneviève, la servante; Claude, le tailleur de pierres : Didier, le loucheur de bœufs. A l'épocpie des Méditations, possédé par l'égoïsme de la douleur et de la jeunesse, il n'a pas appris encore à sortir de lui-même : xlcs.t lui, et lui seul, qui se souvient et qui souffre, c'est lui seul qui — ~~ret]éfg pt qjiijntP7p7-7-li^ In nnlnrf» pnVirnnnante '■ "

Cet accent inimitable de confidence personnelle, qui même aujourd'hui va réveiller au fond des âmes ce que l'émotion a de plus intime, fut senti avec plus de force encore par les contemporains. Les jeunes gens et les femmes, qui tirent à Lamartine un succès de larmes et d'amour, adoptèrent sa mélancolie et répétèrent ses plaintes avant d'avoir pénétré le vrai sens, le caractère profond, de cette œuvre nouvelle. Les Méditations semblaient au premier abord flatter et encourager le penchant de cette génération issue d'un temps d'oppression à la tristesse et à l'ennui : Lamartine, au.\ yeuxde certains, pou-

|, Cf. liccueilUments, XI, /i M. Filix GuilUmarJel (ci-dessous, p. j;^).

INTUODUCTION XXV

vait avoir l'air d'un frère spiriluel du P»ené de Chaloauhriand. En réalité, le poète du Lac et de Vlmmovlalité soula^M'ail, au lieu de l'irrilor, ce goût dangereux de la soiiflrance [)assionnée, que d'antres s'étaient complus à entretenir. Religieux et résigné au lendemain même de ses crises de désespoir, avec un fonds de bon sens indestructible qu'avaient à peine ébranlé les passions, Lamartine, en laissant une place, si petite soilelle, à la raison, à l'espérance, au besoin de vivre et d'agir, ramenait insensiblement les âmes vers un moins âpre désenchantement. Après le pessimisme intransigeant de Werther, de René, des héros byroniens, les Méditations marquent une datante.

Déjà sensible dans les poésies élégiaques, ce caractère s'accentue dans les poésies d'inspiration religieuse. Tantôt toutes lyriques, tantôt philosophiques et presque didactiques, elles se présentent à nous, dans leur ensemble, comme une vaste et enthousiaste « consolation»: revêtue d'images éclatantes ou réduite à la simplicité d'un acte de foi, la croyance en Dieu, en l'immortalité de l'àme s'y affirme d'un bout à l'autre. Il est facile pourtant de se rendre compte que cette aftu-mation n'a pas constamment le même accent: les Méditations portent la trace d'une crise de l'âme moins romanesque que l'amour d'Elvire, mais tout aussi profonde, tout aussi importante pour la formation du génie et des idées de Lamartine : je veux dire la crise religieuse qui, environ de l'hiver 1817- 1818 à l'été de 1819, le conduisit, par toutes les étapes du doute, du découragement et du désespoir même, du christianisme sentimental de son enfance à une sorte de christianisme rationnel, qui désormais satisfit à la fois les besoins de son esprit et ceux de sa conscience.

Dans ['Immortalité, qui fut écrite en décembre 1817 pendant la dernière maladie de Julie, le changement ne se fait pas encore sentir. Ce n'est d'ailleurs pas, à proprement parler, une poésie philosophique : ce sont des paroles d'espérance, telles /ju'on en adresse aux mourants par charité autant que par conviction. L'existence de Dieu y est attestée ; la survivance de l'âme y est affirmée; mais des vers comme ceux-ci :

Qu'un aulre vous réponde, ô sages de la terre I Laissez-moi mon erreur: j'aime, il faut que j'espère. Notre faible raison se trouble et se confond : Oui, la raison se lait, mais l'instinct vous répond.

n'ont évidemment aucune valeur démonstrative. C'est la rai-

XWI LAMM'vTINt: ; ()i:i VHMS CHOISIES

son (jui doute et le senliinent qui répond : faible réponse, dont Lamartine ne devait pas se Gonlonter longleiii[)s. La religion, toute decœurct d'iialiitude. qu'il avait reçue de sa mère, puis de SOS maîtres jésuites, avait pu lui suffire durant l'enfance et la première jeunesse ; il eu sent la fragilité aussitôt qu'il respiie cette atmospjière de la société moderne contre laquelle, diia-t-il lui-même, la foi ne saurait tenir un an', et qu'éclairé par la soutFrance, il a touché dudoii,^t le nœud vital du problème de la destinée humaine. A l'àme ainsi avertie, dans la double révolte de la raison orfi;ueiUeuse el de la sensibilité blessée, les tranquilles afiirmations de l'orthodoxie paraissent cruellement ironi((ues. Jusipi'où Lamartine put aller dans le doute et presque dans l'incrédulité, c'est ce qu'attestent VOde au Malheur-, en dépit de certaines restrictions tardives, et la première version de lllomme ^. Ce n'est pas lathéisme, ce n'est pas la négation formulée, le nom de Dieu n'est jamais effacé; mais il se mêle à une philoso[)hie si désolée, à une conviction si forte de l'inutilité et de l'absurdité de la vie, qu'on n'y sent plus rien de vraiment religieu.x. La foi reste pour le poète un souvenir et un désir: elle n'est plus un des éléments actifs de sa vie intérieure '*. Si elle renaît eu lui après une pareille crise, ce ne pourra être (pi'avec un caractère nouveau. Un esprit sincère, el (jui a douté, ne saurait plus se satisfaire par des arguments senliuientaux: lâge est passé où l'on consentait à croire sans savoir pourquoi ; il faut maintenant se persuader soi-même par des preuves positives et par des démonstrations rationnelles.

Ces raisons de croire, Lamartine les cluîrchait un peu partout, sans se montrer très diflicile sur leur valeur: « Je ne trouve non plus que toi aucune certitude absolue à rien, écrivait-il à Virieu, mais j'y trouve une certitude relative que je crois suffisante pour déterminer, sinon la conviction des autres, du moins mes propres actions. Je ne cherche cette base de certitude ni dans la tradition, ni dans le consentement

I. Lettre à Mme de Raigecourt, du 19 août 1819. a. Devenue le Désespoir (v. ci-dessous, p. 29).

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