‹ PoésieChapitre 240 sur 274 · FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF · texte numérisé non relu

FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF

Précipité dans l'Oronte, Gédar, qu'on croyait noyé, a pu se sauver contre tout espoir. Il accourt, de ses bras formidables démolit la Tour de la faim, en arrache Daïdha et les enfants.

Ils s'enfuient. Les voilà errants à travers le monde. Ils atteignent les pentes rocheuses du Carmel, et là sont reçus par un anachorète, le vieillard Adonaï, qui habite une caverne au sommet de la montagne. Adonaï, prophète du vrai Dieu, leur apprend à le connaître et à l'adorer. Il possède un livre sacré, sorte d'Evangile primitif, dont il leur lit des passages. En voici quelques parties :

Le sage en sa pensée a dit un jour : « Pourquoi. Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moiJ>

nq. 4b >!f" àfs lionceaux. V. l'argument, p. 2/i4.

FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF 2ol

« Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute?

« S'il doit être vaincu, qui donc permit la lutte ?

« Est-il donc, ô douleur ! deux axes dans les cieux, 5

« Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux ?

« Or l'esprit du Seigneur, qui dans noire nuit plonge,

Vit son doute et sourit ; et l'emportant en songe

Au point de linGni d'où le regard divin

Voit les commencements, les milieux et la fin, lo

Et, complétant les temps qui ne sont pas encore,

Du désordre apparent voit l'harmonie éclore :

« Regarde », lui-dit-il ; et le sage éperdu

Vit l'horizon divin sous ses pieds étendu.

Par l'admiration son âme anéantie i5

Se fondit ; par le tout il comprit la partie ;

La fin justifia la voie et le moyen ;

Ce qu'il appelait mal fut le souverain bien ;

La matière, où la mort germe dans la souffrance.

Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence, 20

Un mode d'existence à l'autre contrasté,

Où la nature lutte avec la volonté,

Et d'où la liberté, qui pressent le mystère,

Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre.

Et le sage comprit que le mal n'était pas, a5

Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en bas !

6. Jéhovah. Nom hébreu de Dieu, qu'on peut être étonné de trouver ici. Pour Lamartine, il est SYnonyine de : Dieu unique. Cf. XXXIII, ^a.

1 I . Complétant. Le mot est légèrement détourné de son sens.

3 I . L'aalre : l'esprit. — Contrasié. On dit ordinairement : contrasté avec.

J2. La nature: la nécessité; la volonté: le libre- arbitre.

j3. Le mystère. L'âme humaine pressent, dès ici-bas, le mystère de sa destinée future.

« Ne renfermez pas Dieu dans des prisons de pierres

Où son image habite cl trompe vos paupières,

De peur que vos enfants, en écartant leurs pas,

Disent : 11 est ici, mais ailleurs il n'est pas! 3û

Ne cherchez pas des yeux derrière le nuage,

Au fond du firmament, cette mer sans rivage.

Quel est le ciel des cieux habile, plein de Dieu.

Il n'est pour Jévovah ni dislance ni lieu :

Ce qui n'a point de corps ne connaît point d'espace ; 3b

De ce qui remplit tout ne cherchez point la place,

Contemplez-le par l'àme et non pas par vos yeux :

L'ignorer ou le voir, c'est l'en fer ou les cieux.

« Trouvez Dieu : son idée est la raison de l'être,

Il n'a fait l'univers qu'afm de le connaître. 4o

a8. Paupières. V. X.III, 54 (note).

ag. En écarlant leurs pas : se détournant de ces Icuiples, dont la vue les aura rendus incrédules. Le propos qu'ils tiennent : a 11 est ici. mais ailleurs il n'est pas 1 » est ironique.

36. Ce qui remplit tout. Divers passages du «Livre priniilif» firent attribuer à Lamartine des tendances pantliéistiqiics. Il s en est énergiqiiement défendu dans Is second Avertissement de la Chute d'un Ange : « Des critiques religieux et sincères croient voir en moi une tendance croissante à matérialiser l'idée de Dieu, à confondre le Créateur et la création dans une vague et ténébreuse identité qui, en détriiisant l'individualité suprême de Dieu et l'individualité de lliomme, anéantirait à la fois 1 homme et Dieu, et ferait ainsi je ne sais quelle chose semblable au chaos avant que la lumière y brillât et que le Verbe en eut séparé les éléments. Ce serait pis que l'athcismo, car ce serait nier Dieu en le proclamant; deux non-sens au lieu d'un ! Peutêtre quelques expressions métaphoriques et inexactes de mes ouvrages ontelles donné lien à cette méprise sur mes opinions religieuses ; j'en serais pro- •fondément aflligé. La langue vague et indéterminée de la poésie se prèle mal à la rigueur des termes que doit préciser la métaphysique. »

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