INTRODUCTION XI
les arides exercices scolaires, la beauté classique lui devenait sensible ; une joie nouvelle entrait par là dans sa vie. ■Mais le jour où le P. Béquet lut en classe à ses élèves quelques ])agcs du Génie chi Christianisme, ce fut un éblouisseinent : « iNous aurions voulu, raconte-t-il, que le temps n'eût plus d'heures; le grand peintre d'impressions et le grand musicien de phrases nous avait enlevé le sentiment du temps écoulé... Nous n'eûmes pas d'autre entrelien tout le reste du jour; nous en rêvâmes la nuit; nous en recherchâmes les mélodies de pensées dans notre mémoire au réveil. » Chateaubriand avait conquis et enflammé du coup ces jeunes âmes. Pour Lamartine, cette révélation d'un génie si proche, actuel et vivant, l'énuit plus profondément que tous les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Comme Hugo, comme Thierry, comme tant d'autres, il recevait du grand initiateur du xix^ siècle la première étincelle de l'enthousiasme littéraire.
Ce fut enfin parmi ses camarades de Belley que Lamaitine rencontra trois jeunes gens avec lesquels il se lia pour la vie, Prosper Guichard de Bienassis, Louis de Vignet et Aymon de Virieu. 11 les confondit au début dans une même amitié. Mais, à mesure que passèrent les années, que vinrent l'expérience et les épreuves, Virieu prit le pas sur les autres : il fut l'ami unique, incomparable, le confident, le conseiller, le frère, dont les avis et les encouragements dirigent, soutiennent une existencH entière. Sur Lamartine enfant Virieu paraît avoir exercé l'attrait d'une intelligence vive et railleuse, d'un caractère passionné sous les appaiences du sce|)ticisme ; il le séduisait elle rebutait; il le scandalisait par son indépendance religieuse, par son ironie ; il y avait entre eux des froids, puis des retours de confiance d'autant plus ardents. Leur amitié ne devint définitive qu'au bout de quelques années, mais ce fut une de ces amitiés viriles, profondes et inébranlables, qu'on préfère secrètement à l'amour même. La poésie de Lamartine ne doit peut-être pas grand'chose à Virieu, quoiqu'il lui ait adressé tous ses essais et s'en soit toujours rapporté à son jugement ' ; mais sa vie morale, sa vie d'homme
I . Il est bon de remarquer que les poésies religieuses des Méditations, loin (lavoir été, comme on l'a dit, inspirées à Lamartine par la piété comiiiunicalive de son ami, sont, au contraire, une réponse à ses doutos et comme une profession de foi enthousiaste opposée à son incrédulité. C'est beaucoup plus tard que Virieu, assombri et désabusé, déconcerté par les itlées nouvelles dont le mouvement entraînait, avec Lamartine, la nation presque tout entière, s'enferma comme par dépit dans la religion la plus orthodoxe et la plus stricte.